Il y a quelque chose de pourri dans mon Royaume !

« Let’s not beat around the bush : the libertarian part of the party has taken control of the leadership »

Il y a tant à dire depuis ma dernière missive le 16 octobre 2021, par où commencer ? Un an passe vite, petite remise en contexte depuis l’automne 2021, entre autres : guerre en Ukraine ; changement de Premier ministre ; mort d’Elizabeth II, mettant fin au plus long règne d’un(e) souverain(e) de toute l’histoire du pays. Excusez du peu, avant même d’évoquer la semaine juste écoulée – comme dit l’adage, « a week is a long time in politics » : mini-budget du nouveau ministre des finances Kwasi Kwarteng le 23 septembre qui a provoqué une tempête sur les marchés boursiers, le marché des changes et forcé la Banque d’Angleterre à une intervention en urgence. Et deux voltefaces du même Kwasi Kwarteng et de Liz Truss, le tout en un mois, y compris une période de deuil de près de deux semaines où la politique a été mise entre parenthèses.


Le Parti Conservateur pris en otage par l’ultra-droite

« We’re f***cked ». Ca a le mérite d’être clair, j’ai failli l’utiliser comme titre! Propos sans ambiguïté d’un député conservateur recueilli par un journaliste au congrès annuel du Parti Conservateur à Birmingham en ce moment même. Et de conclure « Boris damaged our integrity, Truss is damaging our competency ». Chaude ambiance… Et Nick Timothy, ancien Chef de Cabinet de Theresa May, plus châtié, déclare : « Let’s not beat around the bush : the libertarian part of the party has taken control of the leadership »

La nouvelle Première ministre Liz Truss, après un processus électoral interne au Parti Conservateur interminable (8 semaines, on y reviendra) peut se targuer d’une entrée en fonction fracassante. Depuis sa nomination le 6 septembre :

 Les marchés boursiers de Londres ont perdu jusqu’à £500 milliards de dollars.

 Son Ministre des finances, qui s’est attiré le sobriquet de « KamiKwasi Kwarteng » sur les réseaux sociaux pour l’effet apparemment suicidaire de ses annonces sur l’économie, a réussi l’exploit (i) de s’attirer les remontrances du FMI qui exprime des doutes sérieux sur ses choix fiscaux, une intervention d’habitude réservée à un pays émergeant, pas un membre du G7 ; (ii) de faire chuter la livre sterling qui est tombée à son plus bas niveau de tous les temps contre le dollars et perd encore du terrain sur l’euro (plus bas depuis début janvier 2021) ; et de (iii) forcer la Banque d’Angleterre à remettre en route la planche à billets de toute urgence pour injecter 65 milliards de livres sterling en quelques heures pour éviter que les fonds de pension ne connaissent un épisode à la Lehman Brothers en septembre 2008.

 Le mini-budget du 23 septembre comportait des baisses d’impôts et charges, comme la suppression annoncée de la tranche marginale d’impôt sur le revenu de 45% qui aurait apparemment été financée par la suppression des aides aux plus pauvres (du Robin Hood à l’envers) – mesure que le Chancelier vient de supprimer face à la bronca dans son propre parti. Y figurait aussi l’abandon de la hausse des charges sociales d’avril 2022. Mais le pire est l’inconnue sur le financement de ces mesures. Pour ajouter à l’opacité de la nouvelle politique fiscale du gouvernement, déjà perçue comme entrainant un endettement supplémentaire de l’Etat sans visibilité sur les recettes pour financer les dépenses, comme celles consacrées (tardivement) à la lutte contre la hausse des prix de l’énergie, le Chancelier a décliné de soumettre ses mesures aux fourches caudines de l’Office for Budget Responsability (OBR). Cet organisme public mis en place par George Osborne, Chancelier conservateur entre 2010 et 2016, est chargé de fournir des prospectives et analyses indépendantes des politiques publiques planifiées par le gouvernement. Tous les prédécesseur de Kwasi Kwarteng ont travaillé main dans la main avec l’OBR, garant de lisibilité des mesures annoncées. Le Chancelier, droit dans ses bottes, persiste et maintien l’annonce formelle d’une Loi de Finance complète, mais pas avant le printemps 2023, avec quelques mesures fiscales de moyen terme pour le 23 novembre, soit deux mois après le mini-budget qui a provoqué ce tremblement de terre financier. Attendez, non ! On m’indique dans l’oreillette qu’il vient d’annoncer sa deuxième volteface, annonce avancée d’un mois, qui devrait rassurer les marchés en dévoilant les plans du Chancelier pour relancer l’économie (et il a encore le temps de rechanger d’avis avant que je finisse cet article).

L’impact quasi-immédiat de ces mesures déjà très mal reçues : retrait de plus de 40% des offres d’emprunts immobiliers, retirées du marché du jour au lendemain par les banques et building societies. Pourquoi ? Manque complet de visibilité du coût de l’argent pour les organismes prêteurs. La Banque d’Angleterre avait remonté son taux directeur de ‘seulement’ ½ point de pourcentage en septembre à 2,25%, avant la ‘bombe’ du mini-budget le 23 septembre. Dans la foulée des annonces du Chancelier, elle laisse entendre une sorte de ‘quoi-qu’il-en-coûte’ monétaire et financier pour juguler l’inflation (la plus élevée du G7) que les mesures du Chancelier ne font qu’exacerber. Comme l’a décrit plus d’un commentateur, la Banque d’Angleterre est obligée d’intervenir CONTRE le gouvernement, avec le pied sur le frein alors que le Chancelier appuie sur l’accélérateur. Le taux directeur pourrait atteindre 6% au printemps 2023, avec effet prévisible sur le financement des entreprises, le pouvoir d’achat des ménages (renchérissement des emprunts immobiliers) et l’économie du pays. Parmi les exemples anecdotiques sur le mode ‘effet dans la vie quotidienne’ : cette jeune femme qui explique qu’elle avait un accord de principe sur un emprunt immobilier à 4,5% pour acheter son premier logement, offre remplacée le lendemain par un prêt à 10,5% !

 A deux ans des élections générales, les sondages donnent au Parti Travailliste une avance entre 19 et 33 points. Même si cet écart est susceptible de se resserrer au fur et à mesure que l’élection approche, le discours du chef de l’opposition Sir Keir Starmer au Congrès du Parti Travailliste la semaine dernière avait des accents de Tony Blair en 1996, à la veille du triomphe électoral du New Labour en mai 1997 qui avait écarté les Conservateurs du pouvoir pendant 13 ans. Pas étonnant que la majorité des députés conservateurs jugent très mal les débuts de la Première ministre (d’où le cri du cœur « We’re f***cked »). Ils s’inquiètent tout simplement pour leur siège. On rappellera que la majorité de ces députés conservateurs avaient voté pour son opposant Rishi Sunak dans le premier volet des élections internes pour désigner le chef du parti, avant que les 180 000 encartés Tories ne donnent à Liz Truss les clefs du 10 Downing Street en l’élisant cheffe des Conservateurs. Lequel Rishi Sunak, ancien banquier d’affaires et familier de la finance internationale, avait prévu au détail prêt l’impact sur les marchés des propositions de son opposante. Quasiment personnes n’écoutait – c’était l’été et l’auditoire n’étaient que les membres du parti.

 Pour ajouter aux ‘bonnes nouvelles’ à l’ouverture du congrès annuel du Parti Conservateur, les journaux du dimanche 2 octobre (en première du respecté The Sunday Time) relatent une réception organisée par des donateurs du parti Conservateur le soir du 23 septembre, quelques heures après le mini-budget, célébrant la politique économique et fiscale ultra-libérale du nouveau Chancelier qui a provoqué une tempête boursière et monétaire inédite. Ce petit groupe comprend des financiers qui ont bénéficié directement de ces annonces en pariant contre la livre sterling ces dernières semaines, ayant eu connaissance des projets du nouveau gouvernement. Beaucoup sont aussi d’ardents partisans du Brexit : « join the dots » comme l’on dit. Je vous laisse aussi juger de la boussole morale de gens qui se disent par ailleurs patriotes. Décidément, l’argent n’a pas d’odeur.

Pour terminer ce panorama édifiant d’un gouvernement d’ultra-droite, il faut ajouter que certaines réformes annoncées le 23 septembre auraient bénéficié aux contribuable avec un salaire brut annuel d’au moins 150 000 £ (le salaire moyen est de quelque £38 000). Le grand écart entre riches et pauvres continue sa progression avec les encouragements du Chancelier. Son entourage ne cache pas que sa politique bénéficiera effectivement aux plus riches, mais que l’effet de ruissellement (« trickle down », mis à la mode par Ronald Reagan en son temps) finira par enrichir tout le monde. Le volteface brutal sur la suppression du taux marginal de l’impôt sur le revenu de 45%, annoncé le 23 septembre, confirmé par la Première ministre le 2 octobre et supprimé par Kwasi Kwarteng le 3 au matin ne parvient pas à dissiper l’image extrême de la nouvelle administration. Les revirements brutaux (« U-turns ») ne font aussi que confirmer l’image d’amateurisme qui colle au nouveau gouvernement. Cette politique que Louis de Funès n’aurait pas reniée – « Les riches c’est fait pour être très riches, et les pauvres très pauvres » contraste avec la floraison des banques alimentaires, plus nombreuses que les restaurants McDonald. The Times écrivait même récemment qu’un quart des hôpitaux britanniques a créé une banque alimentaire sur site pour son personnel, qui abandonne ce métier si mal payé qu’il ne ’nourrit pas son homme’, littéralement. Et ceci dans un contexte post-Brexit de manque aiguë de personnel (les ressortissants européens fournissaient des bataillons de médecins et personnel médical au NHS, ils sont partis ou ne viennent plus au Royaume-Uni). Ajoutons enfin des listes d’attente pour la chirurgie élective qui s’allongent inexorablement depuis… 2010, quand les Conservateurs ont succédé aux Travaillistes.

L’expression « il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade » a rarement été aussi pertinente.

Finalement, je laisse la parole à Sir John Major sur la dérive anti-démocratique du Parti Conservateur et du gouvernement britannique depuis 3 ans : https://twitter.com/thattimwalker/status/1561462767277703172?s=12&t=-yVqifQYxc-9Fj-dPk2uWA


Quelle place pour la monarchie dans la vie politique et quotidienne du pays ?

Le décès de Sa Majesté la Reine Elizabeth II a créé une onde de choc. Cela semble un peu surprenant pour une dame de 96 ans – on songe aux paroles attribuées à Louis XIV, voyant ses courtisans éplorés au chevet de son lit de mort : « Pourquoi pleurez-vous, m’avez-vous cru immortel ? ». Je feins le cynisme car, malgré tout, le décès de la souveraine le 8 septembre et les cérémonies de ses obsèques le 19 septembre m’ont beaucoup plus ému que je ne l’aurais soupçonné. En passant, l’hommage vibrant et le message très personnel du Président de la République a beaucoup touché les britanniques – enfin, ceux qui sont bien disposés à l’endroit de la France. Une certaine presse n’a ensuite pas pu résister aux épithètes de mauvais goût sur ‘les baskets du président aux funérailles de la Reine’. Emmanuel et Brigitte Macron ont passé quelques heures à déambuler dans la capitale le dimanche 18 septembre, dans une ambiance si particulière pour cet évènement unique. Ils avaient bien sûr opté pour des chaussures appropriées pour une marche urbaine de plusieurs heures. Il a fallu que des journalistes mieux intentionnés rétablissent la vérité et précisent que les époux Macron s’étaient évidemment changés pour le volet protocolaire et officiel des cérémonies. Presse de caniveau britannique anti-française indécrottable.

Donc émotion malgré tout, pas que je m’attendais à quoi que ce soit : la relation du républicain que je suis avec la monarchie héréditaire, fut-elle parlementaire, a toujours été celle d’une indifférence polie.

L’effet de ces cérémonies grandioses a été double à mon sens.

 Confirmer l‘incroyable sens du devoir de la Reine pendant plus de 70 ans. Rappelons que son dernier engagement public – accepter la démission de Boris Johnson et inviter Liz Truss à former un nouveau gouvernement – a eu lieu deux jours avant sa mort. Au bout de 7 décennies, le devoir jusqu’au dernier souffle, littéralement.

 L’anachronisme de l’institution. Le public a démontré son immense respect pour la souveraine, faisant la queue (littéralement) jour et nuit pendant près d’une semaine pour lui rendre un dernier hommage en défilant devant le catafalque d’Elizabeth II au Westminster Hall. En passant, je ne résiste pas à un peu d’histoire, c’est le plus vieux bâtiment du Parlement de Westminster, bâti en 1097 sous le règne de William Rufus, fils de Guillaume le Conquérant, démonstration à peine voilée de l’incroyable longévité de l’institution monarchique. On a décrit ici et là le décès de la souveraine comme un tournant historique. A l’appui, un fait saisissant : Winston Churchill, son premier Premier ministre (elle en a connu 15, sans compter les dirigeants politiques des pays du Commonwealth) est né en 1874, en plein règne de la Reine Victoria. La même souveraine qui devint Impératrice des Indes et vit prospérer l’Empire britannique, empire qui dominera un quart de la population mondiale et un tiers des terres émergées à son apogée à l’aube de la Grande Guerre. Il est donc assez facile de verser dans la nostalgie, à coup de randonnées en tweed dans la lande écossaise, au son des cornemuses et à grand renfort d’anecdotes qui reflètent la personnalité attachante d’une souveraine pleine d’humour, francophone et francophile, et par définition hors normes. Elisabeth II sert donc de pont hautement symbolique et émotif avec un passé glorieux. Outre la peine ressentie à la disparition de ce personnage hors du commun, la perte de ce trait d’union avec ce passé donne un sentiment déprimant de déclassement soudain. Hors en réalité, cette rupture avec un passé triomphant avait déjà commencé avant même le début de son règne, au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale.

Le décès de la Reine n’est pas un tournant, il coïncide avec un tournant. Plus de six ans après le référendum qui a décidé de la sortie de l’UE, le pays est rattrapé par la farce politique qui ne s’est pas interrompue depuis juin 2016. Une succession de premiers ministres de plus en plus improbables, entourés de gouvernements de fidélité et pas de compétence. Liz Truss et la ‘performance’ de son Chancelier le 23 septembre en est la dernière incarnation extrême. Le fait que même Boris Johnson soit mentionné en possible recours montre à quel point ce pays est tombé au fonds de l’abîme. Le même Boris Johnson qui a été forcé d’annoncer son départ de la tête du Parti Conservateur, et donc du poste de Premier ministre, après la démission de plus de 50 ministres et secrétaires d’Etat en quelques heures, excédés par la persistance dans le déni de réalité du Premier ministre à propos des fêtes à répétition qui se sont tenus au 10 Downing Street pendant les confinements, et sa relation toute particulière avec la vérité. Son ignominieux départ a été qualifié d’exemple unique de « Sinking ship is fleeing the rat » par un chef de l’opposition Sir Keir Starmer en verve. Le même Boris Johnson qui est ensuite resté en poste pendant les semaines d’été de l’élection d’un nouveau chef des Tories, organisant son mariage ou jouant à Top Gun en prenant les commandes (brièvement !) d’un Typhoon de la RAF. Tout cela pendant que les Conservateurs prenaient des semaines pour organiser l’élection de leur nouveau chef, et donc d’un nouveau Premier ministre, alors que la maison britannique brûlait (littéralement) – urgence climatique ; flambée des prix de l’énergie ; pays en grève ; inflation galopante (la pire du G7) et crise du pouvoir d’achat. Concrètement, les ménages les plus pauvres se trouvent devant le choix de « Heat or Eat », se chauffer ou se nourrir.

Les Tories pourraient donc bien faire un énième pied de nez à la décence et à l’électorat en organisant à nouveau en leur sein l’élection d’un nouveau chef et donner au pays un énième Premier ministre avant les prochaines élections, prévues fin 2024, Boris Johnson ou un autre. Depuis plus de 6 ans, une seule chose est certaine : quand on croit avoir touché le fonds, les Conservateurs trouvent le moyen de continuer à creuser.

