La plus importante question de politique étrangère du Royaume-Uni

Tous les Français qui habitaient au Royaume-Uni se souviennent précisément où ils étaient le 24 juin 2016 au petit matin quand le résultat final du référendum est tombé. Au moment de ce bien triste anniversaire – il y a 10 ans, le Royaume-Uni votait pour quitter l’Union Européenne – quelques réflexions sur l’état de ce beau pays une décennie après cette décision historique.

Les fondamentaux – 52 | 48

Le 23 juin 2016, les Britanniques répondent à la question posée par référendum : « Le Royaume-Uni devrait-il rester membre de l’Union Européenne ou quitter l’Union Européenne ? ». 51.89% des électeurs cochent la case « Quitter l’Union européenne ». Notoirement, l’abstention frôle les 28%, ce qui n’explique qu’en partie le résultat (une participation électorale traditionnellement plus basse au Royaume-Uni qu’en France aux élections nationales a d’autres ressorts, c’est un sujet pour un autre billet).

Le divorce intervient officiellement le 31 janvier 2020, date à laquelle le pays quitte les institutions politiques de l’Union. Ce séisme historique met fin à 47 ans d’histoire commune et plus de 43 mois d’une tempête politique, constitutionnelle et sociétale d’une rare violence. Une période de transition de 11 mois s’ouvre alors. L’Accord de Commerce et de Coopération (Trade & Cooperation Agreement, ou TCA en anglais) est signé le 30 décembre 2020. Il prend effet le 1er janvier 2021, en pleine pandémie de Covid 19.

5 ans plus tard, et comme je l’avais écrit à l’époque, le Royaume-Uni découvre le destin solitaire d’une petite île ventée et pluvieuse dans le Nord-est atlantique dans un XXIème siècle *agité* : c’est très précaire.

Est-on déjà passé de Take Back Control à rejoindre l’Union Européenne ?

Depuis le vote du 23 juin 2016, énormément d’eau a coulé sous les ponts de la géopolitique mondiale, pêlemêle :

  • Deux élections de Donald Trump (la première en novembre 2016, moins de 6 mois après le référendum, confirmant une vague populiste qui n’a fait que s’amplifier depuis) et son cortège de déstabilisations tous azimuts.
  • Pandémie de Covid 19.
  • Guerre d’agression russe en Ukraine.
  • Climat politique en France et au Royaume-Uni très volatile.

Sans parler de phénomènes de fonds, comme l’essor exponentiel de l’intelligence artificielle dont personne ne parlait en 2016. De la Chine qui est maintenant très bien réveillée. Ou encore des manifestations concrètes d’un réchauffement climatique que le monde politique dans sa majorité feint d’ignorer, alors que sa brûlante évidence nous assaille quotidiennement. Tous ces phénomènes, conjoncturels ou systémiques, bouleversent nos sociétés occidentales pour toujours. Sur cette toile de fonds très compliquée, le Brexit est venu ajouter une forte dose d’instabilité et de désordre dont nous aurions pu nous passer.

Les électeurs britanniques réalisent maintenant que la promesse de Take Back Control des promoteurs du Brexit n’était qu’une cruelle chimère. Avec suffisamment de recul, il est maintenant établi que le Brexit a ‘coûté’ entre 6-8% de PIB au pays – Brexit’s impact on the UK economy.

Si le vote avait lieu demain matin, et en faisant abstraction des 10 dernières années, nul doute que le camp du Remain l’emporterait : une majorité confortable (plus de 55%) pense maintenant que le pays a eu tort de quitter l’UE – Statista | Brexit-opinion-poll, et les Britanniques sont favorables à rejoindre l’UE sur le long terme – Public backs a 10-year national plan to join the European Union. Dommage qu’il ait fallu ce traumatisme pour que les Britanniques réalisent l’énorme supercherie que les marchands de rêve, pour ne pas dire menteurs, du camp Leave leurs ont vendue.

Cette photographie de l’opinion en juin 2026 cache toutefois une réalité plus complexe. Un rapport récent du groupe de réflexion Best for Britain dépeint le panorama d’une opinion majoritairement pro-européenne. Is it time to talk about EU membership? Le rapport montre des nuances importantes en fonction des allégeances politiques, de l’âge, la géographie, la classe sociale, etc. Il se penche également vers la question d’un rapprochement avec l’UE. Les opinions des électeurs dépendent très largement de ce que chacun entend par ‘relations plus étroites avec l’UE’. Et LA question, style « elephant in the room » : quid de re-joindre l’UE ? Les opinions se polarisent à nouveau, mais avec une majorité de 53% (combinant les plutôt et fortement favorables), contre ‘seulement’ 32% qui y sont plutôt et fortement opposés. Les ‘sans avis’ ne se montent qu’à 14%.

Même si elle va dans le bon sens, le rapport conclut que la politique du gouvernement de Sir Keir Starmer – rapprochement progressif sur des sujets spécifiques, sans réadhésion générique – ressort du ‘trop peu, trop lentement’. La classe politique semble encore paralysée par le traumatisme du référendum – l’Europe et le Brexit étaient absent des débats pendant la campagne législative de 2024, selon le principe qu’il n’y avait que des coups à prendre et rien à gagner à parler d’Europe. Le Parti Travailliste en particulier, dont 80% des députés était pro-européen en 2016, alors qu’une majorité de ses électeurs a voté Leave. Ce n’est que depuis quelques mois que le gouvernement plaide ouvertement en faveur de la fluidification des rapports avec nos voisins et principaux partenaires commerciaux, comme l’une des clefs pour libérer la croissance et la prospérité. Mais la ‘politique des petits pas’ vers nos voisins continentaux entraîne des négociations bien plus compliquées et chronophages qu’anticipées, sans impact concret sur la croissance. En toile de fonds, un gouvernement, son Premier ministre en tête, qui bat des records d’impopularité, moins de deux ans après avoir conquis le pouvoir et disposant d’une majorité écrasante à la Chambre des Communes (élections législatives de juillet 2024 : meilleur résultat depuis 2001 et troisième plus importante majorité travailliste de toute l’histoire du Labour, parti né en 1900).

La conclusion de Best for Britain : il faut dès à présent lancer le mouvement pour rejoindre l’UE. Le raisonnement peut se résumer ainsi :

  • L’approche prudente actuelle ne produit pas assez vite les effets escomptés sur la croissance.
  • L’extrême droite populiste et anti-européenne se refait une jeunesse sur le dos d’un gouvernement maladroit et impopulaire – de toute façon, les eurosceptiques ne seront jamais satisfaits d’une politique pro-européenne, qu’elle soit prudente ou audacieuse. Quitte à les braquer, autant que cela vaille la peine.
  • Une ‘opposition de gauche’ (les Greens) prend des voix aux Travaillistes.
  • Le centre droit pro-européen – aile droite du Labour et Libéraux-Démocrates – pousse pour un rapprochement avec The Continent beaucoup plus prononcé, mais en mode ‘petit bras’.
  • Conclusion : l’approche actuelle ne satisfait personne et ne donne pas de résultats concrets. Le ‘dividende de croissance’ que représenterait l’appartenance à l’UE vaut largement le risque politique.

