« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

Les Brexiters veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années ; les Remainers sont incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Dimanche dernier 23 juin était le (sinistre) 3eme anniversaire du référendum qui a vu les électeurs britanniques se prononcer pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. J’admets honnêtement que depuis mon dernier article le 25 février 2019, et le séminaire du 28 mars, je n’ai pas eu énormément le cœur à continuer à chroniquer Brexit. Le sujet me donne nettement l’impression que je suis devenu un disque rayé – plus ça change, plus c’est la même chose. Je suis aussi à court d’adjectifs pour décrire la déliquescence de la direction politique de ce grand pays. Le spectacle déplorable de l’élection du prochain chef du Parti Conservateur n’est pas de nature à remonter un moral déjà assez bas. Je crois refléter assez fidèlement l’ambiance générale, dans le public et les entreprises : nous sommes en mode post-Brexit, au quotidien plus personne n’en parle, ou ne veut en parler, un mélange de lassitude et d’embarras. La vie continue car il y a une limite humaine au temps que l’on peut passer à attendre que l’épée de Damoclès vous tombe sur le cou. Pour ceux qui suivent encore les médias, en particulier le pernicieux twitter (votre serviteur !), l’ennui le dispute à l’effarement : à chaque fois que l’on croit avoir atteint le fonds, tel député, telle chroniqueuse, tel aspirant premier ministre s’évertue à nous démontrer qu’il ou elle a encore assez d’énergie pour continuer à creuser.

Bon moment me semble-t-il pour prendre acte de trois ans complètement surréalistes et d’essayer de déchiffrer les possible scenarii des 6 prochains mois.

Un accord sur le mode ‘quadrature du cercle’ et un rendez-vous manqué

Retenons seulement quelques moment clefs :

Discours de Theresa MAY pendant la Conférence du Parti Conservateur début octobre 2016. Fraîchement élue à la tête du Parti Conservateur et Première ministre depuis le 13 juillet, dans la foulée de la démission de David CAMERON post référendum, celle qui a fait une campagne fort discrète pour le camp Remain – pro- européenne par raison et non par passion – veut prouver aux zélotes Brexiters qu’elle est toute acquise à leur cause : elle énonce ses premières lignes rouges, la fin de la liberté de circulation et de la juridiction de la Cour Européenne de Justice. Elle écarte donc de facto une relation étroite avec l’UE.

Un deuxième moment charnière intervient à l’été 2018, quand elle dévoile son Chequers Plan. Elle a réuni son gouvernement dans cet équivalent de la résidence de La Lanterne en France pour y dévoiler le projet d’accord qu’elle veut signer avec l’UE. L’un des éléments clefs en est l’engagement formel de maintenir une frontière ouverte sur l’Ile d’Irlande, ce qui de facto maintien le UK dans une orbite proche de l’UE. Totale contradiction avec la ligne rouge exprimée en octobre 2016, et coût politique également de cet accord : Theresa MAY avait tenté de faire jouer la solidarité gouvernementale, tentative ratée car David DAVIS et Boris JOHNSON, respectivement Ministre Responsable de la Sortie de l’UE et Ministre des Affaires Etrangères, démissionnent quelques jours plus tard pour marquer leur désaccord avec le projet qui maintiendrait le UK trop proche de l’UE, faisant du pays un « Etat vassal » de l’Union.

Donc deux postures contradictoires, dictées quasi exclusivement par la politique intérieure – l’une en octobre 2016 où Theresa MAY parle à l’aile pro-Brexit de son parti ; l’autre en juin 2018 quand elle honore les obligations du pays en vertu du Good Friday Agreement de 1998 qui garantit l’absence de frontière physique sur l’Ile d’Irlande.

De ces deux postures contradictoires naît un accord hybride avec l’UE, signé quelque 6 mois plus tard, le 25 novembre 2018. Alors que Theresa MAY avait convaincu ses interlocuteurs sceptiques à Bruxelles que c’était le seul accord qu’elle pourrait faire accepter au Parlement de Westminster, les députés britanniques en rejettent la ratification trois fois, avec des majorités écrasantes – et humiliante pour la Première ministre. Le dernier vote a lieu le jour même de la date prévue pour la sortie de l’UE, le 29 mars 2019.

Ce rendez-vous manqué, cette sortie si longtemps attendue par les Brexiters, sortie désordonnée qui devait provoquer le chaos, a fait long feu. Des entreprises et des particuliers avaient bien pris quelques mesures préventives – précommandes ; stockage ; recherches de voies alternatives pour rentrer au Royaume Uni, Douvres devant être saturé ; etc. Les Brexiters sont furieux d’être toujours membres de l’UE. Les Remainers sont toujours en deuil du résultat du référendum, mais sont divisés sur la solution pour sortir du purgatoire qu’est cette antichambre de non-membre. Les entreprises ont perdu tout espoir d’avoir une solution rapide à cette insupportable incertitude. Le tout a été un rendez-vous manqué, un immense gachis, un monumental pschitt.

Anesthésie

La combinaison (i) d’une procédure de sortie qui prend trop longtemps ; (ii) le spectre d’un désastre annoncé qui ne vient pas – Project Fear du camp Remain avant le référendum, qui annonçait un Armageddon économique en cas de sortie, qui ne s’est pas matérialisé, ce dont les Brexiters font gorge chaude ; (iii) on a repassé les plats pour anticiper le 29 mars 2019, en vain bien sûr ; (iv) et maintenant une élection au sein du Parti Conservateur pour élire un nouveau chef du parti qui deviendra ainsi Premier ministre. Cette élection ne donne lieu à aucun débat de fonds, puisque les impétrants s’adressent presqu’uniquement à leurs électeurs – les 314 députés du parti dans un premier temps ; les quelque 160 000 membres encartés du Parti Conservateur ensuite. Hors les candidats disent à leur électorat ce que celui-ci veut entendre : « Tout ira bien, j’irai à Bruxelles, et la puissance de ma personnalité à elle seule forcera l’UE à changer un accord qui a pris plus de deux ans à négocier, ils nous donnerons ce que nous demanderons, et notre avenir hors de l’UE sera radieux, tous les pays du monde se bousculeront pour signer des accords de libre-échange avec nous, parce que nous sommes ‘spéciaux’, et nous retrouverons enfin notre pleine souveraineté, etc. » – je paraphrase à peine. En bref, c’est comme si rien ne s’était passé depuis 3 ans. Et quand je dis que je me sens disque rayé…

Pas étonnant qu’au-delà de la profonde division du pays entre les Leavers et Remainers, plus personne ne veuille parler d’un sujet qui suscite au-delà de tout un immense embarras – toutes les nations ont peur du ridicule.

Le public et les acteurs économiques semblent anesthésiés – ont leur a fait le coup de la catastrophe annoncée deux fois – ils font donc ‘comme si’ la vie continuait normalement. Tout ceci sur fonds de nouveau leader du Parti Conservateur / Premier ministre, n’entrant pas en fonction avant la semaine du 22 juillet 2019 et un Parlement qui arrête de siéger quelques jours plus tard pour ne reprendre ses travaux que début septembre, soit moins de 2 mois avant la fin de la prolongation de 6 mois octroyée par l’UE. En l’annonçant, Donald TUSK avait eu ces paroles prophétiques à destination du Gouvernement britannique : « Please don’t waste this time ». Il devait savoir que c’était un vœu pieu.