J’évoque l’anachronisme de la monarchie en 2022. Je ne veux pas parler des rétrospectives en mode sépia du long règne de la Reine. Elles évoquent un monde révolu de Bal des Débutantes et de tournée du Commonwealth à bord du Royal Yacht Britannia. Ces images surannées et nostalgiques continuent d’alimenter les chroniques de certains fans, particulièrement en France (phénomène qui m’amuse et me surprend à parts égales). Je fais référence à l’incapacité de la monarchie à enrayer cette décente aux enfers qu’a été le spectacle déplorable de ces 6 dernières années – voir le discours de Sir John Major plus haut. Je n’avais aucune illusion sur la capacité d’ingérence politique de la souveraine, qui est constitutionnellement nulle. Je m’étonne toutefois que les chantres de cette famille royale d’un autre temps plaident en faveur du caractère soi-disant stabilisateur de l’institution royale face aux vicissitudes de la vie politique pour justifier son existence aux frais du contribuable. S’il fallait une démonstration de l’absurdité de cette position, il suffirait d’observer ce qui se passe dans ce pays depuis 6 ans et demi. La raison même qui rend la monarchie impotente est qu’elle est constitutionnellement impotente.

Deux exemples pratiques.

 Fin août 2019, le Premier ministre Boris Johnson veut suspendre le Parlement pendant 5 semaines dans son bras de fer avec l’opposition – et une partie importantes de députés Conservateurs – sur les termes de l’accord avec l’UE, alors en pleine négociation. Il voulait simplement se passer d’un débat démocratique dont il savait l’issue très incertaine. Cette suspension fut finalement jugée illégale par la Cour Suprême, une cour écossaise jugea même que le Premier ministre avait menti à la souveraine pour obtenir son assentiment. Il y eut à l’époque un bref débat constitutionnel sur la possibilité que la monarque intervienne dans ce débat politique en refusant la demande de son Premier ministre, tant cette demande était une violation flagrante des fondements même de la démocratie parlementaire. Il n’en fut bien sûr rien, le monarque devant rester totalement apolitique. Il aura fallu une intervention de la Cour Suprême pour renverser la décision, la souveraine restait désarmée. Il semble donc évident que le rôle soi-disant stabilisateur des souverains britanniques relève plus du fantasme des fans de la famille royale que de la réalité constitutionnelle et politique quotidienne.

 Les journaux du dimanche 2 octobre, The Sunday Times parmi d’autres, rapportent que Liz Truss s’est opposée à ce que le Roi Charles III prononce un discours lors de la prochaine réunion de la COP27 à Sharm El-Sheikh, ou même qu’il assiste à ce sommet environnemental de premier plan. Le monarque, dont on connaît la passion sincère et de très longue date pour ce sujet fondamental, s’est plié à la demande de sa Première ministre. Autre exemple s’il en était besoin que la politique de court terme prime sur la volonté royale.

Je concède cependant bien volontiers que la famille royale est un élément important du soft power de ce pays : les britanniques sont champions du monde du « Pomp and Circumstances », dont les funérailles de Sa Majesté Elisabeth II furent une démonstration somptueuse.


Il faut réformer la Constitution

Le mode d’élection de Liz Truss au poste de Première ministre a mis en lumière un problème de déficit démocratique d’un volet important des institutions britanniques.

Rappel : elle a été nommée à son poste après un premier vote des députés conservateurs (113 sur 357 – 32% – ont voté pour elle, avec seulement 8 voix d’avance sur Penny Mordaunt, arrivée troisième et éliminée du scrutin). Face à son opposant Rishi Sunak (137 voix des députés), l’actuelle Première ministre rassemble ensuite 57% des suffrages des quelque 180 000 membres du Parti Conservateur, soit à peine 0,3% de la population du pays, qui compte par ailleurs 46,5 millions d’électeurs. Ne parlons pas du caractère très peu représentatif des encartés du parti – démographiquement, géographiquement et sociologiquement. Portrait-robot du membre typique du Parti Conservateur : un homme blanc, plutôt âgé (âge médian 57 ans), aisé et éduqué (ABC1), vivant dans le sud du pays hors de Londres, et ayant voté pour le Brexit.

Je ne remets pas en cause un système par pur principe ou par dépit. L’élection d’un nouveau chef au sein du parti est un système qui a fait ses preuves dans le passé. Depuis 1900, 17 nouveaux premiers ministres sur 28 ont été nommés en dehors d’une élection : leur parti les a remplacé et le nouveau chef est devenu Premier ministre – John Major, Gordon Brown ou Theresa May ont ainsi accédé aux plus hautes fonctions. Tout ceci marchait très bien sur la base des usages et conventions, certaines non-écrites, et en se reposant sur le principe du « Honorable Chap » – la classe politique, au-delà de désaccords parfois très violents, s’en tient à un code de conduite qui dicte qu’il y a ‘des choses qui ne se font pas’. L’arrivée au pouvoir de Boris Johnson dans les mêmes conditions en juillet 2019, et sa ‘relation très particulière à la vérité’ comme certains l’ont abondement décrit, a entamé la crédibilité des institutions – cf Sir John Major ci-dessus. Mais au moins le Parti Conservateur a-t-il été réélu en décembre 2019 avec la plus forte majorité depuis Margaret Thatcher dans les années 1980. Il serait difficile de contester à Boris Johnson sa légitimité électorale, quel que soit l’opinion qu’on se fasse du personnage.

En fin de compte, c’est le spectacle du Parti Conservateur qui a passé l’été à se regarder le nombril, refusant de gérer toutes les urgences auquel le pays fait face et après plus de 6 années de déliquescence de la vie politique, qui m’a convaincu qu’une revue d’inventaire des institutions – sinon une mise à plat complète – est plus que jamais à l’ordre du jour.

Bien amicalement.

Olivier Morel
5 octobre 2022

Brexit is so last year darling…

Fin décembre 2020, après la signature du Traité, je me réjouissais avec soulagement d’avoir eu tort – j’avais écrit peu après le vote de juin 2016 que le processus de sortie prendrait une décennie. Hors 5 ans et demi après le référendum, loin de passer à autre chose, les britanniques ouvrent une nouvelle phase de négociation. C’est ‘frustrant’ comme dit le fameux euphémisme anglais ! Et malgré tout, les entrepreneurs continuent d’entreprendre

Le Royaume-Uni est réellement sorti de l’UE le 1er janvier 2021 – la sortie ‘officielle’ reste le 31 janvier 2020, mais la période de transition de 11 mois a maintenu le status quo ante. Alors que la pandémie semble (peut-être ?) en voie d’être maitrisée, et qu’on pensait enfin pouvoir passer à autre chose de plus constructif en 2022, voilà que Brexit se réinvite au menu des dossiers chauds. Une affaire qui n’en finit pas de finir…

Royaume-Uni automne 2021, ou le paradoxe de Schrödinger

En 1935, le physicien allemand Ernst Schrödinger a exposé sa fameuse expérience (théorique !) du chat simultanément mort et vivant comme une illustration de ce qu’il pensait être un aspect absurde de la nouvelle théorie de la mécanique quantique exposée par ses collègues Einstein, Podolsky et Rosen. La théorie dominante dit qu’un système quantique reste en superposition jusqu’à ce qu’il interagisse avec, ou soit observé, par le monde extérieur. Lorsque cela se produit, la superposition s’effondre dans l’un ou l’autre des états définis possibles – le ‘paradoxe’ du chat simultanément mort et vivant à en croire Schrödinger.

Les spécialistes de la physique quantique me pardonneront ce raccourci un peu ‘Wiki’ qui ne fait justice ni à la physique quantique ni à ces illustres physiciens. C’est toutefois la meilleure explication sur l’état du pays, qui semble vivre ce paradoxe de Schrödinger – en mode Brexit, le pays est simultanément dans un état et son contraire :

= > les automobilistes font la queue aux stations-services qui se vident de carburant en quelques heures MAIS en même temps il n’y a pas de pénurie d’essence

= > le pays a quitté le Marché Unique, mettant fin à la libre circulation des personnes et a instauré un nouveau régime migratoire, MAIS en même temps cela n’a rien à voir avec le départ de nombreux ressortissants européens et la pénurie de main d’œuvre dans les secteurs de l’hospitalité, de l’agro-alimentaire et des transports routiers, qui provoque de fortes perturbations dans les chaines de distribution

= > le gouvernement de Boris Johnson a célébré son succès d’avoir négocié et signé l’Accord de Commerce et de Coopération avec l’EU le 24 décembre 2020 et le Protocol on Ireland/Northern Ireland (le Protocole, signé en parallèle de l’accord de retrait); c’était la réalisation de sa promesse d’un Brexit « oven-ready » pour reprendre le slogan de sa campagne électorale aux élections du 12 décembre 2019 qui lui ont donné la plus forte majorité conquise par les Conservateurs depuis 1987), MAIS en même temps le gouvernement dénonce cet accord qu’il a négocié et signé il y a moins d’un an comme mauvais pour l’Irlande du Nord et menace de déclencher l’Article 16 comme prélude à une renégociation du Protocole

= > la Ministre de l’Intérieur Priti Patel célèbre la fin de la libre circulation devant les fidèles du Parti Conservateur en extase, MAIS en même temps le gouvernement prévoit l’émission de 5 000 visas d’urgence aux chauffeurs routiers européens pour faire face à la grave pénurie de main d’œuvre dans ce secteur ; dans la même veine, le Ministre des Transports Grant Shapps autorise le ‘cabotage’ par les camionneurs européens au Royaume-Uni (capacité à opérer dans le marché domestique britannique), sans que les routiers britanniques n’aient le même accès au marchés européen; les réseaux sociaux ironisent sur la soi-disant reprise de contrôle des frontières qu’on croyait synonyme avec Brexit

= > les entreprises sont seules responsables de cette pénurie, tellement elles sont ‘dopées’ à la main d’œuvre bon-marché importée ; le gouvernement les enjoint de recruter localement et de payer décemment, MAIS en même temps les Conservateurs au pouvoir depuis plus d’une décennie se sont fait les chantres de la ‘flexibilité’ de la main d’œuvre et promu les contrats précaires (« zero-hour contracts »).

La liste est longue de ces paradoxes qui démontrent – le fallait-il ? – que Brexit n’est pas ancré dans la réalité mais la poursuite avec un zèle quasi-religieux et contre toute logique d’un futur idyllique qui n’existe évidemment pas. Tout n’est pas ‘la faute à Brexit‘ évidemment, mais la capacité des zélote du Brexit à dire tout et son contraire , avec un aplomb sans parallèle, continue à générer une sorte d’horrible fascination.

Un dernier paradoxe est que malgré ce climat politique délétère, le chômage est au plus bas, l’économie se redresse et l’activité de fusions & acquisitions (baromètre comme un autre) est florissante.

Nostalgie et fake news, toujours les deux mamelles du Brexit

L’automne est la saison des congrès annuels des partis politiques et le climat ‘sous-la-tente-avec-les-fidèles’ n’est pas propice à la modération et la nuance. Outre les incantations aux entreprises à mieux payer leurs salariés que j’ai déjà mentionnées, on a assisté à un basculement sur la communication post-Brexit. Les Brexiters avaient clamé pendant la campagne pour le référendum de 2016 que les lendemains seraient radieux, à grands renforts de « fake news » sur, entre autres, la vague migratoire incontrôlée – l’équivalent de la population totale de la Turquie pourrait tenter de rentrer au Royaume-Uni, entre autres énormités. Puis les même Brexiters ont passé le plus clair des 4 années suivantes à pester contre les Remainers qui sabotaient leur beau projet – oubliant assez vite qu’ils avaient eux-mêmes rejeté l’accord négocié par Theresa May et qui n’introduisait pas de frontière en Mer d’Irlande (le sujet qui fâche du moment).

Devant les preuves de plus en plus irréfutables des effets réels du Brexit ¹ la nouvelle posture est que la transformation du pays ‘grâce au Brexit‘ sera bien sûr un peu difficile, le pays doit d’adapter à un nouveau contexte, mais l’eldorado n’est pas loin, le jeu en vaut la chandelle, retrouvons l’esprit du Blitz, etc. ! Entretemps, habituez-vous aux ruptures de stock intempestives dans les supermarchés, à faire la queue à la station-service et à ne pas trouver de dindes pour Noël (ou alors elles seront discrètement importées de France et de Pologne car les éleveurs locaux n’ont pas assez de main-d’œuvre qualifiée, laquelle venait d’Europe de l’Est à la belle époque de la libre circulation). Cette sorte d’incantation qui se donne des accents de Churchill à la petite semaine s’accompagne d’un appel à un retour à un passé forcement radieux. Ian Duncan-Smith (IDS, ancien chef éphémère et palot des Conservateurs en 2001-2003, dans les années post raz-de-marée New Labour), voulant encourager les britanniques à revenir travailler à leurs bureaux, écrit dans le Daily Mail que « dans les années 40, ils [nos aïeux] continuaient à venir au bureau sous les bombes d’Hitler »… Cette nostalgie d’un passé révolu qui était forcément paradisiaque est l’un des ressorts importants du Brexit – de manière perverse, elle est souvent invoquée par ceux qui n’ont pas vécu ce passé traumatique, mais par la génération suivante. Les tweets ironiques ont répondu à IDS que l’internet et Zoom n’existaient pas encore en 1940, d’autres ont soulignés que des centaines de milliers de gens, y compris des fonctionnaires, avaient été évacués en province au début de la Deuxième Guerre Mondiale.

French bashing

Dans ce climat délétère, les relations avec la France sont au pire. On mentionnera pêle-mêle : la pêche ; les sous-marins australiens ; la traversée de la Manche par des masses de migrants illégaux que la France laisse passer (bien sûr). Il faut s’attendre à ce que le French bashing, la rhétorique et les mauvaises blagues anti-françaises, continuent de prospérer, avec force référence à la Deuxième Guerre Mondiale dans la presse de caniveau qui est une spécialité locale. Je faisais observer récemment à un ami journaliste français établi à Londres qu’en plus de 33 ans de relations personnelles et professionnelles France – Royaume-Uni, je n’avais jamais connu pire. « Même en 2003 et la deuxième guerre irakienne ? » observait-il. Oui, même comparé à cet épisode très grave dans nos relations – laquelle s’est rétablie assez vite sur la base d’une confiance mutuelle renouvelée (les Traités de Lancaster House de 2010 sur la coopération en matière de défense et de sécurité en sont un excellent exemple). La différence entre 2003 et 2021 ? La nature et le comportement du personnel politique au pouvoir au Royaume-Uni en 2021, soit un gouvernement plus axé sur la fidélité que sur la compétence. Je viens de visionner « Blair & Brown : The New labour Revolution », documentaire de la BBC retraçant la genèse de la montée au pouvoir des deux premiers ministres travaillistes et leur règne de 13 années. Qu’on adhère ou pas aux choix politiques du New Labour, le film provoque d’abord un fort sentiment de nostalgie pour cette période dorée du « Cool Britannia » et du « Britain is Great » (ce slogan très habilement décliné par les pouvoirs publics pour ‘vendre’ la destination Royaume-Uni aux investisseurs du monde entier avec énormément de succès). Ce film met aussi en évidence l’intelligence visionnaire de gouvernements successifs qui, s’ils ont bien sûr commis des erreurs, ont transformé la société britannique en profondeur. Enfin, ils avaient aussi la compétence et le talent pour gouverner, au-delà des choix politiques auxquels on est libre d’adhérer (ou pas). C’est dire à quel niveau nous sommes tombés que d’admirer la simple compétence d’un gouvernement… Le gouffre qui sépare les années Blair-Brown du gouvernement actuel est proprement abyssal.