Des finances publiques exsangues, des infrastructures au bout du rouleau – et un changement de Premier ministre

Le Parti Travailliste avait placé la croissance au centre de sa campagne pour les élections de juillet 2024. Il s’agissait de sortir le pays du gouffre budgétaire héritée de près de 15 ans d’administration conservatrice, tout en adressant les maux plus profonds d’un pays qui semble avoir une incapacité quasi-systémique à investir sur le long terme depuis des décennies, tous partis politiques confondus. Depuis leur arrivée au pouvoir, les Travaillistes ont constaté que le trou budgétaire annoncé était encore plus important qu’initialement envisagé. Malheureusement, ils semblent incapables de projeter l’image d’un gouvernement qui maîtrise la situation, même si des progrès sont incontestables. Sir Keir Starmer polarise ainsi le mécontentement sur sa personne : moins de deux ans après son triomphe électoral, un famélique 13% d’opinion favorables fait face à un colossal 79% d’opinions défavorables, focalisées sur la personne même du Premier ministre. Derniers épisodes d’une descente aux enfers d’un des dirigeants britanniques les plus impopulaires de tous les temps, ou ‘chronique d’une démission annoncée’ :

  • 11 juin 2026 – Démission du Ministre de la Défense John Heyley et du Secrétaire d’Etat aux Armées Al Carns. Pourtant réputé proche de Sir Keir Starmer, John Heyley refuse de cautionner un budget de son ministère qui a succombé aux arbitrages du Trésor. Sa lettre de démission adressée au Premier ministre pointe du doigt une certaine contradiction : d’une part une rhétorique volontariste ‘coup de menton’ du gouvernement en faveur d’une augmentation significative des budgets militaire, pour pallier la disparition programmée du parapluie sécuritaire américain et faire face à la résurgence de la menace russe ; d’autre part, la timidité des engagements budgétaires concrets, les dépenses réelles étant repoussées aux calendes grecques (ou « jam tomorrow » comme l’on dit ici). Le ministre démissionnaire dénonce aussi l’incapacitée de Sir Keir Starmer à faire des arbitrages forts, un trait de caractère du chef du gouvernement que John Heyley n’est pas le seul à pointer du doigt.
  • 18 juin 2026 – Victoire magistrale d’Andy Burnham à l’élection partielle de Makerfield, à quelques encablures de Manchester, grande métropole du nord dont il était le très populaire maire depuis 2017. ‘Andy’, figure de l’aile modérée du Labour est plus charismatique que le méthodique et sérieux ‘Keir’. Il a maintenant le loisir de devenir chef du parti et donc Premier ministre, l’actuel occupant de 10 Downing Street venant de jeter l’éponge. Paradoxe d’un système politique pourtant reconnu comme profondément démocratique : cette victoire électorale dans une législative partielle avec quelque 80 000 électeurs et une participation de moins de 60%, ouvre au nouveau député de Makerfield la porte du 10 Downing Street.

Il s’agira de notre sixième ou septième Premier ministre en une décennie (selon la date du passage de témoin, pré ou post 13 juillet, date de démission de David Cameron en 2016). A comparer aux quatre chefs de gouvernement des trois décennies 1979-2010. Le déclencheur de ce nouveau bouleversement à la tête de l’Etat a été le bilan d’élections municipales catastrophiques pour le parti de gouvernement au scrutin du 7 mai 2026. Le nombre d’autorités locales contrôlées par Labour passe de 66 à 28, avec une perte nette de Counsellors de plus de 58% (de 2 566 à 1 068) tandis que Reform UK, le parti anti-européen de Nigel Farage, conquiert 14 autorités locales, étant parti de… zéro. Leur nombre de Counsellors passe de 2 à 1 454 ! L’inquiétude des députés travaillistes devant l’impopularité grandissante du gouvernement, combinée à la montée semble-t-il irrésistible de Reform UK dans les sondages, s’est transformée en panique. Le Ministre de la Santé et de l’Aide Sociale Wes Streeting, qui n’a jamais caché ses ambitions, démissionne le 14 mai 2026, une semaine après ces élections désastreuses. Il a depuis déclaré son intention de défier son chef de parti pour la direction du Labour, donc pour devenir Premier ministre. Andy Burham le rejoint alors sur la liste des prétendants. Fort d’un très beau score dans cette partielle – majorité de 55% contre 35% pour le candidat de Reform UK – il part archi-favori. Dans une circonscription qui a voté massivement en faveur du Brexit et qui est un terreau naturel pour le parti de Nigel Farage, Andy Burnham fait figure d’homme providentiel pour les députés travaillistes.

  • 22 juin 2026 – Démission de Sir Keir Starmer, moins de deux ans après avoir conquis le pouvoir avec une victoire électorale historique pour le Parti Travailliste (juillet 2024). Dans une séquence bien chorégraphiée, Andy Burnham prête serment comme nouveau député le même jour. La réception enthousiaste des députés Labour en dit long sur les espoirs qu’ils placent en ‘Andy’. Wes Streeting ne s’y est pas trompé : il a tout de suite annoncé qu’il renonçait à sa candidature pour remplacer Sir Keir Starmer à la tête du Parti. La voix est ouverte pour un couronnement sans conteste, même si les règles internes du parti prévoient que tout député qui a suffisamment de support parmi les autres élus peut se présenter.

Une analyse de l’administration de Sir Keir Starmer est pour un autre billet. Deux observations à chaud :

  • sentiment d’énorme gâchis : un gouvernement avec une telle majorité aurait pu faire de grandes choses, et le pays a besoin de réformes de fonds
  • s’il fallait résumer Sir Keir Starmer en une formule, on pourrait dire « An innocent dull good man » ; un Premier ministre que la politique n’intéressait pas vraiment ; un gestionnaire sans vision (je suis reconnaissant au journaliste et auteur Ian Dunt pour sa pertinente analyse à chaud The tragedy of Keir Starmer – by Ian Dunt – sa chronique Striking 13 offre par ailleurs une excellente analyse de la vie politique britannique).

Conclusion

Quelques observations sur le parallélisme étonnant des paysages politiques français et britanniques en guise d’épitaphe de cette fin de folle décennie – recomposition en s’émiettant « façon puzzle » aurait dit Michel Audiard.