Hors cette sorte de fausse normalité pourrait être dangereuse, car tout avertissement d’une sortie sans accord le 31 octobre 2019, assortie de recommandation de « préparation au pire en espérant le meilleur » risque fort de rester lettre morte.

La possibilité du No Deal et/ou d’élections anticipées augmente fortement

Les observateurs intelligents du drame qui se déroule sous nos yeux – il en reste ! – loin de l’exaltation tribale des uns et des autres, s’entendent sur le consensus que la perspective du No Deal (ou une élection, ou les deux) est plus élevée qu’elle ne l’a jamais été :

Jon Worth, qui estimait récemment la possibilité de No Deal à 20% https://jonworth.eu/brexit-what-next/

Ivan Rogers dans The Spectator du 18 juin 2019 – à lire avec profit

http://chrisgreybrexitblog.blogspot.com/  – un blogueur à suivre absolument si Brexit vous intéresse toujours…

On pourrait envisager le scénario des prochains mois ainsi :

1 Le nouveau Premier ministre, auréolé de son intronisation à la tête du pays par les membres du Parti Conservateur, représentant 0,35% de l’électorat du Royaume-Uni, vient chercher à Bruxelles… le beurre, l’argent du beurre et la crémière en prime… pardon je m’égare, il vient  renégocier l’accord.

2 Refus de l’UE, possiblement assorti de quelques ajustements/clarifications à la déclaration politique qui accompagne l’accord.

3 Nouvelle demande d’extension à l’UE, assortie de crise politique au Royaume-Uni, avec motion de censure provoquant une chute du Gouvernement. Il est difficile de savoir avec certitude si la crise suivrait ou précéderait la demande, mais comme Boris JOHNSON, grand favori pour l’emporter pour l’instant, insiste que le pays doit absolument quitter l’UE le 31 octobre, il semble inconcevable qu’il fasse cette demande. La crise politique arriverait donc dans un premier temps – des députés conservateurs ont indiqués qu’ils voteraient contre le Gouvernement si c’était la seule option pour éviter le No Deal, et la majorité des Conservateurs est très précaire.

4 Comme si tout cela était simple, ajoutons qu’il y a seulement 9 jours ouvrés entre le Conseil européen (17-18 octobre 2019, première rencontre formelle entre le nouveau Premier ministre et ses collègues européens, moment où il pourrait leur présenter une telle demande) et la date de sortie le 31 octobre 2019.

5 Des élections législatives anticipées entre octobre et décembre 2019. Pas de parti majoritaire – s’en suit une coalition minoritaire Labour-LibDem, à qui le souverain demande de former un gouvernement.

6 Ensuite, tout est possible – « all bets are off ! » comme on dit ici.

Pour parfaire ce tableau idyllique, précisons enfin que pour éviter un No Deal il faudrait :

  • Soit que le Parlement ratifie l’accord signé le 25 décembre 2019 – rejeté trois fois par les députés, et qui avait poussé Boris JOHNSON à la démission après que Theresa MAY ait dévoilé son Chequers Plan
  • Soit que Bruxelles accepte de changer l’accord, en particulier le fameux « Backstop » qui garantit la position de la frontière irlandaise – « fat chance! »
  • Bruxelles pourrait octroyer une nouvelle extension, mais pourquoi l’UE le ferait-elle cette fois-ci, devant le spectacle d’un pays en pleine crise identitaire, plus divisé que jamais sur son futur, l’UE ayant aussi ses propres priorités?

« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

J’ai repris cette citation qu’Ivan Rogers mentionne dans son excellent article dans The Spectator (voir supra). Talleyrand avait fait cette constatation navrée devant l’impéritie des nobles émigrés qui rentraient d’exil en France en 1814, et pensaient effacer la parenthèse de la Révolution pour reprendre leur existence comme si rien ne s’était passé. Ivan Rogers applique cette remarque à l’élection du chef du Parti Conservateur. Je crois qu’elle pourrait être élargie pour s’appliquer tant aux Brexiters – ils veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années – qu’aux Remainers, incapables de fournir un argumentaire positifs pro-Europe, toujours en deuil, et qui rejouent la partition de Project Fear, qui a tellement réussi pour le référendum (!) ; de plus, ils semblent incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Pour finir, j’ai en mémoire les paroles – prophétiques ? – de Pascal LAMY il y a bientôt trois ans. J’avais eu le privilège de faire partie avec celui qui fut Directeur Général de l’OMC pendant 8 ans d’un panel d’experts sur le Brexit, au Mondial des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en octobre 2016, quelques mois après le référendum. Un membre de l’audience de chefs d’entreprises lui avait demandé s’il y avait une possibilité que le Brexit n’arrive pas. Pascal LAMY avait estimé que rien n’est jamais impossible, mais que cette éventualité avait très peu de chance de se réaliser, « à moins », avait-il ajouté, « que le Brexit ne devienne trop compliqué, trop cher, trop long ».

Un accord est encore possible bien sûr – si les trois dernières années nous ont appris quelque chose, c’est bien qu’il ne fait jamais dire jamais – mais la probabilité des deux extrêmes, No Deal ou pas de Brexit (ou plutôt une prolongation du purgatoire, ni dedans ni dehors), a sérieusement augmentée.

Dans ce contexte, comment convaincre les acteurs économiques que se préparer au No Deal n’est pas un luxe ?

Bon été.

Olivier MOREL25 juin 2019

L’Union Européenne doit-elle siffler la fin de la recré ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre.

Le curseur du paysage politique du Royaume Uni est plus que jamais bloqué sur deep freeze : depuis la signature de l’accord de retrait et la déclaration politique le 25 novembre 2018 à Bruxelles, on n’a pas avancée d’un pouce vers un accord de sortie du Royaume-Uni le 29 mars 2019, dans 65 jours : Theresa May a annulé le vote de ratification de l’accord au Parlement une première fois avant Noël, tant la perspective d’une défaite était évidente. Mais quand le texte a enfin été soumis aux députés le 15 janvier 2019, l’ampleur de la déroute du gouvernement a été au-delà des prédictions les plus pessimistes : une marge de 230 députés – 202 pour, 432 contre. Il faut remonter à près d’une siècle (1924, gouvernement minoritaire du Premier ministre travailliste Ramsey MacDonald) pour trouver une défaite comparable – trois votes perdus de 140, 161 et 166 votes, les élections qui suivent donnent une majorité aux Conservateurs de Stanley Balwin qui devient Premier ministre. Theresa May a perdu avec une marge bien plus impressionnante et en temps normal, dans la foulée d’un tel cataclysme parlementaire, le Premier ministre aurait présenté sa démission dans l’heure. Mais ce ne sont pas des temps normaux. La motion de censure déposée par Jeremy Corbyn au nom de l’opposition travailliste le lendemain a été rejeté par le Parlement par 325 voix contre 306 – la discipline de parti est momentanément réapparue.