L’Irlande se réinvite malgré elle dans le débat et la négociation reprend…

Les conséquences pour l’Ile d’Irlande avaient été largement oubliées dans la campagne du référendum – en Angleterre en tout cas. Comme on le sait, le sujet est devenu LE point d’achoppement de la séparation. La solution finale est bancale car elle tente une cadrature du cercle impossible : (i) absence de frontière entre le Nord et le Sud ; (ii) l’Irlande du Nord reste dans le marché unique de marchandises de l’UE mais ; (iii) continu d‘être une partie intégrale du Royaume-Uni, établissant de facto une frontière interne au Royaume-Uni (en Mer d’Irlande) – solution que Theresa May avait d’ailleurs rejetée (« Aucun Premier ministre britannique n’accepterait de séparer l’Irlande du Nord du reste du pays »). Le Traité signé le 24 décembre 2020 et le Protocole irlandais établissent de fait cette frontière. Il était prévu une prolongation de la période de transition (pas de contrôle en Mer d’Irlande) jusqu’en avril 2021. Il s’agissait de laisser le temps au Royaume-Uni de mettre en place les mesures de contrôle à la nouvelle ‘frontière’. En mars, le gouvernement annonçait qu’il prolongeait unilatéralement ce moratoire au moins jusqu’en octobre. Nous sommes donc à un énième moment de vérité pour le Brexit : l’UE a fait cette semaine des propositions pour tenter de sortir de l’impasse, à savoir des assouplissements dans les conditions de contrôle de la nouvelle frontière de Mer d’Irlande, éliminant dans certains cas la grande majorité des contrôles sur l’axe Grande-Bretagne < = > Irlande du Nord, en particulier sur les produits alimentaires. Développement bien accueilli par les PME nord-irlandaises. De son côté, le gouvernement britannique ‘prépare le terrain’, mais au lieu de déminer, il envoie des signaux très agressifs sur ses intentions d’enclencher les mécanismes de règlement des différends du Protocole, en particulier le fameux Article 16 qui permet à chacune des parties de prendre des mesures unilatérales si sa mise en vigueur provoque « des difficultés sérieuses et pérennes en matière économique, sociétale ou environnementale ou une perturbation significative des échange commerciaux ».

Donc c’est finalement sous la pression du gouvernement britannique qui a publié ses demandes en juin dernier que l’UE vient de faire des propositions (le 13 octobre) pour aménager les conditions d’application du Protocole. L’approche des britanniques est de demander l’impensable, c’est-à-dire une réécriture du Protocole qu’ils ont négocié et signé il y a quelques mois. Ils constatent que cette méthode obtient des résultats puisque l’UE revient à la table des négociations, même à contrecœur. Ce qui démontre qu’être conciliant peut dans certains cas n’amèner que des demandes supplémentaires – on a en tête une comparaison audacieuse (je pense Sudètes et Munich…). Une PME basée en Irlande du Nord confiait par ailleurs que le fait d’être restée dans le Marché Unique de marchandises après le 31 décembre dernier avait été une aubaine – et on rappellera enfin pour mémoire que la province a voté majoritairement pour rester dans l’UE en juin 2016.

Le 12 octobre, veille de la publication des propositions de l’UE, Sir David Frost, négociateur en chef du Traité et membre du gouvernement, répétait les griefs du Royaume-Uni dans un discours à Lisbonne. Illustration parfaite des deux approches fondamentalement différentes : l’UE accepterait d’aménager les conditions d’application du Protocole, alors que les britanniques veulent tout bonnement le réécrire. Ils en rajoutent, en remettent en cause le rôle de la CJUE comme instance de règlement des différends.

Ça pourrait mal finir

Le risque d’une escalade est réel – l’UE réfléchit déjà à la meilleure manière de réagir aux infractions persistantes du Royaume-Uni, qui a franchi une étape supplémentaire avec cette annonce par la bouche de Lord Frost que le Protocole n’a plus de sens. Il sait aussi pertinemment que remettre en cause le rôle de la CJUE est une ligne rouge de l’UE. S’ajoute en toile de fonds une petite musique discordante émanant de certains extrémistes sur la nécessité de renégocier le Good Friday Agreement (1998). Ce texte est fondateur de la paix irlandaise et la base de la fin des « Troubles » comme on appelle pudiquement la la guerre civile de près de trente ans en Irlande. Pour le gouvernement irlandais et Bruxelles, c’est « no pasaran !»

S’il devient apparent que les britanniques ne s’engagent pas dans le nouveau processus de négociation avec sincérité, les options pour l’UE :

= > ‘frappes chirurgicales’ – sur la pêche ; sur les services financiers (un accord est toujours en négociation) ; l’énergie ; etc.
= > option ‘nucléaire’ – suspension ou dénonciation du Protocole, c.-à-d. application stricte des barrières douanières ; mais l’UE a-t-elle les moyens de mettre en vigueur des mesures qu’elle a en fait déléguées au Royaume-Uni, car cette ‘frontière’ Irlande du Nord < = > Grande-Bretagne se trouve à l’intérieur du Royaume-Uni ?

Ça va être pire avant de s’améliorer, sans empêcher les entrepreneurs d’entreprendre

Fin décembre 2020, après la signature du Traité, je me réjouissais avec soulagement d’avoir eu tort – j’avais écrit peu après le vote de juin 2016 que le divorce prendrait une décennie. Hors 5 ans et demi après le référendum, loin de passer à autre chose, s’ouvre une nouvelle phase de négociation. C’est ‘frustrant’ comme dit le fameux euphémisme anglais…

Nous entrons dans une période compliquée, ce qui est rageant car il semblerait que l’économie se redresse et que malgré les nombreux défis, notre dialogue avec les entreprises fait état d’une année 2022 fructueuse d’opportunités. N’est-il pas ironique d’ailleurs que les apôtres du Brexit soient maintenant forcés d’en retarder la pleine application face aux difficultés liées à la fin de la libre circulation qui en était un des piliers ? Le marché a finalement raison. Et double ironie puisque les Brexiters au pouvoir sont des chantres du laisser-faire et du moins d’Etat, hors ils sont contraints d’intervenir pout mitiger les effets négatifs de leur cher Brexit. Les même Brexiters s’étaient opposés en son temps à l’accord négocié par Theresa May car la nouvelle relation avec l’UE auraient toujours été trop conviviale à leur goût – cette sorte de purgatoire avait reçu le sobriquet de «BRINO» (« Brexit In Name Only »). Est-on en train d’assister à un BRINO rampant ?

Pour terminer sur une note positive, il est rassurant d’entendre les PME d’Irlande du Nord se montrer favorables à la continuité de relations commerciales étroites avec la République. Il semblerait finalement que le commerce l’emporte et que les entrepreneurs continuent d’entreprendre, malgré les gesticulations politiques, aussi nauséabondes soient-elles.

Passez une belle fin d’automne.

Olivier MOREL
16 octobre 2021

¹ Consulter avec profit la ‘comptabilité’ tenue par R Daniel Kelemen, Professor of Political Science and Law and Jean Monnet Chair in European Union Politics at Rutgers University https://twitter.com/rdanielkelemen/status/1348964732104007680

Brexit is back !

Comment le gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté viole le droit international, mais de manière « spécifique et limitée »

A trois mois de la fin de la période de transition et du vrai Brexit, en pleine crise sanitaire mondiale qui a mis à genou l’économie et mobilise toutes les énergies, le Brexit fait un retour fracassant sur le devant de la scène britannique. C’est inévitable au vu de la paralysie des négociations entre Michel Barnier et Sir David Frost ; c’est aussi un drame politique et une crise identitaire nationale qui n’a pas cessé depuis plus de quatre ans ; cela n’est plus la préoccupation No1 des britanniques, des sondages montrant qu’ils sont plus divisés sur le port du masque ou sur les mesures de distanciation sociale qu’ils ne l’ont jamais été sur le Brexit – ce n’est pas peu dire. Après le gel de l’activé économique et sociale pendant le confinement, où l’économie britannique s’est contractée de 25% en un trimestre, les entreprises reprennent l’activité avec des contrastes marqués en fonction des secteurs – certaines totalement dévastées pas le Covid-19, en danger de mort, d’autres continuant leur expansion, par croissance externe et ou procédant à des mutations vers un nouveau monde que la pandémie a parfois accélérées.

Voici donc une piqûre de rappel historique et de brefs enseignements à tirer de ce dernier rebondissement de la saga Brexit.

Remise en contexte et rappel historique

L’accord dit Good Friday Agreement de 1998 qui mit fin à des décennies de conflits religieux en Irlande du Nord, et garantit l’absence de frontière physique entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Le vote en faveur du Brexit fait donc surgir un dilemme : cette frontière qui n’en est plus une (re)devient mécaniquement une frontière extérieure de l’Union – Irlande du Nord (avec le reste du Royaume-Uni) dehors, Eire dedans. L’Union européenne veut donc préserver l’intégrité du Marché unique – quid des importations par le Royaume-Uni de produits hors normes UE en provenance d’un pays tiers ? Le porc américain aux hormones pourrait arriver en conteneurs à Liverpool, traverser la mer d’Irlande vers Belfast, et entrer dans le Marché unique par la-frontière-qui-n’en-est-plus-une entre Irlande du Nord et Eire – le port de Belfast est à deux heures de camion de Dublin. L’un des piliers du Marché unique est en péril et au lendemain du référendum de juin 2016, l’UE suggère donc que l’Irlande du Nord fasse partie de l’accord de retrait. Les équipes de Michel Barnier ont déjà anticipé l’une des difficultés majeures de la mise en vigueur du Brexit. Le Royaume-Uni accède à cette demande sans réellement y penser – le capitaine David Cameron a quitté le navire ; Theresa May, gestionnaire mas pas leader, lui a succédé dans l’urgence ; un combat fratricide oppose les chefs de file Brexiters Michael Gove et Boris Johnson, qui devient Foreign Secretary *; sans parler du Parti Conservateur lui-même, au pouvoir mais enferré dans une guerre intestine et une crise identitaire qui dure encore. L’opposition Travailliste, inexistante, s’examine le nombril pendant des mois et élit un chef très au-dessous de la tâche. Le gouvernement gère donc dans la douleur le très court terme, incapable de se projeter dans la relation future avec l’Union européenne.

Ce contraste des deux approches va durer plus de trois ans : dans un camp, des négociateurs européens méthodiques et organisés, qui envisagent les effets du Brexit à long terme – Michel Barnier en est l’incarnation même ; en face, des Brexiters sans aucun plan ni vision, se préoccupant uniquement de conserver le pouvoir une semaine supplémentaire. David Davis, Secretary of State for Exiting the European Union de juillet 2016 à juillet 2018 en est la parfaite illustration : aussi dilettante que Michel Barnier est sérieux ; grégaire là où son alter ego paraît austère ; se lassant vite du détail quand Michel Barnier maîtrise parfaitement les dossiers. Les successeurs de David Davis, dont l’actuel Foreign Secretary Dominic Raab **, furent de la même eau. C’est l’une des grilles de lecture utile pour la suite des évènements.

Il n’existe que 2 solutions pour résoudre la cadrature du cercle irlandais: i) soit le Royaume-Uni reste aligné sur l’union douanière et les règles du Marché unique européen, résultat : pas de contrôle à la frontière Irlande du Nord – Eire, intégrité du Good Friday Agreement respectée ; ou ii) l’Irlande du Nord seule reste ainsi alignée, pas le reste du Royaume-Uni, résultat : contrôles douaniers et autres vérifications en mer d’Irlande, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, et toujours pas de ‘frontière’ entre les deux Irlandes.

En décembre 2017, Theresa May envisage la deuxième solution, pragmatique – il existe déjà des ports, donc des infrastructures, qui desservent le trafic Grande-Bretagne – Irlande du Nord. Mais le parti Ulster Unionist, farouche défenseur du maintien de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni, s’y oppose catégoriquement : c’est le signal d’un début de séparation entre la Grande-Bretagne et la province nord-irlandaise. Theresa May, qui doit sa très maigre majorité au Parlement de Westminster à ces 10 députés nord-irlandais jusqu’au-boutistes, se rabat sur la première option : maintien ‘temporaire’ du Royaume-Uni dans l’Union douanière et le Marché unique, tout en professant l’intention de trouver une solution pérenne dans le cadre d’un accord de libre-échange Union européenne pour les échanges irlandais Nord-Sud – le fameux Irish Backstop. On appelle ça « kicking the can down the road » – devant un problème insoluble, on remet au lendemain une décision difficile que d’autres devront prendre, exercice auquel le  gouvernement britannique est devenu imbattable depuis trois ans et demi ! Publiquement, Theresa May adopte la ligne qu’aucun Premier ministre britannique ne mettrait sciemment en péril l’Union – pour mémoire, le nom complet de son parti est The Conservative and Unionist Party

Boris Johnson devient Premier ministre le 24 juillet 2019 suite à la démission de Theresa May. Celle-ci avait vu le Withdrawal Agreement (avec le fameux Irish Backstop), qu’elle avait signé avec Bruxelles fin 2018, défait trois fois par les députés, qui refusent de le ratifier. Le nouveau Premier ministre s’empresse de dénoncer l’Irish Backstop et se fait fort de négocier un nouvel accord avant la fin de la période transitoire fixée au 31 décembre 2020. Après des semaines de blocage, et à la suite d’une rencontre Boris Johnson – Leo Varadkar, le Taoiseach irlandais, à côté de Liverpool, le nouvel accord sans Irish Backstop est signé et sera celui-là ratifié par le Parlement. Un Premier ministre triomphal présente ce succès comme préparant un Brexit « oven-ready », ce slogan contribuant au succès électoral historique du 12 décembre 2019 : les Tories obtiennent une très confortable majorité de 81 sièges (il faut remonter au ‘règne’ de Margaret Thatcher en 1987 pour trouver un score supérieur – majorité de 101 sièges). Le seul ‘succès’ du Premier ministre a été de revenir à la position qui avait été proposée au lendemain du référendum par Michel Barnier plus de trois ans avant, soit des contrôles douaniers en mer d’Irlande. Mais les Brexiters présentent ce changement comme le succès de leur champion Boris Johnson qui a fait plier l’Union européenne, laquelle avait pourtant jurée que l’accord signé avec son prédécesseur était gravé dans le marbre.

Voilà pour le rappel historique. Depuis, le Covid-19 s’est invité dans la vie de tous et a mis l’économie mondiale à genou. Ironie des dates, le 30 janvier 2020, veille du jour officiel de la sortie officielle du Royaume-Uni de l’Union européenne, l’OMS déclare l’état d’Urgence de Santé Publique à Portée Internationale (USPPI), à propos de la propagation du Covid-19. Le gouvernement britannique avait la tête ailleurs…

Nouvelle saison Brexit

Brexit joue fermement les seconds rôles depuis que la pandémie a atteint l’Europe. On avait tout juste noté que le Royaume-Uni ne demanderait pas d’extension de la période transitoire au-delà du 31 décembre 2020 – il avait jusqu’au 30 juin pour ce faire. Les entreprises sont mobilisées par le virus, et échaudées par tant de fausses alertes sur les préparatoires nécessaires à un Brexit qui se fait attendre et confortées par la victoire des Tories et leur Brexit « oven-ready ». Elles n’ont aucun appétit pour dépenser du temps et des budgets sur ce que beaucoup perçoivent comme un épouvantail, tant il y a eu de fausses alertes.