  • Les grands partis dits de gouvernement sont en perte de vitesse, pour ne pas dire en perdition.

Les scores lilliputiens de ces partis aux élections présidentielles françaises de 2022, à droite comme à gauche, en sont des témoins éloquents. Ici, la déroute électorale des Tories en 2024 – 23,7% des votes, passant de 361 sièges à 121 – fût la pire de toute l’histoire du Parti. En 2019, ils avaient conquis la Chambre des Communes avec 43,6% des votes, leur donnant une majorité de 80 députés. Il fallait remonter à plus de 35 ans (1983) pour trouver une meilleure performance électorale : Margaret Thatcher, auréolée de SA victoire dans la guerre des Malouines. Dans la foulée de 2019, on parlait sans ciller d’un deuxième, voire d’un troisième mandat de Boris Johnson. Or la menace de la disparition complète du paysage politique des Tories est maintenant bien réelle.

Quant au Labour, il tente de faire barrage à Reform UK en mettant la barre fermement à droite : politique migratoire que les Tories pourraient revendiquer ; libertés publiques battues en brèche. Cela ne fonctionne pas, les électeurs de Reform UK préférant évidemment l’original à un ersatz. Les Travaillistes perdent aussi des voix sur leur gauche, les Greens étant perçus par la gauche du Labour comme plus authentiquement travaillistes.

  • Apparition d’extrêmes à droite. En France, le Rassemblement National a vu apparaître un concurrent sur sa droite, Reconquête. Ici, Reform UK a aussi un concurrent sur sa droite, Restore. Plus rassurant est le mouvement des intentions de vote depuis l’automne 2025 : un tassement du parti dans les sondages, allié à trois défaites / déroutes successives dans des élections partielles : battus successivement par Plaid Cymru (les autonomistes gallois) ; les Greens ; et le Labour d’Andy Burham le 18 juin. Ces élections sont importantes par leur qualité de baromètre électoral : il s’agit de circonscriptions que Reform UK doit gagner si Nigel Farage veut entrer au 10 Downing Street. Il s’avère que ce qui a fait la force de Reform UK – Nigel Farage, pinte de bière et cigarette en main, devant le Union Flag, fustigeant ‘les élites’ (dont il fait partie) – semble bien être aussi sa plus grande faiblesse.
  • Et à gauche ? Les Britanniques n’ont pas de Jean-Luc Melanchon.  Même si Jeremy Corbyn partage beaucoup de terrain politique avec lui, il n’a pas ni la structure politique, ni la présence médiatique du tribun de gauche français.
  • Les Greens représentent la seule opposition à gauche du Labour. Outre leur projet politique naturel ‘vert’, leurs propositions vont au-delà de la sphère écologique, avec un projet de société marqué beaucoup plus à gauche que le Parti Travailliste actuel.
  • On mentionnera juste pour mémoire les centristes Libéraux-Démocrates (LibDem). Ils sont aux abonnés absents, pas seulement sur l’Europe, alors que c’est le parti le plus ouvertement pro-européen, et malgré une performance électorale exceptionnelle en 2024 – de 11 à 72 députés.

Après une décennie de solitude, les Britanniques sont-ils prêts à re-joindre l’UE ? Il aura fallu le séisme de Brexit pour que nous réalisions que notre destin sera européen ou il ne sera pas. Le public semblerait plus en avance que la classe politique. L’arrivée au pouvoir d’un nouveau Premier ministre, au profil plus politique que son prédécesseur (la barre était basse), va-t-il accélérer le mouvement ? Pas si sûr, tant sa priorité sera de rassoir l’autorité d’un gouvernement qui a perdu énormément de crédibilité en moins de deux ans. La plus importante question de politique étrangère britannique risque encore d’attendre.

Mais le combat continue pour ré-amarrer le Royaume-Uni à l’Europe. Nous avons tant de défis communs, et un besoin vital les uns des autres, il en va du futur de nos sociétés et de nos valeurs – Ode to Joy

Olivier Morel

23 juin 2026

Brexit ! Connais pas Brexit, personne ne sait ce que c’est Brexit !

Brève revue d’inventaire d’un pays à l’aube d’élections très anticipées qui amèneront probablement un changement de majorité après 14 ans. L’occasion aussi d’une mise au point sur certaines approximations entendues ici et là sur les causes et les effets du Brexit.


A l’aube de 2024, nombre de mes interlocuteurs français me demandent où en est le Brexit. Est-ce l’approche d’une échéance électorale européenne, est-ce une bouffée de Schadenfreude ? Comme j’y détecte une certaine malice gourmande, va pour le Schadenfreude. Je suis souvent tenté de leur répondre comme je le fais dans le titre, à l’instar d’Abraracourcix dans « Le Bouclier Arverne ». Pour mémoire, il rétorque à Astérix qui lui demande où est Alésia : « Alésia ? Connais pas Alésia ! Je ne sais pas où se trouve Alésia ! Personne ne sait où se trouve Alésia ! » feignant d’ignorer le lieu de la capitulation de Vercingétorix, tant la bataille est associée à l’humiliation nationale.

Quid de Brexit ? Les britanniques ne parlent plus de Brexit car l’actualité politique est écrasée par un seul sujet : les prochaines élections – au printemps, à l’automne ? Les pronostics actuels penchent pour la deuxième option, mais on se rappellera la réponse du Premier ministre Harold MacMillan à un journaliste qui lui demandait ce qui était susceptible de perturber son programme de gouvernement : «  Events my dear boy, events ». Ou en d’autres termes, « a week is a long time in politics », alors 12 mois vous pensez… (techniquement, l’élection doit se tenir avant le 25 janvier 2025).

Hors l’actualité nationale et internationale ne manque pas de ces «events». Le niveau de volatilité est plus élevé qu’il ne l’a été depuis longtemps :

  • guerre d’aggression russe en Ukraine, avec le spectre d’une poursuite de la recomposition de l’ex Empire soviétique en Europe orientale par un gouvernement russe pris de bouffées nostalgiques d’une grandeur passée (les médias britanniques ont même parlé récemment de conscription – le service national a pris fin au début des années soixante…) ;
  • aggression terroriste du Hamas d’une sauvagerie inimaginable et prise d’otages en Israël le 7 septembre, et la guerre qui se poursuit depuis à Gaza ;
  • attaques des Houthis sur la navigation internationale en Mer Rouge ;
  • l’Iran qui s’active sur plusieurs fronts, intérieurs et extérieurs ;
  • la Chine et Taïwan – Pékin va-t-il, ne va-t-il pas ?
  • la Corée du Nord, encore et toujours ;
  • l’urgence climatique ;
  • les déviances possibles liées à une utilisation malveillante des outils d’intelligence artificielle.