Le calendrier du Brexit, évènement le plus important pour le Royaume-Uni depuis la guerre, est donc soumis aux vicissitudes de petits calculs politiciens, et il est totalement paralysé : un gouvernement zombie, qui ne peut rien faire voter, mais qui ne change pas de ligne non plus. De prétendues concertations avec les autres partis ; un soi-disant Plan B qui n’est qu’un Plan A bis ; les suggestions absurdes et sinistres – renégociation des Accords du Vendredi Saint qui ont sanctionné la fin de la guerre civile en Irlande du Nord en 1998, pour lever les objections sur le fameux backstop, qui garantie l’absence de frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord et l’intégrité du marché unique ; les tentatives pathétiques et maladroites de diviser les membres de la coalition au pouvoir à Dublin ; tout est bon pour gagner du temps, mais ces artifices dissimulent mal l’objectif de la Première ministre : utiliser le temps qui passe pour acculer les députés à voter pour l’accord signé avec Bruxelles, plutôt que d’avoir la responsabilité d’un Hard Brexit sans accord le 29 mars 2019.

Il existe bien une majorité de députés contre ce No Deal Brexit, mais ils ont voté massivement contre le deal de Theresa May pour des raisons très différentes – les Brexiters ultra car cette forme de Brexit ne satisfait pas leurs fantasmes de souveraineté retrouvée ; les Remainers et pro-Brexit modérés, car cet accord représente une absurdité comparée à l’appartenance à l’UE – les obligations sans avoir voix au chapitre, cela vide de sens le fait de quitter l’Union ; et la stratégie de la direction travailliste qui est de faire tomber le gouvernement coûte que coûte.

Une autre raison essentielle de la paralysie du Parlement est que les députés, unis contre l’accord de Theresa May, n’arrivent pas à s’entendre sur ce qu’ils veulent – sans parler du fait qu’en l’absence d’un parti politique regroupé derrière une seule idée, la mécanique parlementaire rend très difficile la tâche de s’organiser pour voter pour une solution. L’absurdité est donc que, même si la grande majorité des députés est contre le No Deal Brexit, on risque fort d’y arriver par accident. L’histoire pourrait être sévère à l’endroit de députés qui ont voté sans état d’âmes pour un référendum, sans même imposer de lignes rouges, comme une majorité qualifiée ; ils ont voté pour le déclenchement de l’Article 50 en mars 2017, sans savoir ce que le pays voulait vraimentet sans connaitre la destination ; et maintenant qu’il y a un accord en vue, ils semblent se réveiller enfin et réaliser l’état déplorable du pays ; ils rejettent l’accord négocié depuis plus de 2 ans qui, aussi imparfait soit-il, a le mérite d’exister et d’éviter une possible sortie de route le 29 mars 2019. Le monde des affaires n’aime pas non plus cet accord, mais est disposé à se boucher le nez et lui apporter son appui, ne serait-ce que pour gagner un peu de temps et s’organiser, avec une période transitoire près de deux ans, peut-être plus si elle était prolongée.

Quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer face à ce chaos ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre 2018.

Outre les mécanismes parlementaires décrits plus haut, qui font obstacle à une vraie majorité pour éviter un Hard Brexit, l’autre raison de cette paralysie est que les parlementaires ont essentiellement trois choix : (i) Deal Theresa May ; (ii) Hard Brexit ; (iii) pas de Brexit. Comme on le sait maintenant, s’il existe une majorité contre le Deal Theresa May, il n’existe pas de majorité pour l’une des autres options. Dans le dernier cas – pas de Brexit – l’espoir de nombreux Remainers est l’organisation d’un deuxième référendum qui reviendrait sur la décision du 23 juin 2016, maintenant que le pays est mieux informé sur les véritables enjeux de la sortie de l’UE et les mensonges et rêves impossibles que les Brexiters ont vendu à la Nation (que les réseaux sociaux ont baptisés unicorns, avec un mélange tout britannique de poésie et de cynisme). L’issue de ce nouveau scrutin est par ailleurs très loin d’être acquise, entre autre parce que le camp Remain ressert les mêmes arguments qu’il y a trois ans sur les effets négatifs de la sortie de l’UE, sans message positif pro-européen – on connaît l’issue de cette approche… Il est trop tard pour organiser un tel scrutin avant le 29 mars 2019, une extension du délai de deux ans entre le déclenchement de l’Article 50 et la sortie de l’UE deviendrait donc une nécessité.

C’est là que l’UE a une carte à jouer, car l’extension a besoin de l’approbation des 27 Etats Membres. Si les Britanniques la demandaient, l’UE pourrait « siffler la fin de la récré » : en refusant l’extension, l’UE réduit le choix à deux options : Deal Theresa May v Hard Brexit. En éliminant la possibilité d’un autre référendum, cela forcerait les parlementaires à choisir rapidement entre un Deal Theresa May très imparfait, mais qui assure une relative stabilité et laisse aux entreprises le temps de s’organiser, et la pagaille et le coût économique d’un Hard Brexit.

Comme on dit en anglais, « sometime you have to be cruel to be kind » : devant un pays tétanisé par une crise existentielle, l’UE pourrait aider ses amis britanniques à prendre une décision qu’ils semblent incapables de prendre eux-mêmes.

En passant, cela laisse aussi la porte entr’ouverte à une quatrième option : le retrait pur et simple de la notification de sortie de l’Article 50 par le Royaume-Uni, c.-à-d. l’annulation de Brexit – ce que beaucoup d’européens accueilleraient avec soulagement. Fort audacieux serait celui qui parierait contre cette possibilité, qui semble pourtant appartenir aujourd’hui au monde des unicorns.

Olivier MOREL

23 janvier 2019

La rentrée de tous les dangers

« C’est très dangereux de se tenir au milieu de la route : on se fait renverser par les deux côtés » – Margaret Thatcher

Trois semaines de vacances paradisiaques sans réseaux sociaux – en passant, tout à fait d’accord avec Gaspard Koenig[1]– mais en rentrant j’ai retrouvé Brexit, qui a bien sur repris sa place, c’est-à-dire en écrasant tout le reste. Plus ça change…

« No deal is better than a bad deal »

Le gouvernement a sifflé la fin de la recréation estivale le 23 août, en publiant une première série de notes de synthèse sur les conséquences éventuelles d’une sortie de l’UE sans accord, le 29 mars 2019. Ces notes techniques et les directives émises par les différents ministère sont un exercice de grand écart politique : (i) elles doivent rassurer le pays que le gouvernement, administration responsable, se prépare à toutes les éventualités ; (ii) sans toutefois provoquer de  panique ; mais le Ministère de la Santé y enjoint le secteur pharmaceutique à constituer des stocks supplémentaires de 6 semaines, au cas où – je vous laisse juger si ce type de recommandation est de nature à rassurer le public… ; (iii) la publication de ces notes doit aussi tenter de convaincre Bruxelles que le UK est prêt à repartir les mains vides plutôt que d’accepter un mauvais accord – le fameux leitmotiv de Theresa May « No deal is better than a bad deal » ; (iv) qui se combine avec le quatrième objectif : Theresa May tente de conserver ce qu’il reste de cohésion au Parti Conservateur : « no deal » doit être à la fois désastreux – pour que le très peu convaincant «Chequers’ Plan »[2] face comparativement bonne figure et que ses députés ne le remettent pas en cause au moment de ratifier l’accord signé avec l’UE dans quelques semaines – et ce même « no deal » doit aussi apparaitre complètement normal pour apaiser les Brexiters de son parti.

La précarité de la position du gouvernement – et la persistante absurdité qui semble coller à tous les sujets Brexit – est illustrée ainsi : non seulement le Chequers’ Plan a été rejeté très tôt par Bruxelles (essentiellement incompatibilité avec les 4 libertés garanties par le marché unique), mais aussi par les Brexiters, réussissant l’exploit de mettre d’accord les eurosceptiques britanniques et Michel Barnier.