L’épisode 1 de la nouvelle ‘Saison’ du feuilleton Brexit commence par une première alerte début septembre : Sir David Frost, alter ego de Michel Barnier pour le Royaume-Uni, s’épanche dans un entretien accordé à un journal du dimanche : alors que les négociations piétinent, il y dénonce l’intransigeance de la position européenne et prévient que son pays ne deviendra pas un état vassal de l’Union européenne, et qu’il est prêt à quitter la table des négociations s’il n’obtient pas ce qu’il veut.  Boris Johnson renchérit : il exprime son effarement que l’accord qu’il a lui-même signé il y a moins d’un an et qui a servi de plate-forme à sa victoire électorale historique de décembre 2019 entraîne mécaniquement l’établissement d’une ‘frontière’ en mer d’Irlande, et constitue une façon indirecte pour l’UE d’imposer ses règles en matières d’aides étatiques à l’Irlande du Nord, c’est-à-dire le Royaume-Uni. Il renchérit en fournissant des explications que même un écolier n’ayant pas fait ses devoirs trouverait embarrassantes : « le traité a été signé dans la précipitation ». Tollé sur les réseaux sociaux, soupape de sûreté de l’exaspération collective : le Premier ministre est-il amnésique, cynique ou n’a-t-il réellement pas lu ou pas compris ce qu’il signait ? – la palme revient au Tweet qui annonce : « Quand le Premier ministre va savoir qui a signé cet accord, ça va chauffer !! »

Le deuxième épisode ne se fait pas attendre : le 9 septembre, le gouvernement présente au Parlement la Internet Market Bill (IMB). Scoop de Peter Foster, Public Policy Editor du FT et spécialiste du Brexit, qui en dévoile l’existence quelques jours avant : son analyse est que cette loi remettrait en cause la partie du Withdrawal Agreement traitant des vérifications douanières en mer d’Irlande. Il conclut que sous couvert de régler des ‘détails techniques’ cette loi modifierait unilatéralement un traité international fraichement signé. Si cela n’était pas venu du très respecté Peter Foster du très respecté FT, on croirait à un canular : l’Angleterre, le berceau de la common law millénaire, la ‘mère des parlements’ se propose de violer sciemment et cyniquement un traité international. Mais la constante de Brexit est de ne plus surprendre… Brandon Lewis, Secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, membre du gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté, le confirme bien au Parlement : la loi que le gouvernement se propose de faire voter viole le droit international, mais de manière « spécifique et limitée » (on appréciera l’humour culotté, volontaire ou pas !). Le Premier ministre s’apprête sciemment à remettre en cause un accord qu’il a lui-même signé il y a moins d’un an. Même les observateurs cyniques de ce drame à rebondissements sont sans voix. S’en suit la démission de plusieurs hauts-fonctionnaires, dont un des conseils juridiques du gouvernement pour l’Angleterre, suivi de son alter ego écossais ; une déclaration des 5 prédécesseurs de Boris Johnson – John Major, Tony Blair, Gordon Brown, David Cameron et Theresa May (excusez du peu) tancent leur successeur et avertissent le Premier ministre que la réputation internationale du pays est en jeu et la parole du Royaume-Uni sur la scène internationale s’en trouvera affectée durablement. Même d’ardents Brexiters, tels le baron du parti Michael Howard ou l’ex Attorney General Geoffrey Cox QC *** ont fait savoir très publiquement leur opposition à cette déplorable initiative.  Twitter explose à nouveau, l’expression *spécifique et limitée* étant recyclée à l’infini, chacun y allant de son intention de commettre tel braquage ou tel vol à la tire légalement puisque de façon ‘spécifique et limitée’ – heureusement que nous avons encore l’humour…

Il suffit de relire la partie du Withdrawal Agreement qui couvre l’Irlande du Nord pour confirmer, on s’en doutait évidemment, que la position est sans ambiguïté : toutes les marchandises qui voyagent de la Grande-Bretagne vers l’Irlande du Nord doivent être traitées comme pouvant entrer sur le Marché unique (en traversant potentiellement la non-frontière Nord-Sud en Irlande) et donc sujette à contrôle puisqu’arrivant d’un pays tiers. Boris Johnson a signé ce traité, c’est lui qui l’a présenté comme son triomphe personnel et le Parlement l’a ratifié. Le Premier ministre et ses alliés renchérissent en expliquant sans sourciller que l’Union européenne essaie d’affamer le pays en effectuant un véritable blocus alimentaire à travers ces contrôles en mer d’Irlande ; que Bruxelles essaie d’écarteler le Royaume-Uni en séparant l’Irlande du Nord de la Grande-Bretagne et que l’Internal Market Bill vient donc protéger l’intégrité du pays – tant qu’à être de mauvaise foi, autant aller aussi loin que possible.

Dire que l’UE a une confiance limitée dans ses interlocuteurs britanniques serait l’euphémisme de la décennie. Une demande formelle de retrait du projet de loi a été notifié à Londres assortie de la menace de recours formel au processus de règlement des différends du Withdrawal Agreement. Adoptant l’adage anglais « we agree to disagree », Michel Barnier, avec calme et méthode, continue malgré tout la négociation. Son flegme, qu’en d’autres temps on aurait pu qualifier de britannique, force le respect.

Probabilité d’un accord avant le 31 décembre ?

Tournons-nous vers notre spécialiste en diagrammes Brexit, l’excellent Jon Worth, qui nous donne : 46% de chance de No Deal, 40% pour un Deal a minima et 14% crise du Parti Conservateur – voir le diagramme ci-dessous.

Jon Worth, vétéran de Brexit, avec ses diagrammes à flèches si reconnaissables, à consulter avec profit sur Twitter -@jonworth


Quid des entreprises ?

Les représentants des transporteurs routiers, l’un des secteurs en première ligne, montent au créneau pour s’alarmer du manque de préparation à l’érection d’une frontière sur l’axe Douvres-Calais – pas d’infrastructure pour les queues de camions à la frontière ; pas assez d’agents de douanes pour gérer les nouvelles formalités ; la floraison de nouvelles procédures et un système informatique pour déclarations en ligne non-testé. Réponse du gouvernement, pêle-mêle : dénonciation de l’impréparation des transporteurs ; annonce de la construction de parkings géants dans le Kent pour gérer les quelque 7 000 poids-lourds que le gouvernement lui-même estime feront la queue pendant deux jours avant de traverser le détroit ; introduction d’un permis pour rentrer dans le comté du Kent pour les transporteurs en route pour Douvres, l’idée étant de régler les formalités en amont de l’arrivée à la frontière. Railleries sur les réseaux sociaux : le Brexit, symbole d’union nationale créé des frontières internes – après l’Irlande du Nord, le comté du Kent est maintenant séparée du reste du pays par une frontière. La dernière saillie gouvernementale se surpasse par son aplomb : même si nous sommes prêt au rétablissement de la frontière sur l’axe Douvres-Calais, dit un Secrétaire d’Etat, cela ne sert à rien car l’UE et la France ne sont pas prêtes à faire face à l’afflux de trafic. Les accents Trumpiens de cette communication sont de plus en plus prononcés.

Les grands groupes, qui ont les moyens humains et budgétaires (même si bien sûr cela rogne les marges), sont prêts – comme m’a confié le dirigeant d’une grande marque française et mondiale qui met à jour les plans préparés pour le No Deal de mars 2019. L’industrie de la finance quant à elle a été la première à connaître son sort, intégrant très tôt la fin du passeport européen et prenant toutes ses dispositions. Entre autres effets visibles et dernier en date, les résidents de l’UE détenteurs d’un compte bancaire au Royaume-Uni sont priés en ce moment de fermer leur compte.

Les PME et ETI sont peu ou pas mobilisées, victimes de l’urgence Covid-19 et des multiples ‘cris au loup’ qui se sont succédés entre l’automne 2018 et fin 2019 et les successions d’échéances et de No Deal soi-disant urgentes – et elle n’ont ni le temps ni les moyens financiers ou humains de traiter le Brexit. Et dans une économie faite à 80% de services, il n’existe quasiment aucune source d’information sur le paysage post 31 décembre 2020, la négociation se concentrant sur la pêche ou les aides étatiques, ‘oubliant’ le quotidien des entreprises de service. Et quand ils ont le temps de s’interroger, ces entrepreneurs demandent à quoi ils doivent se préparer, auquel répond un silence assourdissant.

Les entreprises européennes et étrangères continuent à faire de la croissance externe au Royaume-Uni – à mon échelle modeste, je viens de finaliser deux acquisitions de PME anglaises, respectivement par un groupe franco-allemand et un grand groupe espagnol ; je travaille aussi sur quatre autres projets similaires pour des entreprises françaises et allemandes. Mes confrères, au cabinet et ailleurs, font état d’un niveau d’activité en M&A soutenu. D’autres clients déjà présents sont prêt à faire le dos rond en attendant des jours meilleurs, comptant sur Londres et le Royaume-Uni pour continuer à jouer son rôle de carrefour mondial des affaires et du tourisme à long terme. Il me semble qu’ils ont raison.

Conclusion : stratégie de la fuite en avant

Dans les débuts de la négociation – je crois qu’il s’agissait de l’été 2017 – face à l’apparente incohérence et les multiples voltefaces des négociateurs britanniques, un haut fonctionnaire européen avait observé que personne n’avait jamais vu des britanniques mal préparés. Il en concluait que ces errements devaient cacher une stratégie machiavélienne de joueur d’échec de haut vol. Il n’en est bien sûr rien, mais notre instinct continue de pencher pour une stratégie britannique, tant il est difficile d’admettre la réalité : incohérence due à une absence de stratégie conduite par un gouvernement où la fidélité l’emporte sur la compétence, et un personnel politique médiocre. Monsieur Fernand / Lino Ventura nous en offre une lecture limpide et directe : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ».

D’une part l’équipe de négociation britannique a une marge de manœuvre très étroite, n’ayant pas eu de véritable stratégie pendant près de 4 ans, elle le sait sans doute sans pouvoir l’admettre, même à elle-même ; d’autre part, ces mêmes négociateurs sont persuadés – ou s’en sont persuadés en l’absence d’alternatives – que l’UE va céder au dernier moment, puisque c’est comme cela qu’ils ont présenté à leur auditoire britannique les changements dans le Withdrawal Agreement de l’automne dernier. Cela s’appelle « paint yourself in a corner », et un adversaire piégé est imprévisible.

C’est un phénomène que je rencontre parfois professionnellement, principalement en M&A et en contentieux – une partie adverse dont on essaie de lire la stratégie pour mieux anticiper sa prochaine initiative et y être prêt. Hors trop souvent, on se trouve face à de la simple incompétence, ou à un confrère dépassé par le sujet mais qui ne peut pas l’admettre. Inversement, je suis toujours rassuré d’avoir un adversaire qui maîtrise son sujet, on gagne énormément de temps.

C’est malheureux pour les deux parties, mais l’Union européenne est face à un adversaire incompétent. C’est compliqué, car au-delà de l’accord en cours de négociation, suffisamment épineux, le Royaume-Uni doit bâtir avec l’Union européenne une relation pérenne où la confiance devra jouer un rôle fondamental : une nouvelle Special Relationship.

Olivier MOREL

28 septembre 2020


Le Foreign Secretary est l’un des quatre Great Offices of State, avec le Prime Minister, le Chancellor of the Exchequer et le Home Office. L’on se souviendra que dès le lendemain de sa nomination à ce poste emblématique, Boris Johnson était l’invité d’honneur de l’Ambassade de France pour les célébrations du 14 juillet. C’était son premier engagement public et il eut la distinction de se faire huer par l’audience (surement une première ?) lorsqu’il s’essaya à un parallèle pitoyable entre la Révolution française et la libération du joug de Bruxelles que représentait le Brexit.

** Dominic Raab, fraîchement nommé Ministre au DEXEU – Department for Exiting the European Union – avait fait la joie des caricaturistes et des réseaux sociaux en déclarant benoîtement qu’il n’avait pas réalisé que le pays était si tributaire du Pas-de-Calais pour ses échanges commerciaux, ou pour reprendre un thème des réseaux sociaux de l’époque, il ne s’est pas encore aperçu que nous sommes une ile.

*** L’Attorney General, conseil juridique de la Couronne et du Gouvernement d’Angleterre et du Pays de Galles n’a pas de réel équivalent en France. Hiérarchiquement subordonné au Ministre de la Justice, le poste joue un rôle très important dans l’architecture du système de gouvernement britannique – voir le rôle de l’Attorney General de Tony Blair pour justifier la deuxième invasion de l’Iraq en l’absence de résolution de l’ONU en 2003 et plus récemment sur la constitutionnalité de la suspension du parlement par Boris Johnson il y a un an.

Brexit – What next ?

Après 47 ans et 1 mois d’appartenance au bloc des 28, le Royaume Uni vient de quitter l’Union Européenne. Comme beaucoup d’évènements historiques, ceux qui vivent ces moments au quotidien ont finalement trouvé le vendredi 31 janvier assez ordinaire. Ce n’est qu’avec le recul de l’histoire que l’impact en sera évalué. Entretemps, la vie continue et le mot d’ordre des milieux d’affaires est maintenant un fort pragmatique : « il faut y aller » – « let’s get on with it »

Mon ami Eric Albert, « City Correspondent » à Londres pour Le Monde et Le Temps, bi-national et fin connaisseur de ce pays, me demandait au moment de me souhaiter une bonne année début janvier ce que j’avais prévu de faire à la fin du mois. J’ai mis au moins 30 secondes à réaliser de quoi il parlait. J’avais totalement évacué le sujet Brexit. Comme beaucoup, j’ai mal vécu l’incertitude quasi-quotidienne depuis 3 ans et demi. Les élections du 12 décembre, quelle que soit son opinion personnelle sur le résultat, n’en n’ont pas moins apporté un énorme soulagement, une respiration qui, si j’en crois notre niveau d’activité de conseil actuel, est mis à profit par les entreprises pour faire de la croissance externe.

Réflexions pêle-mêles sur mes sentiments après plus de trois ans et demi de cette sorte d’‘apnée émotionnelle’ et alors que le Royaume-Uni vient de larguer les amarres.

Le soulagement, sans que cela se soit manifesté explicitement. Le retour à une certaine normalité, et surtout la quasi disparition du Brexit dans les esprits et les discours, a ramené un quotidien ‘business as usual’ bienvenu, aidé en cela par les fêtes de fin d’année – moins de twitter, plus de temps passé en famille autour de la dinde et du Christmas pudding. Il reste intéressant de se pencher sur la recette du triomphe de Boris Johnson aux urnes : la limpidité du message « Get Brexit done ». C’est simpliste et ça a fonctionné à merveille, auprès d’un électorat épuisé d’avoir vécu 3 ans et demi à attendre un dénouement qui ne venait pas. Le parallèle avec la campagne victorieuse du camp Leave en 2016 est saisissante : le slogan « Take Back Control » avait alors fait merveille. Tout le génie (diabolique) de Dominic Cummings, le Raspoutine de Boris Johnson et architecte des deux campagnes, est la simplicité du message pour faire appel à un électorat qui ne croit plus du tout à la véracité du discours politique, mais qui est prêt à suivre quelqu’un qui présente une solution en apparence simple, rapide et indolore à tous leurs maux. Dans les deux cas, cette simplicité évite de rentrer dans les détails – surtout pas de détails ! – et permet à tout un chacun d’y trouver son compte, de se l’approprier : le slogan passe-partout idéal. Autre élément de la tactique électorale élevée en stratégie et qui a servi le Premier ministre : sur un sujet aussi clivant que le Brexit, mieux vaut une élection qu’un référendum. Lors d’un scrutin uninominal majoritaire à un tour, le candidat qui remporte le plus grand nombre de voix est élu, pas de deuxième tour. Il est donc possible de l’emporter avec 43,6% des voix dans le pays, comme ce fut le cas le 12 décembre dernier, ou même les 36,8% qui permirent à David Cameron d’obtenir une majorité de sièges pour les Conservateurs en 2015. Par contraste, un référendum demande 50% des suffrages plus une voix pour l’emporter – la marche est plus haute.