Excusez du peu ! 2024 est aussi une année d’élections : plus de la moitié de la population mondiale est appelée à voter en 2024. S’il faut se réjouir de ce signal que la démocratie résiste encore, alors qu’elle est mise à mal aux quatre coins du globe, on se rappellera qu’une de ces élections concerne la première puissance économique et militaire de la planète.

Dans ce contexte, et pour compléter ce tableau un peu morose, il n’est pas étonnant que la Doomsday Clock fasse son retour. Le concept date de 1945, sa paternité revient à Albert Einstein, J. Robert Oppenheimer et les scientifiques qui développèrent la première bombe atomique. Il s’agit d’illustrer graphiquement le danger de l’apocalypse nucléaire pour la planète, par une pendule où minuit serait synonyme d’apocalypse. Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les aiguilles de la pendule n’ont jamais été au-delà de 23h58m30s. Ce seuil atteint en janvier 2023 n’a pas changé en un an. Pour référence, la Doomsday Clock la plus optimiste indiquait 23h43m en 1991, au sortir de la Guerre Froide.


Elections au Royaume-Uni donc, mais de Brexit il n’est point question, n’en déplaise à Nicolas Baverez. Il nous expliquait doctement dans un article au titre accrocheur « Le naufrage du Brexit », paru dans Le Figaro début janvier, que le ressort principal de la déroute annoncée des Conservateurs avait pour origine le Brexit : les électeurs britanniques vont punir les Conservateurs pour l’échec du projet.

Reprenons simplement trois de ses arguments :

1 « Annihilation de la croissance » – Si le Brexit a eu, et aura, des effets indéniables et profonds sur l’économie britannique, la comparaison à court terme des taux de croissance du Royaume-Uni vis-à-vis des deux plus grandes économies européennes n’est pas si concluante : entre Q4 2019 et Q3 2023 (pré- et post-Brexit), l’économie du RU a cru de 1,3%, celle de la France et de l’Allemagne de 1,7% et 0,3% respectivement. 0,4 points de croissance en moins au Royaume-Uni qu’en France, bonne nouvelle pour Paris, mais je parlerais de résistance de la croissance britannique, pas d’« annihilation ». L’épithète de Nicolas Baverez s’appliquerait plutôt à l’Allemagne, dont les grands paradigmes des dernières décennies sont sérieusement remis en cause.

        La taille respective de nos deux économies en 2023 est aussi édifiante : le Royaume-Uni et la France se placent aux 6ème et 7ème rang mondial, avec des PIB respectifs de 3 332,06 Mds US$ pour le Royaume-Uni, contre 3 049,02 Mds US$ pour la France. Le royaume a de beaux restes…

        Nicolas Baverez sait aussi pertinemment que l’effet d’un tel évènement se mesure en décennies. Hors cette période de 3 ans depuis le point de départ effectif du Brexit a été marquée essentiellement par… la pandémie justement, qui a rendu compliqué toute lecture de l’impact réel du Brexit. Pour mémoire, il est entré en vigueur juridiquement le 1er février 2020, mais la période de transition de 11 mois qui a suivi a maintenu un quasi status quo ante au quotidien. Brexit n’a commencé en fait que le 1er janvier 2021, en pleine pandémie. Bien habile serait celui qui pourrait démêler les effets du Brexit de ceux du virus Covid-19. Donnons-nous plutôt rendez-vous, le 31 décembre 2030 par exemple, après une pleine décennie de Brexit effectif, pour en mesurer les effets avec un vrai recul.

        2. « Déliquescence des services publics » –Je suis d’accord avec Nicolas Baverez sur le constat, pas sur la cause : c’est encore moins connecté au Brexit que les performances économiques moroses décrites plus haut. Le Royaume-Uni est tout bonnement fâché avec les investissements dans les infrastructures et le long terme – c’est quasiment dans l’ADN de ce pays. Le phénomène ne date pas d’hier, ni du 1er janvier 2021 ou du référendum de 2016 – ni même de ce siècle.

          Quelques symptômes d’un phénomène durable :

          Institution qui est une fierté nationale, le National Health Service (NHS) offre l’accès universel gratuit aux soins au point de contact depuis sa création en 1945. Mais le NHS est à genou (au mieux !). Il est vrai que le déficit de main-d’œuvre est attribuable en partie au Brexit – départ de beaucoup de ressortissants européens post-référendum, non-remplacés, ils fournissaient nombre des bataillons de soignants. Les maux du NHS sont aussi ailleurs : la pandémie sur le court terme, et sur le long terme, le déficit d’investissement des gouvernements Conservateurs successifs a joué un rôle accablant. Lorsque les Travaillistes quittent le pouvoir en 2010 pour faire place à la coalition Tories-LibDem, ils laissent au pays un NHS certes perfectible, mais au moins les fameuses listes d’attente pour consulter un spécialiste et être opéré sont à zéro (« elective surgery », l’un des baromètres de la santé du système, à distinguer des urgences). Près de 14 ans de régime Conservateur plus tard, ces mêmes listes d’attente ont dépassé le cap des 7 millions ! Autre critère clef sur le temps long : le nombre de lits d’hôpitaux par habitant. La pandémie a mis en lumière ce marqueur de long terme, et ce coup de projecteur a permis de constater le gouffre qui sépare les bons élèves des cancres internationaux. Selon l’OCDE, en 2020, Japon et Corée du Sud se classaient loin en tête avec 12,8 et 12,5 lits pour 1 000 habitants respectivement. Allemagne et France affichaient 7,9 et 5,8 lits pour 1 000 habitants. Le Royaume-Uni est distancé avec 2,4. Certes il a fallu que le New Labour, au pouvoir entre 1997 et 2010, engloutisse des sommes pharaoniques dans le ‘mammouth’ qu’est le NHS, avec sans doute des excès et des erreurs. Il reste indéniable que des résultats étaient au rendez-vous : les patients avaient accès aux spécialistes dans les conditions quasi-normales d’un pays dit ‘riche’.

          HS2. Ce projet de ligne à grande vitesse de Londres vers les grandes métropoles post-industrielles des Midlands et du Nord – Birmingham, Sheffield, Manchester, Leeds – est l’un des serpents de mer du débat public depuis plus d’une décennie. Le projet ambitieux et nécessaire a fini par être victime d’un mélange de retards, de dépassements budgétaires et de bureaucratie dans la planification. Sur ce dernier point, la complexité des règles britanniques d’urbanisme et d’aménagement du territoire est légendaire – un rapport récent sur le sujet pointe vers de multiples exemples, comme ce seul dossier de demande d’autorisation d’une traversée de l’estuaire de la Tamise qui a coûté 267 M£, sans qu’un seul m3 de béton n’ait été coulé.