Boris Johnson continue de tirer le débat vers l’abysse populiste

L’ancien Ministre des Affaires étrangères, récemment libéré de la solidarité gouvernementale par sa démission après la publication du Chequers’ Plan (solidarité qu’il traitait d’ailleurs avec beaucoup de désinvolture, même au sein du gouvernement), a aussi marqué sa rentrée par des attaques en règle contre Theresa May. Retourné à ses premières amours comme chroniqueur du quotidien pro-Brexit The Daily Telegraph (où il emmargerait à 275 000 £ par an[3]), il n’a de cesse de détruire le peu de crédibilité qui reste à la Première ministre. Si je ne craignais pas de descendre à son niveau, je qualifierais sa dernière chronique (parut le week end dernier dans le Mail on Sunday, un autre parangon d’orthodoxie pro-Brexit), de ‘bombe’, décrivant ainsi la position de négociation du gouvernement : « We have wrapped a suicide vest around our constitution and handed the detonator to Brussels ».

Même si cette dernière sortie effarante lui a valu des condamnations sans appel de certains collègues sur les bancs du Parti Conservateur, nous ne devrions plus être étonnés des saillies narcissiques de Boris Johnson, un homme qui ne reculerait devant rien pour le plaisir d’une formule choc n’ayant qu’un rapport très lointain avec la réalité. Il sait que cela séduit nombre de militants du Parti, si ce n’est ses collègues députés.

 Automne politique chaud

L’automne est la saison des congrès annuels des partis politiques. Hors le climat ‘sous la tente avec les fidèles’ a fâcheusement tendance à engendrer des discours enflammés peu propice à apaiser le débat. En 2016, Amber Rudd, nouvellement nommée Ministre de l’Intérieur, succédant dans ce rôle à la Première ministre et voulant sans doute gagner ses galons de bon soldat exécutant la ‘volonté du peuple’ (le résultat du référendum), avait déclaré que toute entreprise qui employait des ressortissants de l’Union Européenne non-britanniques devrait les ficher… Même dans le camp pro-Brexit, cette sortie maladroite avait provoqué des haut-le cœur[4].

Deux ans plus tard, alors que la date fatidique du 29 mars 2019 approche (trop) vite, le climat politique est sous haute tension : Theresa May est sous la menace quasi-permanente d’une remise en cause formelle de son mandat de chef du parti – et donc de Premier ministre[5] – et les candidats à sa succession ne manquent pas, y compris Boris Johnson. La position délicate de la Première ministre me remet en mémoire des expressions imagées de deux personnalités hors normes de l’histoire britannique : Margaret Thatcher décrivant ce qu’elle pensait du compromis en politique : « C’est très dangereux de se tenir au milieu de la route : on se fait renverser par les deux côtés ». En essayant de gérer les attentes des Brexiters et Remainers, Theresa May ne satisfait personne et risque de faire les frais de son opération d’équilibriste.

Winston Churchill pour sa part décrivait ainsi la politique d’apaisement du gouvernement britannique vis-à-vis de l’Allemagne avant guerre : « Un partisan de l’apaisement est celui qui nourrit un crocodile en espérant qu’il le mangera en dernier ». Theresa May a-t-elle trop joué l’apaisement vis-à-vis des ardents Brexiters, nourrissant ainsi le crocodile pro-Brexit ? Les semaines qui viennent risquent d’être infestées de sauriens avec les pires intentions…

Jeremy Corbyn, chef controversé du Labour, qui n’arrive pas à faire décoller son parti dans les sondages alors que les Tories sont en pleine déconfiture, et récemment empêtré dans un débat délétère sur le racisme et l’antisémitisme au sein de son parti.

Le parti Liberal Democrats, le seul qui soit officiellement pro-européen et anti-Brexit (avec les Ecologistes) est inaudible.

Ce n’est donc sans doute pas un hasard si Bruxelles émets des signaux positifs depuis quelques jours : Michel Barnier laisse entendre qu’il est toujours réaliste de penser que lle Royaume-Uni et l’Union Européenne signeront l’accord de séparation d’ici « six à huit semaines ». Même si la position de fonds de l’Union, très claire depuis le début des négociations, n’a pas changé, le ton compte énormément. A un moment où les négociations atteignent leur point d’orgue, personne n’a intérêt à être face à un interlocuteur en déroute – ou pire, à se retrouver avec un autre interlocuteur.

Distinguer le politique de l’économique

Le gouvernement a décrit les conséquences possibles d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne sans accord le 29 mars 2019 dans les notes techniques qu’il vient de publier. Des opposants au Brexit enfoncent le clou et peignent une vision apocalyptique en cas de sortie désorganisée : frontières bloquées ; autoroutes d’accès au port de Douvres paralysées ; bouchons de centaines de kilomètres ; pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant ; police annulant tous les congés pour faire face à ce que le gouvernement appelle pudiquement ‘troubles de l’ordre public’ (lire ‘pillage’) ; etc.

Dans ce climat fébrile, les entreprises, françaises entre autres, s’interrogent sur le climat des mois à venir. Si les 30 derniers mois nous incitent à éviter toute prévision – qui a vu arriver Brexit, Donald Trump et Emmanuel Macron ? – et même si je me sens un peu ‘disque rayé’, constatons quand même que l’économie continue de défier les prévisions moroses pré- et post- référendum – la croissance 2017 a été de 1,8%[6], pas mirobolant mais loin de la catastrophe annoncée par certains. Le premier semestre 2018 a été plus modeste, à 0,6%, mais les chiffres pour le trimestre ‘glissé’ mai–juillet 2018 sont en amélioration à 0,6%, emmené par les services, le BTP et le commerce de détail – la météo très clémente et la Coupe du Monde ont joué un rôle important (une place en demi-finale était totalement inespérée). L’OCDE prévoie ainsi une croissance 2018 de 1,4%[7]. Le Royaume-Uni reste un membre du G7 et la cinquième économie mondiale, à quasi-égalité avec la France[8]. Un pays solvable de plus de 66 millions de consommateurs, dynamique et qui a su démontrer sa résilience dans le passé. Le chômage continue de battre des records historiques, 4% sur la période mai–juillet 2018 – quoique le débat s’intensifie sur les fameux « zero-hour contracts » qui huilent les rouages d’une économie si ‘flexible’[9] ; le gros bémol  dela faible productivité continue de défier analyses et remèdes.

Le volume très important des échanges commerciaux entre le pays et l’Union Européenne ne va pas cesser : à eux-seuls, 6 pays – Allemagne, Belgique, Espagne, France, Irlande, Italie – ont absorbés près de 40% des exportations du Royaume-Uni en 2016. Ce pays échange plus d’un milliard d’euros par semaine de biens et services avec la République d’Irlande ; les exportations vers cette même Irlande sont plus importantes que vers la Chine, l’Inde et le Brésil combinés.

 Conclusion : achetez des boules Quiès à filtre anti-Brexit

Dans la perspective de plusieurs semaines où le ton politique va s’enflammer, j’ai envie de conseiller à mes interlocuteurs de ne pas lire ou écouter quoi que ce soit qui émane du personnel politique ou d’une certaine presse sur Brexit, probablement jusqu’à fin novembre – sauf quelques voix restent censées dans la cacophonie, liste non exhaustive en bas de page.