Une vive exaspération vis-à-vis des forces politiques du camp Remain : campagne inepte, tant en 2016 qu’en 2019, et n’ayant rien appris de la déroute du référendum, avec en 2019 en prime la zizanie au sein même des différentes factions du camp pro-européen ; une opposition travailliste inexistante et une campagne électorale des Libéraux Démocrates absurde.L’agacement aussi à l’encontre de ces britanniques qui se trouvent une passion européenne tardive. Où étaient-ils ces centaines de milliers de manifestant pro-européens qui ont défilé dans les rues de Londres ces mois derniers, lorsqu’il y 30 ans, Boris Johnson, alors journaliste en poste à Bruxelles, contribuait à la petit musique anti-européenne en publiant des articles résolument eurosceptiques – faisant dire à Chris Patten, baron du Parti Conservateur et europhile de la première heure que « Johnson was one of the greatest exponents of fake journalism » ? Le propriétaire du Daily Telegraph de l’époque, Conrad Black, dira de lui « l’efficacité de Johnson comme correspondent à Bruxelles était telle qu’elle a grandement influencé l’opinion publique britannique sur les relations de ce pays avec l’Europe ».  Où étaient-ils ces britanniques si européens lorsque le journal populaire à grand tirage The Sun invitait ses lecteurs à se tourner vers Bruxelles pour faire un bras d’honneur collectif à Jacques Delors à 11 heures précises ? (avec des instructions indiquant vers quel monument local se tourner pour les faibles en géographie). Ils riaient des bons mots et des fake news de Boris Johnson, et s’amusaient sans doute de la vulgarité du Sun à l’encontre de l’austère Jacques Delors, comme beaucoup. Il suffit d’ailleurs d’avoir une conversation de quelques minutes avec ceux qui il y a seulement quelques semaines vomissaient le gouvernement et réclamaient un nouveau référendum pour entendre les vieilles rengaines, sur le mode : « Mais tout de même, nous avions rejoint un projet de marché commun, pas un projet politique ». Plus ça change…

J’ai aussi entendu pas mal d’approximations et de formules creuses dans les médias français ces derniers jours : soit en essayant de démontrer que le Brexit sera forcément une catastrophe, soit en affichant le gros titre volontairement provocateur « Le Brexit va-t-il marcher ? ». Bref, il faut communiquer à tous prix, il faut avoir un avis, même mal informé. Tout comme l’idée du Brexit, ça sonne creux. Le fil rouge de ces lieux communs est la tentative de réduire un problème complexe en une série de clichés et de formules chocs. Je suis persuadé comme je l’ai souvent dit que quand on est une petite ile pluvieuse et ventée dans le nord-est Atlantique au XXIème siècle, il ne fait pas bon être seul, mais les conséquences de ces évènements se mesurent à l’échelle de décennies. Le Brexit a cela de commun avec l’environnement : toute une série d’actes semble-t-il anodins, de décisions en apparence sans conséquences et n’ayant que peu de liens entre elles prendront tout leur sens des décennies plus tard, avec des impacts parfois catastrophiques, à un moment où il est trop tard pour inverser la vapeur.

Ceci étant, et comme je le constate depuis quelques semaines, les investisseurs ‘respirent’ à nouveau, pour reprendre mon image de l’apnée. Ils s’intéressent toujours aux entreprises britanniques et au marché du Royaume-Uni : deux acquisitions en cours et quatre en préparation, sans parler des projets d’expansion. Ces opérations ont toutes en commun que les investisseurs – français, espagnols, allemands – voient dans le Royaume-Uni un marché de 67 millions d’habitants solvables et une économie de la taille de celle de la France ; une attitude pro-business et la facilité de faire des affaires ; sans mentionner le carrefour d’affaires mondiales et multiculturel qu’est Londres.

Le Brexit va évidemment se réinviter dans l’actualité, avec les négociations de l’accord futur entre le pays et l’U.E. qui démarrent sur un ton musclé de part et d’autre. J’avais mentalement évacué le Brexit, et m’étais replongé dans un quotidien plus satisfaisant – nous n’avons pas évoqué Brexit une seule fois dans les projets que je mentionne plus haut. L’activité de conseil a repris vigoureusement après Noël, comme si les entreprises ‘respiraient’ enfin après des mois à retenir leur souffle, paralysés par l’incertitude – « dans le doute abstiens-toi ». Hors le Brexit est venu se rappeler à moi de manière imprévue, sous les traits de cette dame d’un certain âge, britannique parlant un français parfait, ancienne professeure à Sciences Po, croisée dans un cocktail à la suite d’un séminaire professionnel il y a quelques jours – nous étions encore membre de l’UE pour un peu plus de 24h. Nous bavardions plaisamment, elle évoquait ses souvenirs de la fac de Nanterre en mai 68, lorsqu’au détour d’une phrase et sans avoir l’air d’y toucher elle annonce qu’elle avait voté Leave et que « tout ira bien, je me souviens avant de rejoindre la CEE on devait prendre un visa, et ça se passera bien ». J’ai répliqué, sans doute un peu sèchement, que je n’étais pas d’accord et que même si la catastrophe annoncée par le camp Remain n’arriverait bien sûr pas, être seul quand on est une petite ile pluvieuse et ventée dans le nord-est atlantique dans la première moitié du XXIème siècle n’est pas un sort enviable géopolitiquement. Elle me rétorquait alors avec le sourire que j’étais ici, donc j’étais content d’y être, mais que « si vous n’êtes pas heureux ici, rentrez chez vous ». Je lui ai juste répliqué que j’avais la double nationalité, suffisamment interloqué pour oublier de lui répondre que j’avais bien l’intention de rentrer chez moi ce soir – dans le Kent. Comme quoi, chassez le Brexit, il revient au galop ! Il faut donc savoir séparer les sentiments personnels de la réalité professionnelle, et Londres demeure un havre de cosmopolitisme.

Qu’est-ce qu’un demi-siècle à l’aune de nos histoires millénaires ? Que représente cette période pendant laquelle le Royaume-Uni fut membre de l’Union européenne, pour de vieilles nations comme la France et le Royaume-Uni ? Alors que nous baignons dans une actualité historique qui envahit notre horizon, relativisons : c’est une période moins longue que les règnes de Louis XIV (72 ans) ou Louis XV (59 ans) ; à peine plus longue que le règne d’Elizabeth I (44 ans) et plus court que celui de George III (59 ans) et évidement celui de Victoria (63 ans) ; plus de trois fois moins long que les quelque 130 ans entre la conquête de l’Algérie par la France et son indépendance il a près de 60 ans ; bien loin de la durée du British Raj en Inde (89 ans – voire 190 ans si y on y ajoute la période de gestion par l’East India Company). Enfin et non des moindres, moins de la moitié de la durée de la Guerre de Cent Ans (qui a en fait duré ‘officiellement’ 116 ans), symbole de notre éternelle rivalité et de la consanguinité des histoires de nos deux pays.

Les historiens observeront donc peut-être qu’entre le dernier quart du XXème siècle et les deux premières décennies du XXIème, le Royaume-Uni a fait partie du plus ambitieux et du plus grand groupe de libre échange et de libre circulation au monde établi entre des pays indépendants.

En attendant, « let’s get on with it ! »

Olivier MOREL

7 février 2020

« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

Les Brexiters veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années ; les Remainers sont incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Dimanche dernier 23 juin était le (sinistre) 3eme anniversaire du référendum qui a vu les électeurs britanniques se prononcer pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. J’admets honnêtement que depuis mon dernier article le 25 février 2019, et le séminaire du 28 mars, je n’ai pas eu énormément le cœur à continuer à chroniquer Brexit. Le sujet me donne nettement l’impression que je suis devenu un disque rayé – plus ça change, plus c’est la même chose. Je suis aussi à court d’adjectifs pour décrire la déliquescence de la direction politique de ce grand pays. Le spectacle déplorable de l’élection du prochain chef du Parti Conservateur n’est pas de nature à remonter un moral déjà assez bas. Je crois refléter assez fidèlement l’ambiance générale, dans le public et les entreprises : nous sommes en mode post-Brexit, au quotidien plus personne n’en parle, ou ne veut en parler, un mélange de lassitude et d’embarras. La vie continue car il y a une limite humaine au temps que l’on peut passer à attendre que l’épée de Damoclès vous tombe sur le cou. Pour ceux qui suivent encore les médias, en particulier le pernicieux twitter (votre serviteur !), l’ennui le dispute à l’effarement : à chaque fois que l’on croit avoir atteint le fonds, tel député, telle chroniqueuse, tel aspirant premier ministre s’évertue à nous démontrer qu’il ou elle a encore assez d’énergie pour continuer à creuser.

Bon moment me semble-t-il pour prendre acte de trois ans complètement surréalistes et d’essayer de déchiffrer les possible scenarii des 6 prochains mois.

Un accord sur le mode ‘quadrature du cercle’ et un rendez-vous manqué

Retenons seulement quelques moment clefs :

Discours de Theresa MAY pendant la Conférence du Parti Conservateur début octobre 2016. Fraîchement élue à la tête du Parti Conservateur et Première ministre depuis le 13 juillet, dans la foulée de la démission de David CAMERON post référendum, celle qui a fait une campagne fort discrète pour le camp Remain – pro- européenne par raison et non par passion – veut prouver aux zélotes Brexiters qu’elle est toute acquise à leur cause : elle énonce ses premières lignes rouges, la fin de la liberté de circulation et de la juridiction de la Cour Européenne de Justice. Elle écarte donc de facto une relation étroite avec l’UE.

Un deuxième moment charnière intervient à l’été 2018, quand elle dévoile son Chequers Plan. Elle a réuni son gouvernement dans cet équivalent de la résidence de La Lanterne en France pour y dévoiler le projet d’accord qu’elle veut signer avec l’UE. L’un des éléments clefs en est l’engagement formel de maintenir une frontière ouverte sur l’Ile d’Irlande, ce qui de facto maintien le UK dans une orbite proche de l’UE. Totale contradiction avec la ligne rouge exprimée en octobre 2016, et coût politique également de cet accord : Theresa MAY avait tenté de faire jouer la solidarité gouvernementale, tentative ratée car David DAVIS et Boris JOHNSON, respectivement Ministre Responsable de la Sortie de l’UE et Ministre des Affaires Etrangères, démissionnent quelques jours plus tard pour marquer leur désaccord avec le projet qui maintiendrait le UK trop proche de l’UE, faisant du pays un « Etat vassal » de l’Union.

Donc deux postures contradictoires, dictées quasi exclusivement par la politique intérieure – l’une en octobre 2016 où Theresa MAY parle à l’aile pro-Brexit de son parti ; l’autre en juin 2018 quand elle honore les obligations du pays en vertu du Good Friday Agreement de 1998 qui garantit l’absence de frontière physique sur l’Ile d’Irlande.

De ces deux postures contradictoires naît un accord hybride avec l’UE, signé quelque 6 mois plus tard, le 25 novembre 2018. Alors que Theresa MAY avait convaincu ses interlocuteurs sceptiques à Bruxelles que c’était le seul accord qu’elle pourrait faire accepter au Parlement de Westminster, les députés britanniques en rejettent la ratification trois fois, avec des majorités écrasantes – et humiliante pour la Première ministre. Le dernier vote a lieu le jour même de la date prévue pour la sortie de l’UE, le 29 mars 2019.

Ce rendez-vous manqué, cette sortie si longtemps attendue par les Brexiters, sortie désordonnée qui devait provoquer le chaos, a fait long feu. Des entreprises et des particuliers avaient bien pris quelques mesures préventives – précommandes ; stockage ; recherches de voies alternatives pour rentrer au Royaume Uni, Douvres devant être saturé ; etc. Les Brexiters sont furieux d’être toujours membres de l’UE. Les Remainers sont toujours en deuil du résultat du référendum, mais sont divisés sur la solution pour sortir du purgatoire qu’est cette antichambre de non-membre. Les entreprises ont perdu tout espoir d’avoir une solution rapide à cette insupportable incertitude. Le tout a été un rendez-vous manqué, un immense gachis, un monumental pschitt.

Anesthésie

La combinaison (i) d’une procédure de sortie qui prend trop longtemps ; (ii) le spectre d’un désastre annoncé qui ne vient pas – Project Fear du camp Remain avant le référendum, qui annonçait un Armageddon économique en cas de sortie, qui ne s’est pas matérialisé, ce dont les Brexiters font gorge chaude ; (iii) on a repassé les plats pour anticiper le 29 mars 2019, en vain bien sûr ; (iv) et maintenant une élection au sein du Parti Conservateur pour élire un nouveau chef du parti qui deviendra ainsi Premier ministre. Cette élection ne donne lieu à aucun débat de fonds, puisque les impétrants s’adressent presqu’uniquement à leurs électeurs – les 314 députés du parti dans un premier temps ; les quelque 160 000 membres encartés du Parti Conservateur ensuite. Hors les candidats disent à leur électorat ce que celui-ci veut entendre : « Tout ira bien, j’irai à Bruxelles, et la puissance de ma personnalité à elle seule forcera l’UE à changer un accord qui a pris plus de deux ans à négocier, ils nous donnerons ce que nous demanderons, et notre avenir hors de l’UE sera radieux, tous les pays du monde se bousculeront pour signer des accords de libre-échange avec nous, parce que nous sommes ‘spéciaux’, et nous retrouverons enfin notre pleine souveraineté, etc. » – je paraphrase à peine. En bref, c’est comme si rien ne s’était passé depuis 3 ans. Et quand je dis que je me sens disque rayé…

Pas étonnant qu’au-delà de la profonde division du pays entre les Leavers et Remainers, plus personne ne veuille parler d’un sujet qui suscite au-delà de tout un immense embarras – toutes les nations ont peur du ridicule.

Le public et les acteurs économiques semblent anesthésiés – ont leur a fait le coup de la catastrophe annoncée deux fois – ils font donc ‘comme si’ la vie continuait normalement. Tout ceci sur fonds de nouveau leader du Parti Conservateur / Premier ministre, n’entrant pas en fonction avant la semaine du 22 juillet 2019 et un Parlement qui arrête de siéger quelques jours plus tard pour ne reprendre ses travaux que début septembre, soit moins de 2 mois avant la fin de la prolongation de 6 mois octroyée par l’UE. En l’annonçant, Donald TUSK avait eu ces paroles prophétiques à destination du Gouvernement britannique : « Please don’t waste this time ». Il devait savoir que c’était un vœu pieu.

Hors cette sorte de fausse normalité pourrait être dangereuse, car tout avertissement d’une sortie sans accord le 31 octobre 2019, assortie de recommandation de « préparation au pire en espérant le meilleur » risque fort de rester lettre morte.

La possibilité du No Deal et/ou d’élections anticipées augmente fortement

Les observateurs intelligents du drame qui se déroule sous nos yeux – il en reste ! – loin de l’exaltation tribale des uns et des autres, s’entendent sur le consensus que la perspective du No Deal (ou une élection, ou les deux) est plus élevée qu’elle ne l’a jamais été :

Jon Worth, qui estimait récemment la possibilité de No Deal à 20% https://jonworth.eu/brexit-what-next/

Ivan Rogers dans The Spectator du 18 juin 2019 – à lire avec profit

http://chrisgreybrexitblog.blogspot.com/  – un blogueur à suivre absolument si Brexit vous intéresse toujours…

On pourrait envisager le scénario des prochains mois ainsi :

1 Le nouveau Premier ministre, auréolé de son intronisation à la tête du pays par les membres du Parti Conservateur, représentant 0,35% de l’électorat du Royaume-Uni, vient chercher à Bruxelles… le beurre, l’argent du beurre et la crémière en prime… pardon je m’égare, il vient  renégocier l’accord.

2 Refus de l’UE, possiblement assorti de quelques ajustements/clarifications à la déclaration politique qui accompagne l’accord.

3 Nouvelle demande d’extension à l’UE, assortie de crise politique au Royaume-Uni, avec motion de censure provoquant une chute du Gouvernement. Il est difficile de savoir avec certitude si la crise suivrait ou précéderait la demande, mais comme Boris JOHNSON, grand favori pour l’emporter pour l’instant, insiste que le pays doit absolument quitter l’UE le 31 octobre, il semble inconcevable qu’il fasse cette demande. La crise politique arriverait donc dans un premier temps – des députés conservateurs ont indiqués qu’ils voteraient contre le Gouvernement si c’était la seule option pour éviter le No Deal, et la majorité des Conservateurs est très précaire.

4 Comme si tout cela était simple, ajoutons qu’il y a seulement 9 jours ouvrés entre le Conseil européen (17-18 octobre 2019, première rencontre formelle entre le nouveau Premier ministre et ses collègues européens, moment où il pourrait leur présenter une telle demande) et la date de sortie le 31 octobre 2019.

5 Des élections législatives anticipées entre octobre et décembre 2019. Pas de parti majoritaire – s’en suit une coalition minoritaire Labour-LibDem, à qui le souverain demande de former un gouvernement.

