« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

Les Brexiters veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années ; les Remainers sont incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Dimanche dernier 23 juin était le (sinistre) 3eme anniversaire du référendum qui a vu les électeurs britanniques se prononcer pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. J’admets honnêtement que depuis mon dernier article le 25 février 2019, et le séminaire du 28 mars, je n’ai pas eu énormément le cœur à continuer à chroniquer Brexit. Le sujet me donne nettement l’impression que je suis devenu un disque rayé – plus ça change, plus c’est la même chose. Je suis aussi à court d’adjectifs pour décrire la déliquescence de la direction politique de ce grand pays. Le spectacle déplorable de l’élection du prochain chef du Parti Conservateur n’est pas de nature à remonter un moral déjà assez bas. Je crois refléter assez fidèlement l’ambiance générale, dans le public et les entreprises : nous sommes en mode post-Brexit, au quotidien plus personne n’en parle, ou ne veut en parler, un mélange de lassitude et d’embarras. La vie continue car il y a une limite humaine au temps que l’on peut passer à attendre que l’épée de Damoclès vous tombe sur le cou. Pour ceux qui suivent encore les médias, en particulier le pernicieux twitter (votre serviteur !), l’ennui le dispute à l’effarement : à chaque fois que l’on croit avoir atteint le fonds, tel député, telle chroniqueuse, tel aspirant premier ministre s’évertue à nous démontrer qu’il ou elle a encore assez d’énergie pour continuer à creuser.

Bon moment me semble-t-il pour prendre acte de trois ans complètement surréalistes et d’essayer de déchiffrer les possible scenarii des 6 prochains mois.

Un accord sur le mode ‘quadrature du cercle’ et un rendez-vous manqué

Retenons seulement quelques moment clefs :

Discours de Theresa MAY pendant la Conférence du Parti Conservateur début octobre 2016. Fraîchement élue à la tête du Parti Conservateur et Première ministre depuis le 13 juillet, dans la foulée de la démission de David CAMERON post référendum, celle qui a fait une campagne fort discrète pour le camp Remain – pro- européenne par raison et non par passion – veut prouver aux zélotes Brexiters qu’elle est toute acquise à leur cause : elle énonce ses premières lignes rouges, la fin de la liberté de circulation et de la juridiction de la Cour Européenne de Justice. Elle écarte donc de facto une relation étroite avec l’UE.

Un deuxième moment charnière intervient à l’été 2018, quand elle dévoile son Chequers Plan. Elle a réuni son gouvernement dans cet équivalent de la résidence de La Lanterne en France pour y dévoiler le projet d’accord qu’elle veut signer avec l’UE. L’un des éléments clefs en est l’engagement formel de maintenir une frontière ouverte sur l’Ile d’Irlande, ce qui de facto maintien le UK dans une orbite proche de l’UE. Totale contradiction avec la ligne rouge exprimée en octobre 2016, et coût politique également de cet accord : Theresa MAY avait tenté de faire jouer la solidarité gouvernementale, tentative ratée car David DAVIS et Boris JOHNSON, respectivement Ministre Responsable de la Sortie de l’UE et Ministre des Affaires Etrangères, démissionnent quelques jours plus tard pour marquer leur désaccord avec le projet qui maintiendrait le UK trop proche de l’UE, faisant du pays un « Etat vassal » de l’Union.

Donc deux postures contradictoires, dictées quasi exclusivement par la politique intérieure – l’une en octobre 2016 où Theresa MAY parle à l’aile pro-Brexit de son parti ; l’autre en juin 2018 quand elle honore les obligations du pays en vertu du Good Friday Agreement de 1998 qui garantit l’absence de frontière physique sur l’Ile d’Irlande.

De ces deux postures contradictoires naît un accord hybride avec l’UE, signé quelque 6 mois plus tard, le 25 novembre 2018. Alors que Theresa MAY avait convaincu ses interlocuteurs sceptiques à Bruxelles que c’était le seul accord qu’elle pourrait faire accepter au Parlement de Westminster, les députés britanniques en rejettent la ratification trois fois, avec des majorités écrasantes – et humiliante pour la Première ministre. Le dernier vote a lieu le jour même de la date prévue pour la sortie de l’UE, le 29 mars 2019.

Ce rendez-vous manqué, cette sortie si longtemps attendue par les Brexiters, sortie désordonnée qui devait provoquer le chaos, a fait long feu. Des entreprises et des particuliers avaient bien pris quelques mesures préventives – précommandes ; stockage ; recherches de voies alternatives pour rentrer au Royaume Uni, Douvres devant être saturé ; etc. Les Brexiters sont furieux d’être toujours membres de l’UE. Les Remainers sont toujours en deuil du résultat du référendum, mais sont divisés sur la solution pour sortir du purgatoire qu’est cette antichambre de non-membre. Les entreprises ont perdu tout espoir d’avoir une solution rapide à cette insupportable incertitude. Le tout a été un rendez-vous manqué, un immense gachis, un monumental pschitt.