Bonne rentrée !

Olivier MOREL

14 septembre 2018


 

A lire et suivre avec profit, noms et adresses tweeter :

Eric Albert, @IciLondres  |  Mark Boleat, @markboleat  |  Ian Dunt, @IanDunt  |

Janan Ganesh, @JananGanesh  |  Charles Grant, @CER_Grant ; @CER_EU  |

Mark Gregory, @MarkGregoryEY  |  Faisal Islam, @faisalislam  |

Sophie Pedder, @PedderSophie  |  John Peet, @JohnGPeet  |

Wolfgang Munchau, @EuroBriefing  |  Jean-Claude Piris, @piris_jc  |

Andrew Sentance, @asentance  |  Philip Stephens, @philipstephens  |

Martin Wolf, @martinwolf_  |

et

Marina Hyde, @MarinaHyde – ton acerbe, irrévérencieux et inclassable


[1] https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0302204631461-pourquoi-il-faut-fuirtwitter-et-facebook-2202133.ph

[2] Chequers est la résidence secondaire du Premier Ministre britannique. Theresa May y a dévoilé son Plan Brexit lors d’un séminaire du gouvernement le 6 juillet 2018, provoquant la démission de David Davies, Ministre responsable de la sortie de l’UE et principal interlocuteur de Michel Barnier, et Boris Johnson, Ministre des Affaires Etrangères, tous deux ardents Brexiters.

[3] Soit plus de 300 000 € ; il avait dû abandonner cette chronique lorsqu’il avait rejoint le gouvernement de Theresa May à l’été 2016 ; il avait d’ailleurs fameusement qualifié ses émoluments de chroniqueur (250 000 £ à l’époque), qu’il combinait encore avec son rôle de Maire de Londres, de « chicken feed » (roupie de sansonnet).

[4] Amber Rudd avait fait une campagne de référendum pro-européenne vigoureuse, dénonçant régulièrement les grossières promesses et autres mensonges des Brexiters sur les soi-disant avantages du Brexit ; on a dit que cette annonce provoquante au congrès du parti était aussi pour elle un moyen de gagner en crédibilité vis-à-vis de ses collègues Brexiters.

[5] Le chef du parti majoritaire à la Chambre des Communes forme un gouvernement ; en cas de changement au sein du parti entre 2 élections, le nouveau chef du parti devient Premier Ministre automatiquement – Gordon Brown succède ainsi à Tony Blair en 2007 ; Theresa May à David Cameron le 13 juillet 2016.

[6] https://data.oecd.org/gdp/real-gdp-forecast.htm#indicator-chart

[7] voir [6].

[8] https://www.weforum.org/agenda/2018/04/the-worlds-biggest-economies-in-2018/

[9] Lire avec profit « Hired: six Months Undercover in Low-Wage Britain », James Bloodworth, sur la face cachée de la « gig economy ».

Brexit, « Groundhog Day »

24 mois de « plus ça change, plus c’est la même chose », ou la paralysie catatonique du Parlement.

Ma dernière contribution avant la trêve estivale, un peu plus de 2 ans après le référendum du 23 juin 2016.

Pourquoi « Groundhog Day » ? On se souviendra de ce film américain (1993) dans lequel le journaliste joué par le comédien Bill Murray se réveille chaque matin et revit les dernières 24h, passant la journée à chercher à échapper à ce cercle vicieux, pour se réveiller à nouveau le lendemain et revivre la même journée, cauchemar semble-t-il sans issue. Le Brexit donne exactement la même impression – 24 mois de « plus ça change, plus c’est la même chose ».

Nous assistons en ce moment aux convulsions d’un gouvernement qui persiste à négocier avec lui-même plutôt qu’avec Bruxelles – David Davis, Ministre responsable de la sortie de l’Union Européenne, a passé juste 4 heures avec Michel Barnier depuis le 1er janvier 2018. Nous entendons les menaces de révolution de palais des ultra-Brexiters si Theresa MAY ne leur livre par un Brexit conforme à la ‘volonté du peuple’ exprimée le 23 juin 2016. Nous anticipons le séminaire gouvernemental du 6 juillet 2018 – en forme de ‘last chance saloon’ – pour décider de la position finale de négociation du gouvernement sur l’union douanière, mais on a déjà dit cela tellement de fois… Nous attendons avec un mélange d’espoir et de résignation le débat au Parlement dans la semaine du 16 juillet 2018 sur la « Trade Bill », projet de loi sur les futures relations commerciales avec l’UE – une nouvelle opportunité pour les députés de placer l’intérêt du pays au-dessus de la fidélité au parti, en essayant de maintenir le UK le plus proche possible de l’EU, soit voter pour un soft Brexit, anathème pour les partisans d’un hard Brexit.

Pour ce quelle valent, et pendant une coupe du Monde de Football autrement plus excitante, mes réflexions en 10 points sur une année Brexit en forme de « Groundhog Day »

1  Capitulation du rebelle en chef, notre ami Dominic GRIEVE QC MP – Le 20 juin 2018, la Chambre des Communes a finalement rejeté l’amendement à la Loi de Retrait du Royaume-Uni de l’Union Européenne, amendement qui aurait donné au Parlement un droit de regard sur les termes de l’accord conclu par l’Exécutif avec Bruxelles. Ce vote a été la culmination d’un bras de fer sans précédent entre le gouvernement, qui défend la prérogative de l’Exécutif de négocier un accord avec l’UE sans avoir à le soumettre au Parlement (et se réserve la possibilité de revenir sans accord – « No deal is better than a bad deal », dixit Theresa MAY) et les députés qui veulent jouer leur rôle de pouvoir demander au gouvernement de revoir sa copie si l’accord n’est pas satisfaisant, dans l’intérêt supérieur du pays. Le député conservateur Dominic GRIEVE, Queen’s Counsel (ou QC), l’élite des avocats plaidants, ancien Attorney General de David Cameron, viscéralement pro-européen et maintenant ardent défenseur d’un Brexit modéré, avait rédigé un amendement au projet de loi dans le sens d’un droit de regard du Parlement sur l’accord UK-UE. Ce texte avait rallié suffisamment de rebelles Conservateurs pour défaire le gouvernement avec les votes de l’opposition. Après des tractations sans fin, des promesses (non-tenues) de concessions de Theresa MAY en personne, une campagne de presse au vitriol ¹ , des menaces de ses propres collègues du Parti Conservateur, Dominic GRIEVE, sous la pression sans relâche du parti, a fini par voter à la dernière minute avec le gouvernement, contre son propre amendement et à la consternation de la poignée de rebelles qui défient encore l’Exécutif. On y perdrait son latin, ou plutôt son anglais, comme a tenté de le démontrer le greffier de la Chambre des Lords, lorsque la loi est passée en ‘deuxième deuxième lecture’ devant la Haute Chambre, le 20 juin 2018, à 19h30 :

« The Commons agree to certain amendments made by the Lords in lieu of amendments made by the Lords to the European (Withdrawal) Bill to which they disagreed.

They agree to the amendments made by the Lords to their amendment made in lieu of an amendment made by the Lords, to which they disagreed. 

And they agree to the amendments made by the Lords to their amendments made in lieu of the amendment made by the Lords to which they disagreed, with amendments, to which they desire the agreement of the Lords ».