6 Ensuite, tout est possible – « all bets are off ! » comme on dit ici.

Pour parfaire ce tableau idyllique, précisons enfin que pour éviter un No Deal il faudrait :

  • Soit que le Parlement ratifie l’accord signé le 25 décembre 2019 – rejeté trois fois par les députés, et qui avait poussé Boris JOHNSON à la démission après que Theresa MAY ait dévoilé son Chequers Plan
  • Soit que Bruxelles accepte de changer l’accord, en particulier le fameux « Backstop » qui garantit la position de la frontière irlandaise – « fat chance! »
  • Bruxelles pourrait octroyer une nouvelle extension, mais pourquoi l’UE le ferait-elle cette fois-ci, devant le spectacle d’un pays en pleine crise identitaire, plus divisé que jamais sur son futur, l’UE ayant aussi ses propres priorités?

« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

J’ai repris cette citation qu’Ivan Rogers mentionne dans son excellent article dans The Spectator (voir supra). Talleyrand avait fait cette constatation navrée devant l’impéritie des nobles émigrés qui rentraient d’exil en France en 1814, et pensaient effacer la parenthèse de la Révolution pour reprendre leur existence comme si rien ne s’était passé. Ivan Rogers applique cette remarque à l’élection du chef du Parti Conservateur. Je crois qu’elle pourrait être élargie pour s’appliquer tant aux Brexiters – ils veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années – qu’aux Remainers, incapables de fournir un argumentaire positifs pro-Europe, toujours en deuil, et qui rejouent la partition de Project Fear, qui a tellement réussi pour le référendum (!) ; de plus, ils semblent incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Pour finir, j’ai en mémoire les paroles – prophétiques ? – de Pascal LAMY il y a bientôt trois ans. J’avais eu le privilège de faire partie avec celui qui fut Directeur Général de l’OMC pendant 8 ans d’un panel d’experts sur le Brexit, au Mondial des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en octobre 2016, quelques mois après le référendum. Un membre de l’audience de chefs d’entreprises lui avait demandé s’il y avait une possibilité que le Brexit n’arrive pas. Pascal LAMY avait estimé que rien n’est jamais impossible, mais que cette éventualité avait très peu de chance de se réaliser, « à moins », avait-il ajouté, « que le Brexit ne devienne trop compliqué, trop cher, trop long ».

Un accord est encore possible bien sûr – si les trois dernières années nous ont appris quelque chose, c’est bien qu’il ne fait jamais dire jamais – mais la probabilité des deux extrêmes, No Deal ou pas de Brexit (ou plutôt une prolongation du purgatoire, ni dedans ni dehors), a sérieusement augmentée.

Dans ce contexte, comment convaincre les acteurs économiques que se préparer au No Deal n’est pas un luxe ?

Bon été.

Olivier MOREL25 juin 2019

Cérémonie de remise des insignes de Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur

J’ai eu le grand honneur d’être nommé Chevalier dans l’Ordre national de la Légion d’honneur le 1er janvier 2019, pour services bénévoles rendus depuis près de 30 ans aux entrepreneurs français et britanniques et pour le renforcement des liens de coopération, d’amitié et de commerce entre nos deux pays.

Cette magnifique décoration m’a été remise par M. Jean-Pierre JOUYET, Ambassadeur de France au Royaume-Uni, le 3 juin 2019 à la Résidence de France à Londres. Merci à tous ceux qui ont pu faire le déplacement, et merci pour vos messages d’amitié qui m’ont beaucoup touchés.

Nombre d’entre vous m’ont demandé de leur envoyer ou de publier le texte de mon discours.

Le voici, bonne lecture.

***

Monsieur l’Ambassadeur ; Monsieur le Consul Général ; Monsieur le Sénateur ; Monsieur le Ministre ; Mesdames et Messieurs les Présidents.

Chers Amis, Dear Friends

Je suis très touché que malgré une actualité diplomatique intense – louons à cet égard les meilleurs efforts du président américain et de Theresa MAY cette semaine, sans parler des cérémonies de commémoration du 75eme anniversaire du Débarquement du 6 juin 1944 – touché donc que Monsieur l’Ambassadeur trouve le temps de nous recevoir ce soir.

Merci M. l’Ambassadeur.

Chère Tanya, cher Jack, cher Joe, cher Sébastien, cher Etienne. Cette reconnaissance est aussi un peu la vôtre. Je ne serais pas ce que je suis sans vous. Je vous remercie d’être à mes côtés, hier, aujourd’hui et demain.

Je compte sur vous pour m’empêcher de devenir un vieux schnock – clairement, il y a le potentiel, donc vigilance !

Merci également à tous mes amis Conseillers du Commerce extérieur qui travaillent sans relâche à mes côtés, et sans qui rien ne serait possible.

I also want to extend a special greeting to my English friends and colleagues.

I am very pleased that Gavin TYLER my managing partner is here tonight, as well as Clare HYLAND, my senior partner.

Gavin countersigned my application to become a British citizen 10 years ago.  I want to take this opportunity to thank you Gavin.

Quant à Olivia, mon assistante, elle sait lire dans mes pensées et elle assure toujours mes arrières. Merci Olivia.

Merci très chaleureusement à vous tous de votre présence ce soir, cela compte beaucoup.

***

Ma première réaction en apprenant cette distinction est une grande humilité. Je songe à tous ceux avec qui je partage cet honneur, et qui doivent ce mérite au prix de leur sang. Deux exemples en particulier :

  • les vétérans britanniques de la deuxième guerre mondiale que le gouvernement français décore systématiquement depuis plusieurs années ; initiative remarquable qui, au-delà de rendre un hommage mérité à ces vétérans, a un effet extraordinaire sur le décoré, sa famille et son entourage – M. l’Ambassadeur témoignera de l’effet que cela produit quand il accroche cette magnifique décoration sur la poitrine d’un vétéran ; quelle belle leçon de fraternité entre deux peuples – et nous en avons bien besoin !
  • je pense aussi avec émotion à ce grand-père qui a combattu dans DEUX guerres mondiales, qui a été décoré lui aussi, et qui a payé le prix ultime en 1944 pour ses convictions.

On se sent donc très modeste.

Le deuxième sentiment est la fierté. Pratiquer des activités bénévoles pendant trois décennies n’est pas motivé par une éventuelle récompense bien sûr, et la validation n’est pas nécessaire pour s’y adonner, mais lorsqu’une telle reconnaissance arrive, c’est toujours une grande fierté, une grande émotion.

Je veux aussi profiter de cette occasion pour évoquer la belle profession d’Avocat, ma profession.

***

Ce n’est pas pour ces activités que je suis distingué aujourd’hui – je serais gêné d’être décoré pour un métier qui me rémunère. Je suis donc d’autant plus à l’aise pour parler de l’avocature sans fausse modestie.

Le mot avocat vient du latin Ad vocatus, c’est-à-dire « appelé pour » : l’avocat est celui que vous appelez pour parler en votre faveur. A sa base est le secours de l’autre quand il a besoin d’assistance.

L’avocat jure un serment au moment de rejoindre cette belle profession :

« Je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité »

C’est quand même beau, non ?

Même si bien sûr, au quotidien, la réalité est parfois un peu différente, je conseille vivement à tout avocat de garder ce serment à portée de main, il est salutaire de se le remettre en mémoire de temps en temps.

Ces femmes et ces hommes de loi, ces avocats sont souvent le sujet de quolibets, proférés par des gens partagés semble-t-il entre la crainte et la répugnance – « fear and loathing », ça sonne pas mal en anglais n’est-ce pas ?

Crainte peut-être parce que l’avocat est le confident de tous les secrets ; il est ce prêtre civil qui entend le pire de l’espèce humaine au confessionnal de son cabinet.

Il inspire parfois la répugnance car il est le défenseur du tueur d’enfant.

Mais l’avocat est aussi celui qui accompagne, conseille, rassure. C’est un entrepreneur, avec des clients, des salariés, des factures, des échéances, des risques. Les cabinets se créent, les cabinets disparaissent – rien de bien différent d’une entreprise.

L’avocat est aussi engagé dans les causes vitales pour l’avenir d’un pays – Dominic GRIEVE, qui me fait l’amitié d’être ici ce soir, en est un exemple, tant son combat pour les valeurs démocratiques qui nous sont chères est essentiel.

Les blagues anti-avocats, ces lawyers’ jokes, représentent la facilité de piques souvent répétées, un art facile de mettre l’audience de son côté, et qui sont la marque d’une certaine paresse intellectuelle.

Hors cette belle profession compte dans ses rangs des femmes et des hommes qui ont marqué l’histoire comme peu d’autres. Ils ont changé l’histoire. Ils ont en commun d’être des femmes et des hommes de loi, juristes, avocats et magistrats.

Dans ce panthéon personnel, je ferais figurer :

  • Robert BADINTER
  • CICERON
  • Mohandas GHANDI, barrister anglais
  • Muhammad ALI JINNAH, le fondateur du Pakistan
  • Lee Kuan YEW, père-fondateur de Singapour
  • Abraham LINCOLN (voyez ou revoyez le film remarquable de Steven Spielberg avec Daniel Day-Lewis qui campe un Lincoln exceptionnel)
  • Nelson MANDELA
  • Pierre MENDES-FRANCE
  • Maximilien ROBESPIERRE – pour le meilleur et pour le pire !
  • TRONCHET ; PREAMENEU ; PORTALIS et MALEVILLE – les quatre rédacteurs du Code Civil, qui a essaimé ses préceptes dans une centaine de pays, l’autre moitié du monde étant gouvernée par la common law qui a ses origines ici
  • Simone VEIL

On se sent tout petit, mais vraiment tout petit – mais quelle fierté aussi ! – d’appartenir à la même profession que Simone VEIL.

Sa mémoire nous oblige.

***

Rassurez-vous, les avocats gardent le sens de l’humour, ils sont humains… – si, si, je vous assure !

Et pour que votre transition depuis fear & loathing, jusqu’au respect vis-à-vis des avocats soit progressif, je vais immédiatement démontrer ma propre paresse intellectuelle, avec deux lawyers jokes françaises :

  • La première boutade est attribuée à François MITTERAND (lui-même avocat d’ailleurs…), il aurait dit :

« Pour le droit, j’ai BADINTER. Et DUMAS pour le tordu »

  • Savez-vous qui a dit :

« Il y a deux types d’affaires, les affaires insolubles et celles qui ont vocation à se régler toutes seules. Il reste à l’avocat cette marge de manœuvre : il est toujours possible de compliquer celles qui ont vocation à se régler toutes seules »

Edgar FAURE – il reste en mémoire pour son cheveux sur la langue et l’imitation de Thierry LE LURON, mais Le Président fut bachelier à 15 ans et avocat précoce (notez le paradoxe d’un mineur – époque où la majorité était à 21 ans – qui a la charge de prendre en main le destin des autres sans être tout à fait maître du sien) ; ami de MENDES, il mériterait aussi de figurer au panthéon que j’ai mentionné il y un instant.

Si je ne prétends pas changer à moi seul la vision que notre société a des femmes et hommes de loi, cela ne m’empêchera pas d’essayer, surtout à une époque où la presse britannique qualifie 3 juges d’« ennemis du peuple ».

En conclusion : Mesdames et Messieurs les avocats, portez ce titre fièrement. Pour les autres, un peu moins de fear and loathing, un peu plus d’indulgence s’il vous plaît.

La différence entre l’avocat et les bénévoles qui donnent gratuitement de leur temps et de leur énergie, est qu’il va de soi que pour ces derniers, pour les bénévoles, il n’est nul besoin de dire, puisqu’ils font.

La décoration de la Légion d’honneur est dans cette belle tradition. En la décernant, la France dit « Je sais ce que vous faites, nul besoin de dire ».

***

Pour terminer, laissons le dernier mot au Roi Soleil. Dans ses « Mémoires de Louis XIV pour l’instruction du Dauphin », le Roi y énonce un principe qui caractérise bien ce travail sans bruit et sans fureur des bénévoles, quand le savoir-faire prend le pas sur le faire-savoir :

« Toute la réputation des grands hommes n’est pas formée que de grandes actions. Comme les plus humbles sont celles qui sont réalisées le plus souvent, c’est sur elles que nos véritables inclinaisons sont jugées. À démêler les moindres petites affaires, il y a une certaine honnêteté qui, scrupuleusement respectée, n’en est pas moins précieuse que les vertus les plus brillantes ».

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Comme disait le prêcheur, je pourrais écrire des discours plus brefs, mais une fois lancé, je suis trop paresseux pour m’arrêter.

Sans prétendre aux sommets oratoires de Robert BADINTER, j’espère avoir suivi le précepte de CICERON pour un discours réussi: « Docere, delectare, movere » – le discours doit être instructif, plaisant et émouvant.

Monsieur l’Ambassadeur – cher Jean-Pierre (et cher confrère !)  ; Monsieur le Consul Général – cher Guillaume ; Monsieur le Sénateur, cher Olivier ; Monsieur le Ministre – cher Jean-Christophe ; Mesdames et Messieurs les Présidents.

Chère Tanya ; cher Jack ; cher Joe ; cher Sébastien ; cher Etienne.

Mes très chers Amis.

Merci.

Olivier MOREL

Résidence de France

Londres, le lundi 3 juin 2019

« Theresa May, Death Star of Modern British politics » – Matthew Parris dans The Times

L’UE craint aussi de prolonger ces négociations au-delà des élections européennes de mai, qui pourraient donner naissance à un Parlement beaucoup plus eurosceptique. La belle et improbable unité des 27 pendant près de 3 ans pourrait bien se fissurer. Accorder un délai supplémentaire au UK uniquement pour continuer sa ‘crise existentielle’ ne fait-elle pas que prolonger l’agonie et risquer la contagion ?

La semaine dernière était le half-term, semaine de congés de février pour les écoliers britanniques, et souvent leurs parents. Nous pensions avoir bien mérité le droit de reprendre notre souffle, de ne plus parler de Brexit pendant quelques jours, le temps d’aller se changer les idées sur les pistes des Alpes en feignant d’oublier qu’il ne reste que quelques semaines d’appartenance à l’Union européenne. Manque de chance, le Brexit s’invite partout et tout le temps. Pour ceux qui ont débranché pendant une semaine, cours de rattrapage.

Vous avez dit TIG ?

Huit députés travaillistes et trois conservateurs démissionnent de leur partis respectifs pour former The Independent Group (TIG).  Difficile de dire quelle influence ce dernier rebondissement pourrait avoir sur le Brexit. En tout état de cause, cela ne change pas l’arithmétique de vote au Parlement, puisque ces 11 députés sont tous pro-européens et tous contre un No Deal -leur appui pour un nouveau référendum est plus nuancé . Ils voteront donc contre le gouvernement, ce qui ne change pas. Un neuvième député travailliste a aussi démissionné du parti, sans rejoindre le TIG . La conséquence immédiate concrète est de confirmer à l’UE – si besoin était – que Theresa May et Jérémy Corbyn ont perdu le contrôle de leurs partis respectifs, et qu’ils sont des interlocuteurs peu fiables. Par conséquent, faire des concessions au Gouvernement britannique est futile.

Le gouvernement éclatera-t-il ?

En début de semaine, une douzaine de ministres, secrétaires d’état et anciens ministres et/ou poids lourds – Justine Greening et Dominic Grieve entre autres – ont dit explicitement à Theresa May qui si le Gouvernement ne prend pas des mesures concrètes contre le No Deal cette semaine – c.à.d. en pratique une demande formelle à l’UE d’une prolongation au-delà du 29 mars 2019 – ils démissionneraient du Parti Conservateur. De leur côté, les ultra-Brexiters, sous la bannière du groupement de députés ERG (European Research Group, l’extrême droite anti-européenne, que les conservateurs Remainers accusent d’être un parti dans le parti), menacent Theresa May qu’ils feront « tomber le gouvernement » si le UK ne quitte pas l’UE le 29 mars. Sont-ils crédibles ? On se souviendra que ce sont les mêmes qui avaient fomenté la tentative ratée de renverser le PM avant Noël (motion de censure contre Theresa May au sein du Parti Conservateur).