Anesthésie

La combinaison (i) d’une procédure de sortie qui prend trop longtemps ; (ii) le spectre d’un désastre annoncé qui ne vient pas – Project Fear du camp Remain avant le référendum, qui annonçait un Armageddon économique en cas de sortie, qui ne s’est pas matérialisé, ce dont les Brexiters font gorge chaude ; (iii) on a repassé les plats pour anticiper le 29 mars 2019, en vain bien sûr ; (iv) et maintenant une élection au sein du Parti Conservateur pour élire un nouveau chef du parti qui deviendra ainsi Premier ministre. Cette élection ne donne lieu à aucun débat de fonds, puisque les impétrants s’adressent presqu’uniquement à leurs électeurs – les 314 députés du parti dans un premier temps ; les quelque 160 000 membres encartés du Parti Conservateur ensuite. Hors les candidats disent à leur électorat ce que celui-ci veut entendre : « Tout ira bien, j’irai à Bruxelles, et la puissance de ma personnalité à elle seule forcera l’UE à changer un accord qui a pris plus de deux ans à négocier, ils nous donnerons ce que nous demanderons, et notre avenir hors de l’UE sera radieux, tous les pays du monde se bousculeront pour signer des accords de libre-échange avec nous, parce que nous sommes ‘spéciaux’, et nous retrouverons enfin notre pleine souveraineté, etc. » – je paraphrase à peine. En bref, c’est comme si rien ne s’était passé depuis 3 ans. Et quand je dis que je me sens disque rayé…

Pas étonnant qu’au-delà de la profonde division du pays entre les Leavers et Remainers, plus personne ne veuille parler d’un sujet qui suscite au-delà de tout un immense embarras – toutes les nations ont peur du ridicule.

Le public et les acteurs économiques semblent anesthésiés – ont leur a fait le coup de la catastrophe annoncée deux fois – ils font donc ‘comme si’ la vie continuait normalement. Tout ceci sur fonds de nouveau leader du Parti Conservateur / Premier ministre, n’entrant pas en fonction avant la semaine du 22 juillet 2019 et un Parlement qui arrête de siéger quelques jours plus tard pour ne reprendre ses travaux que début septembre, soit moins de 2 mois avant la fin de la prolongation de 6 mois octroyée par l’UE. En l’annonçant, Donald TUSK avait eu ces paroles prophétiques à destination du Gouvernement britannique : « Please don’t waste this time ». Il devait savoir que c’était un vœu pieu.

Hors cette sorte de fausse normalité pourrait être dangereuse, car tout avertissement d’une sortie sans accord le 31 octobre 2019, assortie de recommandation de « préparation au pire en espérant le meilleur » risque fort de rester lettre morte.

La possibilité du No Deal et/ou d’élections anticipées augmente fortement

Les observateurs intelligents du drame qui se déroule sous nos yeux – il en reste ! – loin de l’exaltation tribale des uns et des autres, s’entendent sur le consensus que la perspective du No Deal (ou une élection, ou les deux) est plus élevée qu’elle ne l’a jamais été :

Jon Worth, qui estimait récemment la possibilité de No Deal à 20% https://jonworth.eu/brexit-what-next/

Ivan Rogers dans The Spectator du 18 juin 2019 – à lire avec profit

http://chrisgreybrexitblog.blogspot.com/  – un blogueur à suivre absolument si Brexit vous intéresse toujours…

On pourrait envisager le scénario des prochains mois ainsi :

1 Le nouveau Premier ministre, auréolé de son intronisation à la tête du pays par les membres du Parti Conservateur, représentant 0,35% de l’électorat du Royaume-Uni, vient chercher à Bruxelles… le beurre, l’argent du beurre et la crémière en prime… pardon je m’égare, il vient  renégocier l’accord.

2 Refus de l’UE, possiblement assorti de quelques ajustements/clarifications à la déclaration politique qui accompagne l’accord.

3 Nouvelle demande d’extension à l’UE, assortie de crise politique au Royaume-Uni, avec motion de censure provoquant une chute du Gouvernement. Il est difficile de savoir avec certitude si la crise suivrait ou précéderait la demande, mais comme Boris JOHNSON, grand favori pour l’emporter pour l’instant, insiste que le pays doit absolument quitter l’UE le 31 octobre, il semble inconcevable qu’il fasse cette demande. La crise politique arriverait donc dans un premier temps – des députés conservateurs ont indiqués qu’ils voteraient contre le Gouvernement si c’était la seule option pour éviter le No Deal, et la majorité des Conservateurs est très précaire.