En bref, c’est incompréhensible, ce qui illustre bien à sa manière la paralysie catatonique du Parlement.

2  Dominic GRIEVE – « Je suis député, je ne peux rien faire ! » – Dans des déclarations récentes, l‘ancien Attorney General de David Cameron exprimait son impuissance devant une situation inédite :

« C’est très compliqué de se retrouver dans le même parti que des gens avec qui on travaille depuis 25 ans, mais qui sont de l’autre côté de l’argument [sur le Brexit] »

« Le monde des affaires est aux abonnés absents »

« Les députés prient pour que quelque chose arrive, n’importe quoi, qui leur évite d’avoir à prendre une décision très difficile »

Il semblerait que le monde des affaires l’ait entendu – voir les déclarations d’Airbus et BMW, entre autres, sur le spectre d’un hard Brexit, avec le possible retour des contrôles et droits de douane et des frontières ‘dures’, synonyme de rupture de chaine de distributions paneuropéennes, ajustées à la minute près.

Qu’un homme politique aussi honorable, aussi intelligent, aussi digne que Dominic GRIEVE (un autre « meilleur d’entre nous »), puisse exprimer un tel sentiment d’impuissance, combiné avec sa capitulation devant l’Exécutif, laisse inquiet quant à la capacité du « plus vieux Parlement du monde » à jouer pleinement son rôle en cette période critique dans l’histoire du pays.

3  Le cynisme des Brexiteers ne connait pas de limites – Appelons Michel AUDIARD à la rescousse : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît »

  • Nigel LAWSON, ou « après moi le déluge » – L’ancien Ministre des Finances de Margaret THATCHER, président de Vote Leave, l’organisation qui a fait campagne en faveur du Brexit, admoneste Philip HAMMOND, son successeur aux finances, parce qu’il ose souligner le coût réel du Brexit – Monsieur LAWSON vit en France à l’abri des retombées du Brexit et y demande un permis de résident.
  • Jacob REES-MOGG – Somerset Capital Management, firme de gestion d’actifs co-fondé par le député conservateur, ardent zélote défenseur du Brexit, ouvre un bureau à Dublin en prévision des retombées négatives d’un hard Brexit.
  • Jeremy HUNT, Ministre de la Santé, rabroue Airbus pour oser alerter des dangers d’un hard Brexit sur sa chaîne de production européenne intégrée.
  • Que dire sur la vision unique du Ministre des Affaires Etrangères de Sa Très Gracieuse Majesté sur le monde de l’entreprise – voir ci-dessous en paragraphe 6 – je laisse la parole à Robert SHRIMSLEY, Financial Times, qui décrit ainsi l’attitude de Boris JOHNSON : « nihilisme stratégique d’un enfant gâté » !

4  Les britanniques n’ont jamais eu le même rapport politique, géographique, historique, philosophique et émotionnel au concept européen que les pays fondateurs. Ils ont une relation transactionnelle avec l’Union.

5  Le Royaume-Uni

  • pourrait mettre une décennie à sortir de l’Union Européenne ;
  • passera peut-être une décennie dehors – seul moyen de réaliser tangiblement qu’être seul quand on est une petite ile ventée et pluvieuse dans le nord-est de l’Atlantique dans le premier quart du XXIème siècle est loin d’être idéal ;
  • et une troisième décennie pour négocier sa réadmission.

6  Les Tories font tout pour mériter leur surnom de « Nasty Party » – L’expression est de Theresa MAY elle-même, lorsque les Conservateurs étaient dans l’opposition et qu’elle appelait ses collègues à se rendre plus éligibles…. Le parti, ‘infecté’ par le cancer anti-européen depuis plus de 30 ans, a laissé le Brexit se métastaser dans le pays. On est passé en très peu de temps :

  • du Zénith – les Jeux Olympiques de Londres en 2012, une nation dynamique, multiculturelle, multi-ethnique, bien dans sa peau et ouverte au monde ;
  • au Nadir – on a l’embarras du choix, mais je placerais ex-aequo :

– la capitulation du « plus vieux Parlement au monde » dans un bras de fer avec l’Exécutif, auto-proclamé expression de la « voix du peuple » ;

– le Ministre des Affaires Etrangères qui dit aux milieux d’affaires qui expliquent l’impact potentiellement négatif du Brexit : « Fuck business » (sic).

Force est de constater que les Tories sont aussi une formidable machine à gagner le pouvoir et à le conserver, semblerait-il à tout prix. C’est à ma connaissance le seul parti conservateur d’un grand pays démocratique à qui les sondages donnent encore plus de 40% des intentions de vote, au coude à coude avec l’opposition, après plus de 8 ans au pouvoir et malgré tout ce qui se passe.

7  Une crise politique n’est pas à exclure. Theresa MAY ne survit que parce qu’elle est utile et que personne ne veut d’un poste trop exposé (pour l’instant) – elle est une sorte de ‘paratonnerre politique’. On évoque le printemps 2019, après la sortie officielle de l’Union Européenne le 30 mars 2019, mais les prochains mois sont semés d’embûches potentiellement fatales – certains prédisent qu’elle ne survivra pas les 2 prochaines semaines.

8  Le mot juste du Premier Ministre Luxembourgeois, résumant parfaitement la position britannique dans un tweet de 18 mots – « They were in with a load of opt-outs. Now they are out and want a load of opt-ins ». Toute l’histoire ‘exceptionaliste’ du Royaume-Uni avec l’Union Européenne est ainsi résumée. Les britanniques sous-estiment dangereusement le niveau d’exaspération des négociateurs de Bruxelles. Cet apparent déni de réalité d’une partie du pays, une sorte de « même pas peur » force (presque) le respect.

Le Brexit pourrait-il paradoxalement amener à une réunification accélérée de l’Irlande – le Taoiseach Leo VARADKAR sera-t-il le Nelson MANDELA irlandais ? La réunification de l’ile d’Irlande est inéluctable et va dans le sens de l’histoire, mais le premier ministre pourrait accélérer cette histoire. Il fait un travail de fonds discret mais remarquable avec la communauté protestante d’Ulster, visitant régulièrement les petites villes farouchement loyalistes de l’autre côté de la frontière et dialoguant avec l’ennemi d’hier.

10  Le drame du Brexit, bande passante saturée – En absorbant toute l’énergie, physique et émotionnelle, et les budgets, Brexit risque fort de phagocyter tous les grands chantiers qui menacent la prospérité et la cohésion de ce pays :

  • Défense
  • Education
  • Santé
  • Fracture sociale
  • Infrastructures
  • Logement
  • Terrorisme / communautarisme

Cette période troublée me fait dire avec George ORWELL : « During times of universal deceit, telling the truth becomes a revolutionary act ».

Le mot de la fin appartient cependant au Général de GAULLE : « Comme un homme politique ne croit jamais ce qu’il dit, il est étonné quand il est cru sur parole »

Conclusion – Et les entreprises dans tout cela ?

Un sondage récent (avril-mai 2018) auprès d’un échantillon de 99 décideurs de la communauté française au UK ² – dont bon nombre sont des lecteurs de ce blog (merci !) – montrait que 40% des entreprises interrogées n’avait pas encore pris de mesures pour s’adapter au Brexit – signe du manque total de clarté qui persiste sur la nature des relations futures UK-UE : comment s’ajuster quand on ne sait pas à quoi s’ajuster ?