Samedi 23 février : le Ministre du Commerce et de l’Industrie Greg Clark, la Ministre du Travail et des Retraites Amber Rudd et le Secrétaire d’Etat à la Justice David Gaucke enfoncent le clou dans un article publié dans le très populaire Daily Mail : ils y enjoignent le PM à demander à Bruxelles une extension au-delà du 29 mars s’il n’y pas d’accord, plutôt que de laisser le pays quitter l’UE sans accord. La ligne officielle du gouvernement continue d’être un départ le 29 mars coûte que coûte. Theresa May, en route pour le sommet de Sharm El Sheikh, répond qu’un nouveau vote sur l’accord de sortie aurait lieu avant le 12 mars, soit 17 petits jours avant la date fatidique de sortie officielle. Les critiques virulentes de sa politique et de son style se déchaînent : « She’s not normal. She’s (…). Extraordinarily uncommunicative ; extraordinarily rude in the way she blanks people, idea and arguments (…) Theresa May (…) is the Death Star of modern British politics (…) a political black hole ». Je vous invite vivement à lire cet article de Matthew Parris (The Times du 22 février en ligne, version papier 23 février), journaliste éloquent et respecté, ancien député conservateur de l’ère Margaret Thatcher. Anna Soubry, députée conservateur porte-drapeau des anti-Brexit et qui a démissionné pour rejoindre ses collègues travaillistes et conservateurs au sein du TIG, renchérit : « Elle (Theresa May) a une véritable obsession, qui date de longtemps et qui est bien au-delà du normal, sur l’immigration ».

 Une histoire de porte-avions japonais

Honda annonce qu’il ferme son usine de Swindon dans les 3 ans, 3 500 emplois directs en jeu. Ce n’est rien de dire que l’onde de choc a été importante : première fermeture d’une usine par Honda dans l’histoire du constructeur, qui dément que ce soit lié au Brexit, mais l’incertitude qui dure a évidemment pesé dans leur décision. Peut-être aussi le nouvel accord de libre-échange Japon-UE qui diminue la pertinence du rôle du UK de ‘porte d’entrée’ vers le marché européen que le pays a joué depuis 4 décennies – Jacques Calvet (PSA) n’avait-il pas en son temps accusé le UK d’être « un porte-avions japonais au large des côtes européennes » ? Est-ce une page qui est en train de se tourner pour le Royaume-Uni ?

Sir Ivan Rogers

Vu Sir Ivan Rogers mardi 19 février. Pour mémoire, ambassadeur du UK auprès de l’UE, il avait démissionné début janvier 2017 devant l’incapacité du gouvernement à écouter les conseils de ce diplomate chevronné, grand connaisseur de la machine bruxelloise sur la meilleure façon d’aborder les négociations avec l’UE. Il a depuis recueilli ses réflexions sur le Brexit dans « 9 Lessons in Brexit » – il donne des conférences sur le sujet https://news.liverpool.ac.uk/2018/12/13/full-speech-sir-ivan-rogers-on-brexit/. Je lui ai demandé son avis sur la possibilité que l’UE accorde un délai si le UK le demande : selon lui, les hauts fonctionnaires (Sabine Weyand, bras droit de Michel Barnier, en tête) seraient contre : ils sont ulcérés par la crise identitaire du parti conservateur et du UK qui tient en otage le reste de l’UE. Par contre, Ivan Rogers pense que les chefs d’Etat et de Gouvernement seraient disposés à accorder à Theresa May ce délai jusqu’au 30 juin parce qu’ils ont une sensibilité plus ‘politique’, même si leur exaspération est tout aussi palpable. Mon avis est que l’UE craint aussi de prolonger ces négociations au-delà des élections européennes de mai, qui pourraient donner naissance à un Parlement beaucoup plus euro-sceptique. La belle et improbable unité des 27 pendant près de 3 ans pourrait bien se fissurer. Accorder un délai supplémentaire au UK uniquement pour continuer sa ‘crise existentielle’ ne fait-elle pas que prolonger l’agonie et risquer la contagion ? Ivan Rogers pense aussi qu’en cas de prolongement de 3 mois, on risque de ne faire que retarder le scénario No Deal au 30 juin. L’UE vient d’ailleurs de faire savoir qu’une prolongation de deux ans était à l’étude – mais n’est-ce qu’un message aux Brexiters de se dépêcher d’appuyer l’accord pour ne pas risquer de voir le Brexit leur échapper ? Certains pensent en effet que Bruxelles essaie d’aider Theresa May en jouant aussi la montre, pour placer les députés britanniques devant un choix draconien de dernière minute et leur forcer la main : le deal signé le 25 novembre 2018, ou No Deal.

La vie (des affaires) continue

Note plus optimiste, nous continuons de travailler pour des clients qui s’implantent ici : deux groupes avec de beaux projets la semaine dernière – secteurs énergies renouvelables et média/digital – et quatre deals d’acquisition de cibles UK pour des groupes européens qui devraient conclure dans les semaines à venir. Le UK n’a donc pas dit son dernier mot, mais les entreprises continuent de désespérer que le deal soit enfin signé pour mettre fin à l’insupportable incertitude. En attendant, elles doivent dépenser temps et argent pour prévoir un No Deal – stockage ; revue des contrats clients/fournisseurs ; apprentissage des processus d’export pays tiers ; etc. Et peut-être pour rien, si l’accord est finalement signé ou une prolongation accordée, in extremis

La politique, encore la politique, toujours la politique

Prochaine échéance politique : mercredi 27 février, le Parlement pourrait à nouveau voter sur le « Cooper-Boles amendment », du nom des 2 députés Labour et Tory qui avaient essayé en vain de le faire voter fin janvier, vote perdu de 27 voix. Il est depuis devenu le « Cooper-Letwin amendment », Oliver Letwin étant un député conservateur moins controversé pour les Brexiters du parti, contrairement à Nick Boles – décidément on ne sort pas des petites cuisines politiciennes… Le but de cet amendement est que le Parlement puisse reprendre un certain contrôle du processus du Brexit en plaçant sur le Gouvernement une obligation légale de voter une nouvelle loi pour demander une extension formelle du délai de 2 ans prescrit par l’Article 50, en l’absence de ratification d’un accord le 13 mars. RV après-demain 27 février pour le prochain épisode de la saga Brexit

Bonne semaine.

Olivier MOREL

25 février 2019

PS – L’encre n’est pas encore sèche sur cet article que le Parti Travailliste déclare se prononcer pour un second référendum. La nouvelle la plus significative depuis longtemps… ou une manœuvre tactique politicienne pour couper l’herbe sous le pied des 8 défecteurs de la semaine dernière et stopper l’hémorragie, sur le mode « vous demandez un référendum, on vous le donne », suivi de tergiversations sur les détails – attendons donc les small prints avant de célébrer !

L’Union Européenne doit-elle siffler la fin de la recré ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre.

Le curseur du paysage politique du Royaume Uni est plus que jamais bloqué sur deep freeze : depuis la signature de l’accord de retrait et la déclaration politique le 25 novembre 2018 à Bruxelles, on n’a pas avancée d’un pouce vers un accord de sortie du Royaume-Uni le 29 mars 2019, dans 65 jours : Theresa May a annulé le vote de ratification de l’accord au Parlement une première fois avant Noël, tant la perspective d’une défaite était évidente. Mais quand le texte a enfin été soumis aux députés le 15 janvier 2019, l’ampleur de la déroute du gouvernement a été au-delà des prédictions les plus pessimistes : une marge de 230 députés – 202 pour, 432 contre. Il faut remonter à près d’une siècle (1924, gouvernement minoritaire du Premier ministre travailliste Ramsey MacDonald) pour trouver une défaite comparable – trois votes perdus de 140, 161 et 166 votes, les élections qui suivent donnent une majorité aux Conservateurs de Stanley Balwin qui devient Premier ministre. Theresa May a perdu avec une marge bien plus impressionnante et en temps normal, dans la foulée d’un tel cataclysme parlementaire, le Premier ministre aurait présenté sa démission dans l’heure. Mais ce ne sont pas des temps normaux. La motion de censure déposée par Jeremy Corbyn au nom de l’opposition travailliste le lendemain a été rejeté par le Parlement par 325 voix contre 306 – la discipline de parti est momentanément réapparue.

Le calendrier du Brexit, évènement le plus important pour le Royaume-Uni depuis la guerre, est donc soumis aux vicissitudes de petits calculs politiciens, et il est totalement paralysé : un gouvernement zombie, qui ne peut rien faire voter, mais qui ne change pas de ligne non plus. De prétendues concertations avec les autres partis ; un soi-disant Plan B qui n’est qu’un Plan A bis ; les suggestions absurdes et sinistres – renégociation des Accords du Vendredi Saint qui ont sanctionné la fin de la guerre civile en Irlande du Nord en 1998, pour lever les objections sur le fameux backstop, qui garantie l’absence de frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord et l’intégrité du marché unique ; les tentatives pathétiques et maladroites de diviser les membres de la coalition au pouvoir à Dublin ; tout est bon pour gagner du temps, mais ces artifices dissimulent mal l’objectif de la Première ministre : utiliser le temps qui passe pour acculer les députés à voter pour l’accord signé avec Bruxelles, plutôt que d’avoir la responsabilité d’un Hard Brexit sans accord le 29 mars 2019.

Il existe bien une majorité de députés contre ce No Deal Brexit, mais ils ont voté massivement contre le deal de Theresa May pour des raisons très différentes – les Brexiters ultra car cette forme de Brexit ne satisfait pas leurs fantasmes de souveraineté retrouvée ; les Remainers et pro-Brexit modérés, car cet accord représente une absurdité comparée à l’appartenance à l’UE – les obligations sans avoir voix au chapitre, cela vide de sens le fait de quitter l’Union ; et la stratégie de la direction travailliste qui est de faire tomber le gouvernement coûte que coûte.

Une autre raison essentielle de la paralysie du Parlement est que les députés, unis contre l’accord de Theresa May, n’arrivent pas à s’entendre sur ce qu’ils veulent – sans parler du fait qu’en l’absence d’un parti politique regroupé derrière une seule idée, la mécanique parlementaire rend très difficile la tâche de s’organiser pour voter pour une solution. L’absurdité est donc que, même si la grande majorité des députés est contre le No Deal Brexit, on risque fort d’y arriver par accident. L’histoire pourrait être sévère à l’endroit de députés qui ont voté sans état d’âmes pour un référendum, sans même imposer de lignes rouges, comme une majorité qualifiée ; ils ont voté pour le déclenchement de l’Article 50 en mars 2017, sans savoir ce que le pays voulait vraimentet sans connaitre la destination ; et maintenant qu’il y a un accord en vue, ils semblent se réveiller enfin et réaliser l’état déplorable du pays ; ils rejettent l’accord négocié depuis plus de 2 ans qui, aussi imparfait soit-il, a le mérite d’exister et d’éviter une possible sortie de route le 29 mars 2019. Le monde des affaires n’aime pas non plus cet accord, mais est disposé à se boucher le nez et lui apporter son appui, ne serait-ce que pour gagner un peu de temps et s’organiser, avec une période transitoire près de deux ans, peut-être plus si elle était prolongée.

Quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer face à ce chaos ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre 2018.

Outre les mécanismes parlementaires décrits plus haut, qui font obstacle à une vraie majorité pour éviter un Hard Brexit, l’autre raison de cette paralysie est que les parlementaires ont essentiellement trois choix : (i) Deal Theresa May ; (ii) Hard Brexit ; (iii) pas de Brexit. Comme on le sait maintenant, s’il existe une majorité contre le Deal Theresa May, il n’existe pas de majorité pour l’une des autres options. Dans le dernier cas – pas de Brexit – l’espoir de nombreux Remainers est l’organisation d’un deuxième référendum qui reviendrait sur la décision du 23 juin 2016, maintenant que le pays est mieux informé sur les véritables enjeux de la sortie de l’UE et les mensonges et rêves impossibles que les Brexiters ont vendu à la Nation (que les réseaux sociaux ont baptisés unicorns, avec un mélange tout britannique de poésie et de cynisme). L’issue de ce nouveau scrutin est par ailleurs très loin d’être acquise, entre autre parce que le camp Remain ressert les mêmes arguments qu’il y a trois ans sur les effets négatifs de la sortie de l’UE, sans message positif pro-européen – on connaît l’issue de cette approche… Il est trop tard pour organiser un tel scrutin avant le 29 mars 2019, une extension du délai de deux ans entre le déclenchement de l’Article 50 et la sortie de l’UE deviendrait donc une nécessité.

C’est là que l’UE a une carte à jouer, car l’extension a besoin de l’approbation des 27 Etats Membres. Si les Britanniques la demandaient, l’UE pourrait « siffler la fin de la récré » : en refusant l’extension, l’UE réduit le choix à deux options : Deal Theresa May v Hard Brexit. En éliminant la possibilité d’un autre référendum, cela forcerait les parlementaires à choisir rapidement entre un Deal Theresa May très imparfait, mais qui assure une relative stabilité et laisse aux entreprises le temps de s’organiser, et la pagaille et le coût économique d’un Hard Brexit.

Comme on dit en anglais, « sometime you have to be cruel to be kind » : devant un pays tétanisé par une crise existentielle, l’UE pourrait aider ses amis britanniques à prendre une décision qu’ils semblent incapables de prendre eux-mêmes.

En passant, cela laisse aussi la porte entr’ouverte à une quatrième option : le retrait pur et simple de la notification de sortie de l’Article 50 par le Royaume-Uni, c.-à-d. l’annulation de Brexit – ce que beaucoup d’européens accueilleraient avec soulagement. Fort audacieux serait celui qui parierait contre cette possibilité, qui semble pourtant appartenir aujourd’hui au monde des unicorns.

Olivier MOREL

23 janvier 2019

« La Pendule d’argent qui ronronne au salon, qui dit oui, qui dit non, qui dit : je vous attends… »

Hommage à Jacques Brel, ou « Tick, tock, tick tock » comme a rappelé un Michel Barnier perplexe, face à des négociateurs britanniques égarés dans les déchirements du Parti Conservateur

Un peu rassurant d’entendre les acteurs de terrain aux frontières tenir un langage pragmatique, loin des outrances politiques et médiatiques

Chienlit politique

Il reste 99 jours jusqu’au 29 mars 2019, date à laquelle le Royaume Uni quitte formellement l’Union (minuit à Bruxelles) / 23h00 à Londres). L’accord de ‘divorce’ entre l’UE et le UK signé le 25 novembre n’a toujours pas été approuvé par le Parlement britannique. La Première ministre Theresa MAY a du renoncer à la dernière minute à soumettre le projet au Parlement, devant la certitude qu’elle allait perdre lourdement. Qu’elle ait prise cette décision la veille du vote, après que tous ses ministres aient sillonné le pays pour ‘vendre’ le deal, n’en est que plus humiliant. Cela ne l’empêche pas de continuer à clamer que SON deal est « le meilleur des deal possibles ». Suis-je le seul à observer que le mot le plus important de cette déclaration est « possible » ? A l’instar de VOLTAIRE – « Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », Theresa MAY signale-t-elle que, vu l’état du pays depuis le référendum, le seul deal possible est le sien, aussi imparfait soit-il ? Mais le fait qu’il soit condamné par tous – Brexiters, Remainers, Travaillistes, DUP (rare unanimité, tour de force de Theresa MAY) – rend la situation politique intenable.

Le monde des affaires dans son immense majorité a supporté l’accord en se bouchant le nez, uniquement parce qu’il met fin à l’incertitude, en maintenant une sorte de status quo pendant la période de transition jusqu’à fin 2020, peut-être au-delà en cas de prolongement. Cela donnerait à tous un répit pour s’organiser, sans le spectre du « cliff-edge » du 30 mars 2019. Le Parlement est en congé pour les fêtes à compter d’aujourd’hui, et ne siègera à nouveau que le 7 janvier, alors que le pays traverse la plus grave crise depuis plus d’un demi-siècle – un mauvais rêve … Le gouvernement a annoncé que le débat sur l’accord reprendra ce jour-là et le vote aura lieu la semaine suivante, soit entre le 14 et le 18 janvier. On s’approche encore un peu du précipice, selon la technique du « Mon deal ou le chaos ».