          Retour en 2013. Lancé officiellement par David Cameron cette année-là (plus de 30 ans après l’inauguration du TGV Paris-Lyon, faut-il le rappeler…), la nouvelle LGV était présentée comme un puissant levier du retour à la prospérité du Nord, dans le cadre des projets successifs de revitalisation économique de cette partie du pays, traditionnellement à la traîne des régions plus prospères du Sud-Est, Londres en premier lieu. Comme son nom l’indique, HS2, il s’agissait au départ de prolonger HS1 (la LGV qui relie le Tunnel sous la Manche à Londres) vers le nord du pays. En passant, cette infrastructure fut la première nouvelle ligne ferroviaire du pays depuis près d’un siècle. L’expertise de Systra (groupe SNCF) a été essentielle à la réalisation d’un projet pour lequel les britanniques n’avaient plus de savoir-faire. HS1 + HS2 donc. Cela explique aussi la localisation du terminal HS1 au nord de Londres. Le construire à Saint Pancras semble paradoxal pour une ligne de trains qui vient du Sud-Est, mais c’était logique lors de la conception : il s’agissait de connecter les nouvelles LGV britanniques au réseau continental. Les concepteurs originaux rêvaient de passagers embarquant à Manchester pour se rendre à Paris, sans rupture de charge, au pire moyennant un simple changement de quai à Londres. Las, les Mancunians ne sont pas prêts d’aller déjeuner en train à Paris – certains prennent encore l’avion pour aller à Manchester (300km).

          Une décennie après son lancement par David Cameron, le dernier épisode de la saga HS2 fut l’annonce par son successeur Rishi Sunak de l’annulation de sa tranche nord pendant le congrès annuel du Parti Conservateur à l’automne 2023: la ligne s’arrêtera à Birmingham et ne desservira pas Manchester et Leeds. Il faut admettre que le coût est passé de 33 Mds£ en 2010 à 71 Mds£ en 2019, et s’acheminait vers les 100 Mds£. Lieu de l’annonce de ce renoncement ? Manchester, où la LGV n’ira plus. On croirait à une mauvaise plaisanterie : « Dites-nous ce dont vous avez besoin, on va vous dire comment vous en passer », ou la manifestation de l’arrogance envers le ‘petit peuple’ du Nord que l’on prête aux élites du Sud-Est et de Londres.

          Brexit n’a absolument rien à voir avec l’échec de ce projet ambitieux. Plus prosaïquement, l’aversion du pays pour les Grands Projets financés sur les deniers public a fini par reprendre le dessus – chassez la nature, elle revient au gallop. Et puis en période pré-électorale, le calcul de Conservateurs en déficit de popularité est aussi de se reposer sur ce qu’ils pensent être le manque d’appétit de leurs électeurs traditionnels pour les grands projets d’infrastructure onéreux. HS2 est donc la victime d’un certain réflexe néo-pompidolien ‘pro-bagnole’ des Tories bon-teints des « Home Counties », anti-woke et  anti-vélos, allié au réflexe « NIMBY » (« Not In My Back Yard » – « Oui au changement, mais pas dans mon arrière-cours »). Pour caresser ces électeurs dans ce qu’il pense être le sens du poil, le Premier ministre a promis que les deniers publics ainsi économisés seraient consacrés à réparer les nids de poule… Cela a été relayé par des députés Conservateurs qui pensent ainsi s’attirer les faveurs de leurs électeurs traditionnels, une valeur sûre pensent-ils, même si les sondages montrent que ce type d’électeur devient une espèce en voix de disparition. Il cède la place à un électorat dégagiste, mais le parti se cramponne à ce qu’il peut. On notera enfin que, même si réparer les nids de poule a son importance (le cycliste amateur que je suis confirme), tout cela ne manque-t-il pas un peu de hauteur de vue – qui a dit ‘mesurette’ ? Cela ne fait que conforter les détracteurs de Rishi Sunak qui l’accusent de manquer du « vision thing » chère à George Bush Sr.

          3. Chômage ? Nicolas Baverez nous explique que « La pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs de l’agriculture, de la construction, de la santé, des transports et des services va de pair avec la montée du chômage ». Si la pénurie de main d’œuvre est avérée dans des secteurs en tension – un concept d’actualité en France – le chômage est toujours au plus bas. Je laisse les chiffres s’exprimer, le taux de chômage au Royaume-Uni depuis 8 ans (référendum de 2016) est éloquent :

          2016             4,81%

          2017             4,33%

          2018             4,00%

          2020             4,47%

          2019             3,74%

          2021             4.83%

          2022             3,57%

          2023*           4,20%

          * sept.-nov. 2023

          Sans surprise, le pic fut atteint en 2021 pendant la pandémie, CQFD. Même s’il faut prévoir une montée du chômage dans les mois à venir pour accompagner une économie morose, le ralentissement de l’économie mondiale n’est pas une surprise. Le Royaume-Uni est touché comme tout le monde, sans qu’il faille invoquer le Brexit.


          On arrêtera ici la démonstration qu’il n’est nul besoin d’imputer au Brexit tous les maux du pays, les Conservateurs se débrouillent très bien tout seul. Nombre des problèmes que Nicolas Baverez impute au Brexit sont communs à bien des économies du G7. Au passif des Conservateurs, ajoutons l’écosystème de distribution d’eau et de gestion des eaux usées. La privatisation en 1989 par le gouvernement de Margaret Thatcher a permis à des investisseurs de s’emparer d’un monopole doté d’un régime de gouvernance faible, quelle aubaine ! Trois décennies plus tard, il semble plus profitable de verser des amendes (et des dividendes à ses actionnaires) quand des eaux usées non-traitées sont déversées directement dans les rivières et sur les plages que d’investir pour transformer des infrastructures datant parfois de l’époque victorienne. Les Travaillistes n’ont pas fondamentalement altéré ce régime entre 1997 et 2010, mais les mêmes députés Conservateurs qui s’insurgent maintenant contre ces sous-investissements à l’approche d’une élection sont les mêmes qui ont passé 14 ans à soutenir un gouvernement qui n’a rien fait pour donner de vrais pouvoirs au régulateur.