Mais les évènements évoluent vite dans le Brexitland : les exemples d’entreprises qui prennent des mesures préventives s’accumulent. Au-delà des avertissements d’Airbus et BMW il y a quelques jours sur les conséquences désastreuses d’un hard Brexit sur leurs opérations au UK, il est clair que certains prennent déjà des mesures – ici un groupe britannique qui convertit des succursales européennes en filiales pour conserver une présence juridique au sein de l’UE ; là l’ouverture d’une nouvelle exploitation en Allemagne pour mitiger les effets du Brexit. Si les transferts d’équipes vers les capitales du continent sont loin de l’hémorragie, il est évident que les groupes des secteurs bancaires, financiers et de l’assurance, qui savent qu’ils ne bénéficieront plus du passeport européen pour commercialiser leurs produits à travers l’UE depuis Londres, ont été les premiers à prendre les devants. Les industriels attendent avec moins en moins de patience que le régime des relations K-UE soit enfin connu.

Il reste que Londres et le UK ne vont pas perdre leur attractivité du jour au lendemain : le pays reste la 6eme puissance économique mondiale ³, au coude à coude avec la France, un pays solvable de plus de 65m d’habitants, avec une politique publique dont l’ADN est pro-business, et notre activité de conseil aux groupes étrangers qui investissent ici est toujours soutenue, mais le pays est englué dans un magma politique sans précédent.

Bon été !

  

Olivier MOREL

5 juillet 2018

¹ Dominic Grieve a fréquenté le Lycée Français Charles de Gaulle de Londres, sa mère était à moitié française et l’ambassadeur de France lui a récemment décerné la Légion d’Honneur : pour une certaine presse populaire, il est un agent étranger (français de surcroit, l’ennemi héréditaire !) qui veut saboter Brexit

² https://www.cripps.co.uk/blog/brexit/

³ Classement FMI 2017

 

« Before they were in with a lot of opt-outs, now they are out and want a lot of opt-ins » – Xavier Bettel, Premier Ministre du Luxembourg

Mon intervention à la conférence « Brexit : Should I Stay Or Should I Go? »

Le premier Ministre Luxembourgeois a ainsi résumé l’histoire de la relation du Royaume-Uni avec l’Union européenne, avec un sens de l’humour qu’on pourrait croire… britannique !

Lundi dernier, le 19 mars, Michel Barnier et David Davis annonçaient les termes d’un projet d’accord pour une période de transition de 21 mois après la sortir du Royaume Uni de l’Union européenne le 29 mars 2019. Le même jour, j’ai eu le plaisir d’intervenir à la récente conférence « Brexit : Should I Stay Or Should I Go? », organisé par www.franceinlondon.com, avec John Peet, political editor du très respecté hebdomadaire The Economist, et Seb Dance, député européen britannique.

Notre intervention ici, dont le titre emprunte la formule du PM luxembourgeois : « Is Britain better off in the EU with opt outs, or out with opt ins ? – A pragmatic view of Brexit »

 

BREXIT – UN PEU D’HISTOIRE POLITIQUE – Pourquoi n’y-a-t-il aucune opposition politique au Royaume-Uni pour s’opposer au Brexit ?

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents dans le débat crucial du Brexit ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes de mes interlocuteurs français et européens, perplexes devant des britanniques (modèle post-référendum 2016) qu’ils découvrent aux antipodes des interlocuteurs qu’ils pratiquent depuis plus de 40 ans dans les institutions de l’UE et en affaires. Au lieu de partenaires exigeants (ou « difficiles »), mais restant pragmatiques, hautement professionnels, pas idéologues et surtout toujours très bien préparés, ils ont face à eux le spectacle déconcertant de négociateurs pas préparés et incohérents jusqu’à la caricature. Cela pousse les plus cyniques à penser qu’il y a même anguille sous roche : c’est un artifice de négociation pour mieux faire surgir un « deus ex machina » à la dernière minute, la Perfide Albion a forcément quelque chose dans la manche !

Il faut examiner l’histoire politique britannique des dernières décennies pour trouver des éléments de réponse à la question : comment sommes-nous arrivés à cette situation très surprenante, l’absence d’opposition au Brexit, alors même qu’une majorité de députés – et une encore plus grande majorité de Lords – considère le Brexit comme un acte de sabordage / sabotage national.

Le moment est aussi opportun pour phosphorer sur le sujet :

  • Jeremy Corbyn, leader du Parti Travailliste, infléchit la position officielle du parti en faveur d’une union douanière avec l’UE – gagnant le support inattendu du CBI, le MEDEF britannique, pas du tout un support traditionnel du très à gauche Jeremy Corbyn, montrant à quel point le Brexit bouleverse les schémas traditionnels

  • l’UE vient de publier le projet de texte du traité de ‘divorce’, concrétisant l’accord conclu le 8 décembre dernier à Bruxelles ; réaction hostile immédiate du gouvernement – « le projet menace l’intégrité du Royaume Uni » – sujet qui fâche : la frontière entre la Republique d’Irlande et l’Ulster.

 

Raisons politico-historiques d’une situation en apparence absurd

Ingrédient N°1 – Le scrutin uninominal majoritaire à un tour lamine les petits partis et un leader anti Brexit crédible disparaît

Un mode de scrutin manichéen

Les députés (Members of Parliament, ou MP) sont élus en un seul tout de scrutin, avec le plus grand nombre de voix, même faible – dans un cas extrême, un MP peut donc gagner une élection avec seulement 15% ou 20% des voix, alors que ses opposants ont ensemble une majorité, qui se trouve … dans l’opposition. Deux exemples grandeur nature : (i) aux élections de 2015, les Conservateurs (Tories) obtiennent une majorité à la Chambre des Communes (5 sièges, certes faible), alors que leur part du vote national ne représente que 36,9% des voix ; (ii) en 2010, les Liberal Democrats, 3eme parti, recueillaient 23% des voies, contre 29% pour le Labour, mais ils obtiennent respectivement 57 et 259 sièges.

Le mode de scrutin lamine donc les petites formations politiques, et a installé essentiellement un système de 2 partis. La configuration physique de la Chambre des Communes témoigne d’ailleurs d’un système binaire, où les députés de la majorité et de l’opposition se font face.

Naissance et mort d’un troisième parti

Un parti centriste était né en 1981: le député travailliste, devenu Lord Owen[1], et 3 autres travaillistes modérés, font sécession du Labour qui opérait alors un virage à gauche marqué sous la direction de Michael Foot, pendant le premier gouvernement Thatcher. Ils fondent le Council for Social Democracy qui devient le Social Democratic Party (SDP). Ce parti, devenu en 1989 les Liberal Democrats (LibDem), culminera à 62 députés en 2005 et entrera au gouvernement en coalition avec les Conservateurs en 2010, leur leader Nick Clegg devenant Vice Premier Ministre.

Ce sera le ‘baiser qui tue’ pour ce parti – et son leader – le seul avec les Verts (une députée) à être officiellement pro-européen. Les LibDem n’avaient jamais participé à un gouvernement et l’association avec les Tories est catastrophique : devenant rapidement les seconds couteaux d’un gouvernement fermement conservateur, ils portent le chapeau des décisions impopulaires et ne parviennent pas à convaincre des électeurs et une presse sceptiques sur leur soi-disant rôle de modérateur des excès conservateurs. Le vote du parti s’effondre en 2015, et ils sont réduits à 8 députés. Son leader Nick Clegg perd lui-même son siège aux élections anticipées de juin 2017. Avec cette personnalité politique éloquente, polyglotte et ardemment européenne disparaît l’une des dernières voix résolument anti-Brexit à la Chambre des Communes.