Et les entreprises dans tous cela ?

Et la vie réelle entretemps ? La vraie vie des Européens au UK et des Britanniques dans l’UE, qui vivent dans l’incertitude. Les entreprises qui échangent tous les jours entre le UK et le reste de l’UE sans entrave pour l’instant mais sans savoir à quoi elles doivent se préparer – deux ans et demie c’est vraiment très long ! Bref, tous ceux qui contribuent à la prospérité et à la richesse des nations de l’Union (richesse au sens le plus large), loin de la bulle égocentrique de Westminster.

Je ne ferai pas de prédictions (ma boule de Crystal est en grève), mais il y a eu récemment des signaux positifs importants.

Acteurs pragmatiques aux frontières

J’ai été invité à adresser une conférence organisée par la CCI des Hauts de France à Lille début décembre, pour un point d’étape sur les derniers soubresauts du Brexit, sur le mode ‘nouvelles du front’. Les entreprises de la région venaient s’y informer sur l’avancement des négociations et les préparations nécessaires à toute éventualité . Y participaient aussi les trois ports – Boulogne, Calais et Dunkerque – Getlink (Eurotunnel) et les Douanes. S’ils soulignaient tous leur grande inquiétude sur les risques d’engorgement des ports et du Tunnel en cas de no-deal, il est clair qu’il feront tout ce qui est en leur pouvoir pour fluidifier le trafic. Les Douanes font des séances d’informations ciblées à destination des exportateurs qui travaillent uniquement avec l’UE – ils ne sont pas familiers avec les procédures pays-tiers, c.-à-d. le UK dès le 30 mars en cas de no-deal.

Si je souligne ici ce qui semble une évidence, c’est pour contraster cette attitude avec la perception largement relayée par certains medias britanniques et une partie de la classe politique que les Français vont faire le blocus de leur ile – le bon vieux French-bashing a la vie dure… Alors qu’en réalité, la France ne ferait qu’appliquer les règles du marché unique et de l’union douanière qui gouvernent les relations avec les pays tiers, ni plus ni moins. La géographie place simplement la France en principal point de contact UK-UE. Les ports et Douanes britanniques feront aussi tout leur possible, dans la limite de leurs moyens, pour maintenir la fluidité du trafic, c’est évidemment dans leur intérêt.

Il est donc un peu rassurant d’entendre les acteurs de terrain aux frontières tenir un langage pragmatique, loin des outrances politiques et médiatiques. Il demeure bien sûr le spectre du no-deal, résultat de la stupéfiante paralysie politique britannique des 30 derniers mois.

Mesures d’urgence de l’UE

L’Union Européenne a publié le 19 décembre ses propres mesures d’urgence en cas de no-deal au 29 mars. Loin de couvrir tous les secteurs, et en l’absence d’approbation de l’accord signé le 25 novembre, ces mesures tentent essentiellement d’assurer le ’service minimum’ pour quelques mois, dans certains domaines financiers ; le transport aérien ; l’import-export de certaines marchandises (procédures simplifiées) ; les normes environnementales, entre autres. Si c’est bien loin du maintien du status quo de la période de transition prévu à l’accord du 25 novembre, le spectre du Royaume Uni totalement coupé du monde le 30 mars s’éloigne un peu.

2018 pénible !

Dans ce dernier billet de 2018, je souhaite à tous mes lecteurs de très bonnes fêtes de fin d’année, pour vous et tous ceux qui vous sont chers.

Je quitte sans regret une année 2018 très *pénible* – pour reprendre l’expression de l’ancien capitaine du XV de France Fabien PELOUS, quand il évoquait l’équipe d’Angleterre après un match du tournoi des 6 Nations assez relevé – montrant ainsi un art de l’understatement très britannique.

Je vous laisse donc sur cette note rugbystique, RV à Twickenham où j’aurai la chance d’aller soutenir le XV de France le 10 février. Bonne année 2019, allez les Bleus !


Olivier MOREL

20 décembre 2018

La rentrée de tous les dangers

« C’est très dangereux de se tenir au milieu de la route : on se fait renverser par les deux côtés » – Margaret Thatcher

Trois semaines de vacances paradisiaques sans réseaux sociaux – en passant, tout à fait d’accord avec Gaspard Koenig[1]– mais en rentrant j’ai retrouvé Brexit, qui a bien sur repris sa place, c’est-à-dire en écrasant tout le reste. Plus ça change…

« No deal is better than a bad deal »

Le gouvernement a sifflé la fin de la recréation estivale le 23 août, en publiant une première série de notes de synthèse sur les conséquences éventuelles d’une sortie de l’UE sans accord, le 29 mars 2019. Ces notes techniques et les directives émises par les différents ministère sont un exercice de grand écart politique : (i) elles doivent rassurer le pays que le gouvernement, administration responsable, se prépare à toutes les éventualités ; (ii) sans toutefois provoquer de  panique ; mais le Ministère de la Santé y enjoint le secteur pharmaceutique à constituer des stocks supplémentaires de 6 semaines, au cas où – je vous laisse juger si ce type de recommandation est de nature à rassurer le public… ; (iii) la publication de ces notes doit aussi tenter de convaincre Bruxelles que le UK est prêt à repartir les mains vides plutôt que d’accepter un mauvais accord – le fameux leitmotiv de Theresa May « No deal is better than a bad deal » ; (iv) qui se combine avec le quatrième objectif : Theresa May tente de conserver ce qu’il reste de cohésion au Parti Conservateur : « no deal » doit être à la fois désastreux – pour que le très peu convaincant «Chequers’ Plan »[2] face comparativement bonne figure et que ses députés ne le remettent pas en cause au moment de ratifier l’accord signé avec l’UE dans quelques semaines – et ce même « no deal » doit aussi apparaitre complètement normal pour apaiser les Brexiters de son parti.

La précarité de la position du gouvernement – et la persistante absurdité qui semble coller à tous les sujets Brexit – est illustrée ainsi : non seulement le Chequers’ Plan a été rejeté très tôt par Bruxelles (essentiellement incompatibilité avec les 4 libertés garanties par le marché unique), mais aussi par les Brexiters, réussissant l’exploit de mettre d’accord les eurosceptiques britanniques et Michel Barnier.

Boris Johnson continue de tirer le débat vers l’abysse populiste

L’ancien Ministre des Affaires étrangères, récemment libéré de la solidarité gouvernementale par sa démission après la publication du Chequers’ Plan (solidarité qu’il traitait d’ailleurs avec beaucoup de désinvolture, même au sein du gouvernement), a aussi marqué sa rentrée par des attaques en règle contre Theresa May. Retourné à ses premières amours comme chroniqueur du quotidien pro-Brexit The Daily Telegraph (où il emmargerait à 275 000 £ par an[3]), il n’a de cesse de détruire le peu de crédibilité qui reste à la Première ministre. Si je ne craignais pas de descendre à son niveau, je qualifierais sa dernière chronique (parut le week end dernier dans le Mail on Sunday, un autre parangon d’orthodoxie pro-Brexit), de ‘bombe’, décrivant ainsi la position de négociation du gouvernement : « We have wrapped a suicide vest around our constitution and handed the detonator to Brussels ».

Même si cette dernière sortie effarante lui a valu des condamnations sans appel de certains collègues sur les bancs du Parti Conservateur, nous ne devrions plus être étonnés des saillies narcissiques de Boris Johnson, un homme qui ne reculerait devant rien pour le plaisir d’une formule choc n’ayant qu’un rapport très lointain avec la réalité. Il sait que cela séduit nombre de militants du Parti, si ce n’est ses collègues députés.

 Automne politique chaud

L’automne est la saison des congrès annuels des partis politiques. Hors le climat ‘sous la tente avec les fidèles’ a fâcheusement tendance à engendrer des discours enflammés peu propice à apaiser le débat. En 2016, Amber Rudd, nouvellement nommée Ministre de l’Intérieur, succédant dans ce rôle à la Première ministre et voulant sans doute gagner ses galons de bon soldat exécutant la ‘volonté du peuple’ (le résultat du référendum), avait déclaré que toute entreprise qui employait des ressortissants de l’Union Européenne non-britanniques devrait les ficher… Même dans le camp pro-Brexit, cette sortie maladroite avait provoqué des haut-le cœur[4].

Deux ans plus tard, alors que la date fatidique du 29 mars 2019 approche (trop) vite, le climat politique est sous haute tension : Theresa May est sous la menace quasi-permanente d’une remise en cause formelle de son mandat de chef du parti – et donc de Premier ministre[5] – et les candidats à sa succession ne manquent pas, y compris Boris Johnson. La position délicate de la Première ministre me remet en mémoire des expressions imagées de deux personnalités hors normes de l’histoire britannique : Margaret Thatcher décrivant ce qu’elle pensait du compromis en politique : « C’est très dangereux de se tenir au milieu de la route : on se fait renverser par les deux côtés ». En essayant de gérer les attentes des Brexiters et Remainers, Theresa May ne satisfait personne et risque de faire les frais de son opération d’équilibriste.

Winston Churchill pour sa part décrivait ainsi la politique d’apaisement du gouvernement britannique vis-à-vis de l’Allemagne avant guerre : « Un partisan de l’apaisement est celui qui nourrit un crocodile en espérant qu’il le mangera en dernier ». Theresa May a-t-elle trop joué l’apaisement vis-à-vis des ardents Brexiters, nourrissant ainsi le crocodile pro-Brexit ? Les semaines qui viennent risquent d’être infestées de sauriens avec les pires intentions…

Jeremy Corbyn, chef controversé du Labour, qui n’arrive pas à faire décoller son parti dans les sondages alors que les Tories sont en pleine déconfiture, et récemment empêtré dans un débat délétère sur le racisme et l’antisémitisme au sein de son parti.

Le parti Liberal Democrats, le seul qui soit officiellement pro-européen et anti-Brexit (avec les Ecologistes) est inaudible.

Ce n’est donc sans doute pas un hasard si Bruxelles émets des signaux positifs depuis quelques jours : Michel Barnier laisse entendre qu’il est toujours réaliste de penser que lle Royaume-Uni et l’Union Européenne signeront l’accord de séparation d’ici « six à huit semaines ». Même si la position de fonds de l’Union, très claire depuis le début des négociations, n’a pas changé, le ton compte énormément. A un moment où les négociations atteignent leur point d’orgue, personne n’a intérêt à être face à un interlocuteur en déroute – ou pire, à se retrouver avec un autre interlocuteur.

Distinguer le politique de l’économique

Le gouvernement a décrit les conséquences possibles d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne sans accord le 29 mars 2019 dans les notes techniques qu’il vient de publier. Des opposants au Brexit enfoncent le clou et peignent une vision apocalyptique en cas de sortie désorganisée : frontières bloquées ; autoroutes d’accès au port de Douvres paralysées ; bouchons de centaines de kilomètres ; pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant ; police annulant tous les congés pour faire face à ce que le gouvernement appelle pudiquement ‘troubles de l’ordre public’ (lire ‘pillage’) ; etc.

Dans ce climat fébrile, les entreprises, françaises entre autres, s’interrogent sur le climat des mois à venir. Si les 30 derniers mois nous incitent à éviter toute prévision – qui a vu arriver Brexit, Donald Trump et Emmanuel Macron ? – et même si je me sens un peu ‘disque rayé’, constatons quand même que l’économie continue de défier les prévisions moroses pré- et post- référendum – la croissance 2017 a été de 1,8%[6], pas mirobolant mais loin de la catastrophe annoncée par certains. Le premier semestre 2018 a été plus modeste, à 0,6%, mais les chiffres pour le trimestre ‘glissé’ mai–juillet 2018 sont en amélioration à 0,6%, emmené par les services, le BTP et le commerce de détail – la météo très clémente et la Coupe du Monde ont joué un rôle important (une place en demi-finale était totalement inespérée). L’OCDE prévoie ainsi une croissance 2018 de 1,4%[7]. Le Royaume-Uni reste un membre du G7 et la cinquième économie mondiale, à quasi-égalité avec la France[8]. Un pays solvable de plus de 66 millions de consommateurs, dynamique et qui a su démontrer sa résilience dans le passé. Le chômage continue de battre des records historiques, 4% sur la période mai–juillet 2018 – quoique le débat s’intensifie sur les fameux « zero-hour contracts » qui huilent les rouages d’une économie si ‘flexible’[9] ; le gros bémol  dela faible productivité continue de défier analyses et remèdes.

Le volume très important des échanges commerciaux entre le pays et l’Union Européenne ne va pas cesser : à eux-seuls, 6 pays – Allemagne, Belgique, Espagne, France, Irlande, Italie – ont absorbés près de 40% des exportations du Royaume-Uni en 2016. Ce pays échange plus d’un milliard d’euros par semaine de biens et services avec la République d’Irlande ; les exportations vers cette même Irlande sont plus importantes que vers la Chine, l’Inde et le Brésil combinés.

 Conclusion : achetez des boules Quiès à filtre anti-Brexit

Dans la perspective de plusieurs semaines où le ton politique va s’enflammer, j’ai envie de conseiller à mes interlocuteurs de ne pas lire ou écouter quoi que ce soit qui émane du personnel politique ou d’une certaine presse sur Brexit, probablement jusqu’à fin novembre – sauf quelques voix restent censées dans la cacophonie, liste non exhaustive en bas de page.

Bonne rentrée !

Olivier MOREL

14 septembre 2018


 

A lire et suivre avec profit, noms et adresses tweeter :

Eric Albert, @IciLondres  |  Mark Boleat, @markboleat  |  Ian Dunt, @IanDunt  |

Janan Ganesh, @JananGanesh  |  Charles Grant, @CER_Grant ; @CER_EU  |

Mark Gregory, @MarkGregoryEY  |  Faisal Islam, @faisalislam  |

Sophie Pedder, @PedderSophie  |  John Peet, @JohnGPeet  |

Wolfgang Munchau, @EuroBriefing  |  Jean-Claude Piris, @piris_jc  |

Andrew Sentance, @asentance  |  Philip Stephens, @philipstephens  |

Martin Wolf, @martinwolf_  |

et

Marina Hyde, @MarinaHyde – ton acerbe, irrévérencieux et inclassable


[1] https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0302204631461-pourquoi-il-faut-fuirtwitter-et-facebook-2202133.ph

[2] Chequers est la résidence secondaire du Premier Ministre britannique. Theresa May y a dévoilé son Plan Brexit lors d’un séminaire du gouvernement le 6 juillet 2018, provoquant la démission de David Davies, Ministre responsable de la sortie de l’UE et principal interlocuteur de Michel Barnier, et Boris Johnson, Ministre des Affaires Etrangères, tous deux ardents Brexiters.

[3] Soit plus de 300 000 € ; il avait dû abandonner cette chronique lorsqu’il avait rejoint le gouvernement de Theresa May à l’été 2016 ; il avait d’ailleurs fameusement qualifié ses émoluments de chroniqueur (250 000 £ à l’époque), qu’il combinait encore avec son rôle de Maire de Londres, de « chicken feed » (roupie de sansonnet).

[4] Amber Rudd avait fait une campagne de référendum pro-européenne vigoureuse, dénonçant régulièrement les grossières promesses et autres mensonges des Brexiters sur les soi-disant avantages du Brexit ; on a dit que cette annonce provoquante au congrès du parti était aussi pour elle un moyen de gagner en crédibilité vis-à-vis de ses collègues Brexiters.

[5] Le chef du parti majoritaire à la Chambre des Communes forme un gouvernement ; en cas de changement au sein du parti entre 2 élections, le nouveau chef du parti devient Premier Ministre automatiquement – Gordon Brown succède ainsi à Tony Blair en 2007 ; Theresa May à David Cameron le 13 juillet 2016.

[6] https://data.oecd.org/gdp/real-gdp-forecast.htm#indicator-chart

[7] voir [6].

[8] https://www.weforum.org/agenda/2018/04/the-worlds-biggest-economies-in-2018/

[9] Lire avec profit « Hired: six Months Undercover in Low-Wage Britain », James Bloodworth, sur la face cachée de la « gig economy ».