          Elections donc en 2024, sujet qui écrase tous les autres. Les Travaillistes ont une avance colossale – certains députés Conservateurs parlent d’annihilation (le mot est à la mode). Un récent « focus group » de la BBC formé d’électeurs des circonscriptions du Nord qui ont basculé du Labour aux Tories en 2019 (le fameux « Red Wall ») font ressortir deux tendances :

          Ils sont préoccupés par le pourvoir d’achat, l’accès au NHS et sont déprimés sur l’avenir du pays. L’immigration n’apparaît pas comme sujet d’anxiété. En passant, curieux donc que le gouvernement semble avoir fait de cette question un cheval de bataille, un des ressorts du Brexit il est vrai.  Rishi Sunak insiste avec son projet de déporter au Ruanda les migrants qui entrent au Royaume-Uni par des voies illégales, malgré les difficultés à faire voter une nouvelle loi. La législation actuelle a déjà été censurée par la Cour Suprême (qui statue ici comme le Conseil Constitutionnel, dans un pays où cette institution n’existe pas). Le nouveau projet de loi a entrainé des défections dans le camp Conservateur, par des jusqu’au-boutistes qui estiment que le projet ne va pas assez loin. Le Ministre de l’Intérieur a aussi récemment admis que, même si le plan finissait par être mis en place, un nombre limité de migrants serait envoyé dans le pays d’Afrique centre-orientale. Enfin, ce projet pour gérer l’immigration illégale a déjà coûté au Trésor plus de 200 M£. S’en est suivi la déclaration étonnante de Paul Kagamé, Président du Ruanda, qui a promis de rembourser ces sommes si l’accord avec le Royaume-Uni n’était finalement pas mis en vigueur. On s’interroge donc sur le montant de capital – politique et réel – dépensé pour si peu de résultat ? Et donc sur la compétence d’un gouvernement qui semble à court d’idées. Comme l’observait avec humour noir l’Opposition de Sa Majesté, il y a eu jusqu’ici plus de visites de Ministres de l’Intérieur Conservateurs à Kigali (trois) que de migrants déportés au Ruanda (zéro).

          Deuxième sujet, les électeurs ne sont pas convaincus par le chef de l’opposition, Sir Keir Starmer, qu’ils jugent sans charisme et sans convictions. Ils émettent aussi des doutes sur sa capacité à régler leurs problèmes quotidiens – pouvoir d’achat et accès aux spécialistes du NHS.

            Trois conclusions claires :

            1. Les électeurs ne parlent pas de Brexit.
            2. L’abstentionnisme est le principal danger pour un Labour qui caracole en tête des sondages, dont certains prédisent au parti de Sir Keir Starmer une majorité encore plus écrasante que celle de Tony Blair en 1997.
            3. Le pays a besoin d’une respiration démocratique, après 14 ans de régime Conservateur et de coalition Tories-Lib-Dem.

              Pour revenir sur le front du Brexit

              Le 1er février 2024 a marqué l’introduction de contrôles phyto-sanitaires et de nouveaux étiquetages des produits agro-alimentaires en provenance de l’UE, après plusieurs reports (les autorités britanniques n’étaient pas prêtes). Attendons quelques mois pour juger de l’effet de ce nouvel obstacle à la libre circulation des marchandises.

              Accord pour faciliter les échanges Grande-Bretagne <=> Irlande du Nord. Dans le Traité UE-Royaume-Uni, l’Irlande du Nord est restée au sein du régime douanier de l’UE, tout en étant partie intégrante du Royaume-Uni, pour éviter le retour d’une frontière ‘dure’ entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. La frontière douanière de l’UE se situe donc en mer d’Irlande. Inacceptable pour les Unionistes, Protestants conservateurs qui s’émeuvent de cette mesure qui sépare leur territoire du reste du Royaume-Uni, et marquerait une étape supplémentaire et hautement symbolique vers le spectre d’une Irlande unifiée. L’accord qui vient d’être conclu apporte des assouplissements dans les contrôles à cette frontière intérieure au pays, voulus par l’UE et concédés par le gouvernement de Boris Johnson.

              Conclusion – Un royaume qui a de beaux restes

              Il est indéniable que le Brexit a été un séisme qui aura des effets prolongés sur ce pays. L’une de ses conséquences immédiates est d’avoir donné accès aux commandes du pays à une classe politique pour le moins médiocre : quelle aurait été la probabilité que Liz Truss ou Boris Johnson (pour ne mentionner qu’eux) aient jamais eu accès aux rennes du pouvoir sans ce cataclyme politique?

              Et pourtant. Malgré tous les handicaps que j’ai énumérés, malgré les nombreux défis auxquel nous faisons tous face, malgré les indéniables impacts négatifs du Brexit sur le moyen-long terme, le Royaume-Uni reste la 6ème puissance économique mondiale. J’observe aux premières loges la poursuite des investissements de groupes européen dans ce pays. J’ai catalogué ici des handicaps et défauts du Royaume-Uni, il faudrait sans doute consacrer un autre article pour énumérer ses nombreux atouts.

              Ce pays a en particulier une capacité inégalable à rebondir, à se réinventer. Cette caractéristique se manifeste de mille manières moins tangibles, mais bien illustrée par cette anedocte qu’un client et ami m’a relatée récemment. Nous phosphorions sur les enjeux actuels pour son groupe, une ETI industrielle française présente en Amérique du Nord, en Asie et au Royaume-Uni – outre la France bien entendu. Ce chef d’entreprise expérimenté m’a relaté les réactions de ses différentes filiales aux défis de la pandémie : les problèmes étaient innombrables, l’urgence palpable. Hors les équipes britanniques ont été les premières dans le groupe à offrir des solutions, concrètes et pragmatiques, plutôt que de n’identifier que des problèmes. C’est impossible à quantifier, mais ceux qui connaissent bien le Royaume-Uni reconnaîtront facilement certaines des facettes les plus attractives de ce pays à son meilleur : son pragmatisme et sa résilience, avec une dose certaine de « Ne demande pas ce que les autres vont faire pour toi, mais suggère ce que tu vas faire pour la communauté ».

              Devant tant de défis, j’aurais finalement deux simples injonctions :

              • A l’instar de Jacques Delors, je prône un ‘pessisme actif’ face aux défis qui s’offrent à nous.
              • Une troisième Entente Cordiale pour le XXIème siècle, car le Royaume-Uni et la France ont besoin l’un de l’autre, plus que jamais – #bettertogether !

              Olivier Morel

              5 février 2024


              Une entente redevenue cordiale ?

              France et Royaume-Uni sont des partenaires très proches, avec une histoire millénaire et indissociable, et finalement très similaires dans bien des aspects

              J’ai été sollicité comme Président du Comité UK des Conseillers du Commerce Extérieur de la France (CCEF) pour contribuer à un numéro spécial France – Royaume-Uni du magazine Inspir’ du MEDEF Paris. Cette édition est publiée sous le haut patronage de SE Mme Hélène Duchêne, Ambassadrice de France au Royaume-Uni et Dame Menna Rawlings DCMG, Ambassadrice du Royaume-Uni en France. Le magazine paraît ces jours-ci, j’en publie ici la version longue, la Director’s Cut, à l’occasion de la visite en France des souverains britanniques. Une bonne excuse pour reposer quelques fondamentaux d’une relation si particulière.