Ingrédient N°2 – D’autres opposants neutralisés par l’agenda politique depuis quinze ans

« I am intensely relaxed about people getting filthy rich…» – dixit Peter (maintenant Lord) Mandelson, l’un des architectes de la transformation du Parti Travailliste et sa conquête du pouvoir en 1997. Après 18 ans d’opposition et un virage à gauche dans les années 1980, le Labour avait embrassé l’économie de marché et convaincu la City et le patronat de sa compétence pour gérer l’économie.  Tony Blair à sa tête, le parti remporte l’élection de 1997 avec une majorité écrasante – 66% des sièges. Il hérite d’une économie robuste, léguée par le premier ministre conservateur John Major (1992-1997), la croissance se poursuivant jusqu’à la crise financière de 2008.

Irak – La revanche de la Gauche

Tony Blair, pro-européen et anti-Brexit déterminé, est très critique à l’égard de la nouvelle direction de son parti, l’accusant de ne pas profiter du profond désarroi et de la division du gouvernement, et de ne pas avoir de ligne claire sur le Brexit – Jeremy Corbyn avait fait une campagne de référendum pro-Remain tiède et sans passion ; la seule politique du Labour est d’attendre que les Tories implosent sous le poids de leurs contradictions, tout en essayant de ne pas prendre parti sur le Brexit, le Labour étant presqu’aussi divisé sur le sujet que les Tories.

Il souligne que, face aux dossiers qui s’accumulent au passif des Tories – l’incroyable impéritie de la gestion du Brexit ; le système de santé en crise profonde ; l’éducation nationale en crise mais dont on parle à peine ; une société toujours profondément inégalitaire – le Labour devrait avoir 20 points d’avance dans les sondages.

Tony Blair est encore intervenu le 1er mars dans un appel passionné à l’UE, demandant aux européens de participer au sauvetage du Royaume-Uni en reformant l’Europe, et par là même offrir une voie de sortie honorable au pays.

Tony Blair, ‘kryptonite politique’

La source des maux actuels du Labour remonte à 2003 et se résume en deux mots : Irak et WMD (Weapons of Mass Destruction). Bien plus que le reste de la classe politique – les Conservateurs dans l’opposition avaient voté en faveur de l’intervention militaire en 2003 – la gauche du Parti Travailliste n’a toujours pas pardonné à Tony Blair et son gouvernement d’avoir exagéré la menace que Saddam Hussein aurait fait peser avec ses WMD (principalement chimiques), qui auraient pu être déployées en 45 minutes. Cela s’est avéré sans fondement et un bon nombre de membres du Labour ne lui pardonnent toujours pas d’avoir menti au Parlement pour justifier l’intervention militaire en Irak, aux côtés des Etats-Unis et sans l’aval de l’ONU.

Donc exit New Labour, expérience avortée de social démocratisation du Labour, et de Tony Blair, leader charismatique, éloquent et… inaudible.

Ingrédient N° 3 – Quelques voix pro-européennes en ordre dispersé

D’autres protagonistes pro-européens tentent de ramener le pays à la raison.

  1. John Major, Premier ministre conservateur à l’image falote, constamment en butte aux démons anti-européens de son parti quand il était au pouvoir (1992-97), a acquis une aura d’homme d’Etat respecté internationalement (pas sans rappeler le destin du Président américain Jimmy Carter) ; son discours récent (28 février) fut une attaque en règle contre la politique poursuivi par Theresa May et son gouvernement. Malgré sa calme autorité et le bon sens de ses propos, il est facile à ses détracteurs Brexiters de railler celui qui, Premier ministre, pestait contre les interventions de celle qui l’avait précédé au 10 Downing Street, Margaret Thatcher – la qualifiant de « back-seat driver ». Exit Sir John.
  2. Kenneth (Ken) Clarke – baron du parti conservateur et titulaire de tous les grands portefeuilles des gouvernements conservateurs depuis 1985 – Justice ; Commerce ; Finances ; Intérieur ; Education ; Santé ; Trésor ; Travail. Il est viscéralement anti-Brexit, mais bien seul.
  3. Lord Heseltine – ancien ministre charismatique (et rival) de Margaret Thatcher, baron du parti, il est un pro-européen convaincu ; retiré de la vie politique, ses interventions anti-Brexit ne transportent pas les foules.
  4. Dominic Grieve – député conservateur ; avocat plaidant (barrister, Queen’s Counsel), aussi éloquent en français qu’en anglais ; ancien Attorney General 2010-14 (conseil juridique du gouvernement et de la Couronne, poste très important), l’un des leaders des rebelles conservateurs qui ont récemment voté contre le gouvernement pour forcer l’exécutif à soumettre au Parlement l’accord qui est en ce moment-même négocié avec l’UE.

Il est bien seul, et soumis comme son collègue Ken Clarke et les quelques rebelles du parti Conservateur à d’intenses pressions de l’exécutif et des Whips, les députés chargés de faire respecter la discipline de vote.

On mentionnera enfin Nicola Sturgeon, à la tête du Scottish National Party. Le parti qui milite en faveur de l’indépendance écossaise a perdu de son lustre depuis son échec au référendum de 2014 : les Ecossais avaient voté à plus de 55% pour rester au sein du Royaume-Uni. Depuis, les Conservateurs écossais, en déclin depuis de longues années, se refont une santé politique sous la direction de leur énergique leader Ruth Davidson. Malgré le vote écossais au référendum de 2016 fortement pro-européen (62% en faveur de Remain), Nicola Salmon et son parti indépendantiste  peinent à peser dans le débat.

Il reste les réseaux sociaux, Twitter se substituant au Parlement pour servir de scène à un débat virulent qui n’y a pas lieu, alors même qu’une majorité confortable de parlementaires a voté Remain, et qu’il existe encore probablement une forte majorité qui pense que le Brexit est une folie.

C’est aussi l’occasion de constater en passant que les députés sont finalement assez rarement sollicités pour se prononcer sur un sujet aussi crucial, où le devenir du pays est en jeu. Ils semblent mal armés pour jouer ce rôle pourtant essentiel, tant la grande majorité semble habitué à se plier sans états d’âmes à la discipline de leur parti.

Où est La Mère de tous les Parlements quand on a besoin d’elle?

Cette petite leçon d’histoire politique britannique offre quelques éléments de réflexion pour tenter d’expliquer une situation politique totalement inédite, en essayant de démonter certains des ressorts d’un scénario improbable : celui d’un pays réputé pour son pragmatisme et son absence de dogme se ruant vers l’inconnu à la suite de zélotes et d’opportunistes, et le spectacle désolant d’une institution semble-t-il paralysée, à un moment où la nation a le besoin vital d’un parlement robuste qui joue son rôle de contre-pouvoir à l’exécutif, mais incapable d’enrayer ce que la majorité de ses membres soupçonne d’être au mieux un saut dans l’inconnu, au pire une folie.

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents ?

 

Olivier MOREL – 2 mars 2018

[1] Lord Owen devint en 1992 coprésident pour l’Union européenne du comité directeur de la Conférence internationale sur l’exYougoslavie