L’Union Européenne doit-elle siffler la fin de la recré ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre.

Le curseur du paysage politique du Royaume Uni est plus que jamais bloqué sur deep freeze : depuis la signature de l’accord de retrait et la déclaration politique le 25 novembre 2018 à Bruxelles, on n’a pas avancée d’un pouce vers un accord de sortie du Royaume-Uni le 29 mars 2019, dans 65 jours : Theresa May a annulé le vote de ratification de l’accord au Parlement une première fois avant Noël, tant la perspective d’une défaite était évidente. Mais quand le texte a enfin été soumis aux députés le 15 janvier 2019, l’ampleur de la déroute du gouvernement a été au-delà des prédictions les plus pessimistes : une marge de 230 députés – 202 pour, 432 contre. Il faut remonter à près d’une siècle (1924, gouvernement minoritaire du Premier ministre travailliste Ramsey MacDonald) pour trouver une défaite comparable – trois votes perdus de 140, 161 et 166 votes, les élections qui suivent donnent une majorité aux Conservateurs de Stanley Balwin qui devient Premier ministre. Theresa May a perdu avec une marge bien plus impressionnante et en temps normal, dans la foulée d’un tel cataclysme parlementaire, le Premier ministre aurait présenté sa démission dans l’heure. Mais ce ne sont pas des temps normaux. La motion de censure déposée par Jeremy Corbyn au nom de l’opposition travailliste le lendemain a été rejeté par le Parlement par 325 voix contre 306 – la discipline de parti est momentanément réapparue.

Le calendrier du Brexit, évènement le plus important pour le Royaume-Uni depuis la guerre, est donc soumis aux vicissitudes de petits calculs politiciens, et il est totalement paralysé : un gouvernement zombie, qui ne peut rien faire voter, mais qui ne change pas de ligne non plus. De prétendues concertations avec les autres partis ; un soi-disant Plan B qui n’est qu’un Plan A bis ; les suggestions absurdes et sinistres – renégociation des Accords du Vendredi Saint qui ont sanctionné la fin de la guerre civile en Irlande du Nord en 1998, pour lever les objections sur le fameux backstop, qui garantie l’absence de frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord et l’intégrité du marché unique ; les tentatives pathétiques et maladroites de diviser les membres de la coalition au pouvoir à Dublin ; tout est bon pour gagner du temps, mais ces artifices dissimulent mal l’objectif de la Première ministre : utiliser le temps qui passe pour acculer les députés à voter pour l’accord signé avec Bruxelles, plutôt que d’avoir la responsabilité d’un Hard Brexit sans accord le 29 mars 2019.

Il existe bien une majorité de députés contre ce No Deal Brexit, mais ils ont voté massivement contre le deal de Theresa May pour des raisons très différentes – les Brexiters ultra car cette forme de Brexit ne satisfait pas leurs fantasmes de souveraineté retrouvée ; les Remainers et pro-Brexit modérés, car cet accord représente une absurdité comparée à l’appartenance à l’UE – les obligations sans avoir voix au chapitre, cela vide de sens le fait de quitter l’Union ; et la stratégie de la direction travailliste qui est de faire tomber le gouvernement coûte que coûte.

Une autre raison essentielle de la paralysie du Parlement est que les députés, unis contre l’accord de Theresa May, n’arrivent pas à s’entendre sur ce qu’ils veulent – sans parler du fait qu’en l’absence d’un parti politique regroupé derrière une seule idée, la mécanique parlementaire rend très difficile la tâche de s’organiser pour voter pour une solution. L’absurdité est donc que, même si la grande majorité des députés est contre le No Deal Brexit, on risque fort d’y arriver par accident. L’histoire pourrait être sévère à l’endroit de députés qui ont voté sans état d’âmes pour un référendum, sans même imposer de lignes rouges, comme une majorité qualifiée ; ils ont voté pour le déclenchement de l’Article 50 en mars 2017, sans savoir ce que le pays voulait vraimentet sans connaitre la destination ; et maintenant qu’il y a un accord en vue, ils semblent se réveiller enfin et réaliser l’état déplorable du pays ; ils rejettent l’accord négocié depuis plus de 2 ans qui, aussi imparfait soit-il, a le mérite d’exister et d’éviter une possible sortie de route le 29 mars 2019. Le monde des affaires n’aime pas non plus cet accord, mais est disposé à se boucher le nez et lui apporter son appui, ne serait-ce que pour gagner un peu de temps et s’organiser, avec une période transitoire près de deux ans, peut-être plus si elle était prolongée.

Quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer face à ce chaos ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre 2018.

Outre les mécanismes parlementaires décrits plus haut, qui font obstacle à une vraie majorité pour éviter un Hard Brexit, l’autre raison de cette paralysie est que les parlementaires ont essentiellement trois choix : (i) Deal Theresa May ; (ii) Hard Brexit ; (iii) pas de Brexit. Comme on le sait maintenant, s’il existe une majorité contre le Deal Theresa May, il n’existe pas de majorité pour l’une des autres options. Dans le dernier cas – pas de Brexit – l’espoir de nombreux Remainers est l’organisation d’un deuxième référendum qui reviendrait sur la décision du 23 juin 2016, maintenant que le pays est mieux informé sur les véritables enjeux de la sortie de l’UE et les mensonges et rêves impossibles que les Brexiters ont vendu à la Nation (que les réseaux sociaux ont baptisés unicorns, avec un mélange tout britannique de poésie et de cynisme). L’issue de ce nouveau scrutin est par ailleurs très loin d’être acquise, entre autre parce que le camp Remain ressert les mêmes arguments qu’il y a trois ans sur les effets négatifs de la sortie de l’UE, sans message positif pro-européen – on connaît l’issue de cette approche… Il est trop tard pour organiser un tel scrutin avant le 29 mars 2019, une extension du délai de deux ans entre le déclenchement de l’Article 50 et la sortie de l’UE deviendrait donc une nécessité.

C’est là que l’UE a une carte à jouer, car l’extension a besoin de l’approbation des 27 Etats Membres. Si les Britanniques la demandaient, l’UE pourrait « siffler la fin de la récré » : en refusant l’extension, l’UE réduit le choix à deux options : Deal Theresa May v Hard Brexit. En éliminant la possibilité d’un autre référendum, cela forcerait les parlementaires à choisir rapidement entre un Deal Theresa May très imparfait, mais qui assure une relative stabilité et laisse aux entreprises le temps de s’organiser, et la pagaille et le coût économique d’un Hard Brexit.

Comme on dit en anglais, « sometime you have to be cruel to be kind » : devant un pays tétanisé par une crise existentielle, l’UE pourrait aider ses amis britanniques à prendre une décision qu’ils semblent incapables de prendre eux-mêmes.

En passant, cela laisse aussi la porte entr’ouverte à une quatrième option : le retrait pur et simple de la notification de sortie de l’Article 50 par le Royaume-Uni, c.-à-d. l’annulation de Brexit – ce que beaucoup d’européens accueilleraient avec soulagement. Fort audacieux serait celui qui parierait contre cette possibilité, qui semble pourtant appartenir aujourd’hui au monde des unicorns.

Olivier MOREL

23 janvier 2019

Auteur : ochmorel

Né en France ; bilingue à 4 ans grâce à une mère un temps expatriée à Londres et au Texas ; mari et père (3) ; résident au Royaume Uni (+30 ans) ; binational (2 passeports) ; avocat d'affaires français et solicitor anglais ; passionné de rugby (coach et arbitre diplômé), d'histoire militaire, de géopolitique, de musique russe, de cinéma (Stanley Kubrick / David Lean) ; auteur d'articles et d'ouvrages, et intervenant tous médias sur le droit comparé français-anglais et les relations entre nos deux pays - et le Brexit (!) ; avide lecteur de bandes dessinées (Jacques Tardi).

Une réflexion sur « L’Union Européenne doit-elle siffler la fin de la recré ? »

  1. As Benjamin Franklin put it, one of the greatest tragedies in life is the murder of a beautiful theory by a gang of brutal facts. The final choice between something like May’s plan A (including Norway, Switzerland or Canada+ models) and a Hard Brexit on WTO terms was always inevitable. Teresa May has taken 2 years to realise this but at least she now understands. It is a sad reflection on the incompetence and pig-headedness of the rest of the UK’s political caste that this truth still has not sunk in. Tribal warfare could now destroy the economy and with it people’s faith in democracy.

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