              Les spécificités du marché britannique

              M. Olivier Morel, Président des Conseillers du Commerce Extérieur de la France au Royaume-Uni (CCE UK)

              Je suis avocat français et solicitor anglais, associé de Cripps, cabinet britannique. Je suis né en France et binational, établi au Royaume-Uni depuis plus de 35 ans, CCE depuis 1999, et président du Comité UK. Nous comptons quelque 65 membres, représentant des groupes français présents au Royaume-Uni, nous avons aussi des membres dans des postes de direction de groupes internationaux ou de sociétés britanniques. Cela nous offre une vision concrète, au plus près de l’activité économique de ce pays et de ses grands enjeux. Nous mettons cette vision unique au service des pouvoirs publics et des entreprises françaises.

              1) France et Royaume-Uni – Deux pays plus similaires qu’on ne le croît

              Les économies de la France et du Royaume-Uni sont structurellement très proches, avec un secteur tertiaire très significatif dans les deux pays, représentant 75-80% de l’économie ; le secteur secondaire comptant pour 15-18% ; et un secteur primaire très modeste, tant en emplois qu’en proportion du PIB dans les deux pays. France et Royaume-Uni sont aussi des partenaires très proches, avec une histoire millénaire et indissociable, et finalement très similaires dans bien des aspects : la France et le Royaume-Uni ont une histoire coloniale qui pèse encore aujourd’hui ; ce sont les seules puissances nucléaires en Europe de l’Ouest ; deux membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations-Unis ; la taille de nos populations et nos économies est extrêmement proche. Cela rend la comparaison et le parangonnage de nos deux pays très pertinents, une particularité que nous exploitons dans nos missions au service des pouvoirs publics et des entreprises.

              Nous avons aussi des échanges commerciaux très denses depuis longtemps, la France et le Royaume-Uni sont à la fois d’importants clients et fournisseurs de l’un et de l’autre : pré-pandémie (2019), le Royaume-Uni était le 6eme client et le 7eme fournisseur de la France ; celle-ci était le 5eme fournisseur du Royaume-Uni avec 13% de parts de marché à l’époque. Au même moment, le Royaume-Uni représentait le premier excédent commercial de la France. La pandémie, et certains effets du Brexit, ont quelque peu modifié ces équilibres, mais les grandes tendances restent les mêmes.

              On notera enfin la convergences des priorités économiques et stratégiques de nos deux pays dans cette première moitié du 21eme siècle : défis climatiques ; décarbonation de l’économie combinée avec la croissance verte et la mobilité électrique ; énergies renouvelables ; Intelligence Artificielle (avec une saine concurrence France-RU !) ; nouveaux équilibres militaires européens suite à l’agression russe en Ukraine; menaces terroristes ; préparation aux pandémies ; posture face à la Chine ; défis migratoires – excusez du peu !

              2) Combien d’entreprises ou filiales françaises sont-elles installées au Royaume-Uni et dans quelles filières ?

              Reflètant cette grande densité de nos relations commerciales, la présence des entreprises françaises au Royaume-Uni est historiquement très importante, et de manière pérenne – 3 600 filiales de groupes français, employant 425 000 personnes (statistiques 2020). La présence française étant donc très significative, c’est sans surprise que les sociétés hexagonales sont présentes dans une grande variété de secteurs : banque, finance et assurance ; industrie du luxe ; agro-alimentaire / vins & spiritueux ; BTP / infrastructures ; transports ; énergie ; l’écosystème britannique de la tech est également très sophistiqué, et représente toujours le pôle le plus important d’Europe, attirant les acteurs français du secteur (même si la France met les bouchées doubles pour rattraper son retard) ; enfin les métiers du capital investissement sont très présents au Royaume-Uni, la place de Londres attirant naturellement de nombreux acteurs français.

              Il faut aussi signaler la construction de la première centrale nucléaire du pays depuis trois décennies à Hinkley Point dans le Somerset, sous la maîtrise d’œuvre d’EDF Energy. Les deux réacteurs EPR de ce projet emblématique sont appelés à alimenter en électricité quelque 6 millions de foyers britanniques, et représentent la renaissance de l’énergie nucléaire civile dans un pays qui avait été un pionner du genre – le premier réacteur commercial au monde en 1956 fut britannique.

              3) Brexit, quels effets réels sur la présence française ?

              A contrario de certaines prédictions un peu hâtives, le Brexit n’a pas conduit à l’exode massif des entreprises étrangères, y compris françaises, et des ressortissants de notre pays dans la foulée du vote de juin 2016. On peut cependant noter un tassement des implantations de TPE / PME post-Brexit et post-pandémie. Alors que cette dernière en avait masqué certains effets – la moins grande fluidité des échanges étaient-elles dues à la COVID 19 ou aux effets du Brexit ? – il s’avère avec le temps que le Brexit a des effets négatifs à moyen et long terme de plus en plus saillants. Dans ce contexte, la France a détrôné le Royaume-Uni (sur la première marche du podium depuis de nombreuses années) en terme d’attractivité pour les entreprises étrangères en Europe, avec un nombre plus important de projets d’investissements directs étrangers (FDI). Si les acquisitions de cibles britanniques par des groupes français continuent – sans grandes tendances sectorielles discernables – le pays a perdu de son lustre pour beaucoup de jeunes français, diplômés ou pas, qui trouvaient à Londres un marchepied commode et séduisant vers une mondialisation heureuse à deux heures de Paris. Si Londres est loin d’avoir perdu son statut de ville-monde, les effets indirects de Brexit se font sentir différemment: la sortie du Royaume-Uni du programme d’échange universitaire Erasmus, ou la quasi-impossibilité de trouver les ‘petits-boulots’ et autres stages qui faisaient le bonheur des étudiants et jeunes chômeurs français, pourraient éroder l’attractivité de cette capitale et de ce pays à moyen et long terme. Malgré tout, la sortie du dernier confinement qui a suivi la pandémie a vu un retour massif des touristes français au Royaume-Uni, Londres en tête.

              Evènements de deuil national et international, le décès et les obsèques de la Reine Elizabeth II à l’automne 2022 ont sans doute aussi contribué à un certain renouveau de sympathie envers ce pays de la part de nombreux Français. Par leurs rayonnements planétaires, ces cérémonies pour lesquelles les britanniques sont sans égaux, ont mis du baume à l’image du pays, écornée par le spectacle politique déliquescent des années qui ont suivi le référendum de juin 2016 qui a conduit à la sortie de l’UE. La coïncidence avec le retour au pouvoir d’un gouvernement plus ‘normal’ après des années turbulentes ne peut que contribuer à un climat d’affaires plus apaisé, et plus susceptible d’inspirer la confiance d’investisseurs français et étrangers.

              4) Quelles sont les spécificités du marché britannique et les principales opportunités pour les entreprises françaises ?

              Pêle-mêle, quelques retours d’expérience à destination des entrepreneurs tentés par le marché du Royaume-Uni, et des leçons à en tirer.

              Un marché compétitif où personne ne vous attend. On ne peut pas se contenter de l’attractivité de son produit ou service – entendu régulièrement dans la bouche d’entrepreneurs enthousiastes : « J’ai le meilleur [insérer le nom du service/produit], ça va faire un malheur ! ». Le marché britannique, Londres en particulier, est encore un carrefour du monde et personne n’attend personne. Une offre attractive, au juste prix et au bon moment, étayée par une étude de marché solide, sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes pour envisager de réussir.
              S’entourer de bons conseils professionnels – Le monde des affaires est légaliste, s’entourer des conseils d’un solicitor, un expert-comptable, une banque d’affaires ou un agent immobilier en amont d’un projet va de soi. Recherchez aussi l’appui des acteurs français – Business France ; Chambre de Commerce Française de Grande-Bretagne ; La French Tech pour ce secteur ; et les Conseillers du Commerce Extérieur UK bien sûr.
              Des clients agnostiques sur l’origine de l’interlocuteur – On me demande assez souvent si le fait d’être Français présente un désavantage quand il s’agit d’aborder ce marché. La réponse est clairement négative. Ce qui compte avant tout est une offre performante au juste prix. Il faut tempérer cette constatation pour les produits agro-alimentaires, car le label France bénéficie bien sûr de sa bonne réputation. C’est aussi un pays multiculturel – la composition du gouvernement actuel en fait foi – beaucoup plus que dans les autres marchés européens.
              Parlez et écrivez l’anglais. S’il est surprenant qu’il faille encore insister sur ce point en 2023, on constate malheureusement que trop nombreux sont les entrepreneurs français qui ne maîtrisent pas assez bien l’Anglais, ou qui sont piégés par les subtilités d’une langue plus compliquée qu’elle n’y paraît de premier abord. Cela s’applique à toute la communication de l’entreprise – site internet ; littérature commerciale ; documents juridiques; etc. Attention aussi aux aspects interculturels : si nous croyons connaître nos voisins, si proches (ce qui est trompeur), il faut prendre le temps de se familiariser avec les codes d’un pays qui surprendra toujours.
              Le consommateur britannique est curieux de nouveautés. Cela offre des opportunités à un nouvel acteur, le corolaire est la possibilité de se trouver débordé à son tour par un nouvel arrivant. C’est donc un test grandeur-nature de compétitivité internationale, rester le meilleur est un test sans filet.
              Nous entrons dans une période plus compliquée, avec un ralentissement notable de l’activité. L’inflation la plus élevée du G7 (6,3% en moyenne en août 2023, et près de 13,6% sur l’alimentaire) ; des taux d’intérêts les plus élevés depuis 15 ans (à 5,25%, le taux directeur fixé par la Banque d’Angleterre n’avait pas connu un tel niveau depuis février 2008) ; l’impact de ce taux directeur sur les emprunts immobiliers, décalé mais brutal (emprunts fixés sur 2, 3 ou 5 ans, avec augmentation vertigineuse des remboursements mensuels quand le taux fixe prend fin) ; des prix de l’énergie toujours élevé. Tout cela fournit un terreau favorable à une récession – le Gouverneur de la Banque d’Angleterre a d’ailleurs estimé sans subtilité que « c’est peut-être le prix à payer si cela jugule l’inflation ».

              5) Pouvez-vous nous présenter votre action dans ce cadre ?

              Le Comité UK des CCEF est actif sur nos 4 missions :

              1 – Conseils aux pouvoir publics. Depuis quatre décennies, le Royaume-Uni a été un laboratoire grandeur-nature de réformes en profondeur d’un pays du G7, très comparable à la France. Les pouvoirs publics nous sollicitent donc beaucoup dans des exercices de parangonnages UK-France : quelles politiques publiques marchent ici, y a-t-il des leçons pour la France – positives et négatives ? Des réformes françaises des 20 dernières années ont vu le jour à la suite de nos recommandations.

              2 – Appui aux entreprises. Nous offrons aux entrepreneurs intéressés par le marché UK de phosphorer avec eux sur leur projet, de servir de critiques constructifs pour tester leurs idées à l’épreuve de notre expérience de terrain et de leur ouvrir nos réseaux professionnels pour accélérer leur développement.

              3 – Formation des jeunes à l’international. La mission formation est largement amputée du volet V.I.E., résultat direct du Brexit – les règles migratoires rendent la formule chère et bureaucratique (Visa) et le nombre des V.I.E. a littéralement fondu, alors que le pays en était depuis très longtemps l’une des destinations les plus populaires. Nos efforts se concentrent donc sur les échanges entre nos membres et les étudiants de campus londoniens d’écoles et universités françaises, très appréciés.

              4 – Promotion de l’attractivité de la France. Rôle d’ambassadeur de notre pays, bien naturel, mais aussi participation au Comité Attractivité de notre Comité National, qui a développé depuis 10 ans l’Indice Attractivité de la France, un outil statistique qui mesure la perception de notre pays auprès des CCE et leurs interlocuteurs internationaux.

              6) Et pour conclure ?

              Je me félicite que les relations France – Royaume-Uni soient reparties sur des bases moins conflictuelles depuis l’arrivée au pouvoir du Premier ministre Rishi Sunak il y a près d’un an, le 25 octobre 2022. Cela mit fin à la période la plus difficile de l’histoire de nos relations que j’ai connue en plus de 35 ans – même l’invasion de l’Iraq en 2003, qui nous avait profondément divisé, n’avait pas eu un effet aussi toxique. Cette normalisation des relations bilatérales s’est concrétisée par la tenue du 36ème Sommet Franco-Britannique le 10 mars dernier à Paris, le premier depuis 5 ans. D’autres initiatives du monde des affaires viennent renforcer les efforts de coopération, tel le Forum UK-France, à l’initiative conjointe de la Chambre de Commerce Française de Grande-Bretagne (Londres) et de la Franco-British Chamber of Commerce and Industry (Paris), avec le plein soutien des Conseillers du Commerce Extérieur UK, du MEDEF et des autres acteurs de la Team France – French Tech et Business France.

              La visite des souverains britanniques en France cette semaine vient cimenter notre entente, redevenue cordiale !

              Olivier Morel | Président des Conseillers du Commerce Extérieur de la France au Royaume-Uni