4 Comme si tout cela était simple, ajoutons qu’il y a seulement 9 jours ouvrés entre le Conseil européen (17-18 octobre 2019, première rencontre formelle entre le nouveau Premier ministre et ses collègues européens, moment où il pourrait leur présenter une telle demande) et la date de sortie le 31 octobre 2019.

5 Des élections législatives anticipées entre octobre et décembre 2019. Pas de parti majoritaire – s’en suit une coalition minoritaire Labour-LibDem, à qui le souverain demande de former un gouvernement.

6 Ensuite, tout est possible – « all bets are off ! » comme on dit ici.

Pour parfaire ce tableau idyllique, précisons enfin que pour éviter un No Deal il faudrait :

  • Soit que le Parlement ratifie l’accord signé le 25 décembre 2019 – rejeté trois fois par les députés, et qui avait poussé Boris JOHNSON à la démission après que Theresa MAY ait dévoilé son Chequers Plan
  • Soit que Bruxelles accepte de changer l’accord, en particulier le fameux « Backstop » qui garantit la position de la frontière irlandaise – « fat chance! »
  • Bruxelles pourrait octroyer une nouvelle extension, mais pourquoi l’UE le ferait-elle cette fois-ci, devant le spectacle d’un pays en pleine crise identitaire, plus divisé que jamais sur son futur, l’UE ayant aussi ses propres priorités?

« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

J’ai repris cette citation qu’Ivan Rogers mentionne dans son excellent article dans The Spectator (voir supra). Talleyrand avait fait cette constatation navrée devant l’impéritie des nobles émigrés qui rentraient d’exil en France en 1814, et pensaient effacer la parenthèse de la Révolution pour reprendre leur existence comme si rien ne s’était passé. Ivan Rogers applique cette remarque à l’élection du chef du Parti Conservateur. Je crois qu’elle pourrait être élargie pour s’appliquer tant aux Brexiters – ils veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années – qu’aux Remainers, incapables de fournir un argumentaire positifs pro-Europe, toujours en deuil, et qui rejouent la partition de Project Fear, qui a tellement réussi pour le référendum (!) ; de plus, ils semblent incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Pour finir, j’ai en mémoire les paroles – prophétiques ? – de Pascal LAMY il y a bientôt trois ans. J’avais eu le privilège de faire partie avec celui qui fut Directeur Général de l’OMC pendant 8 ans d’un panel d’experts sur le Brexit, au Mondial des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en octobre 2016, quelques mois après le référendum. Un membre de l’audience de chefs d’entreprises lui avait demandé s’il y avait une possibilité que le Brexit n’arrive pas. Pascal LAMY avait estimé que rien n’est jamais impossible, mais que cette éventualité avait très peu de chance de se réaliser, « à moins », avait-il ajouté, « que le Brexit ne devienne trop compliqué, trop cher, trop long ».

Un accord est encore possible bien sûr – si les trois dernières années nous ont appris quelque chose, c’est bien qu’il ne fait jamais dire jamais – mais la probabilité des deux extrêmes, No Deal ou pas de Brexit (ou plutôt une prolongation du purgatoire, ni dedans ni dehors), a sérieusement augmentée.

Dans ce contexte, comment convaincre les acteurs économiques que se préparer au No Deal n’est pas un luxe ?

Bon été.

Olivier MOREL25 juin 2019

L’Union Européenne doit-elle siffler la fin de la recré ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre.

Le curseur du paysage politique du Royaume Uni est plus que jamais bloqué sur deep freeze : depuis la signature de l’accord de retrait et la déclaration politique le 25 novembre 2018 à Bruxelles, on n’a pas avancée d’un pouce vers un accord de sortie du Royaume-Uni le 29 mars 2019, dans 65 jours : Theresa May a annulé le vote de ratification de l’accord au Parlement une première fois avant Noël, tant la perspective d’une défaite était évidente. Mais quand le texte a enfin été soumis aux députés le 15 janvier 2019, l’ampleur de la déroute du gouvernement a été au-delà des prédictions les plus pessimistes : une marge de 230 députés – 202 pour, 432 contre. Il faut remonter à près d’une siècle (1924, gouvernement minoritaire du Premier ministre travailliste Ramsey MacDonald) pour trouver une défaite comparable – trois votes perdus de 140, 161 et 166 votes, les élections qui suivent donnent une majorité aux Conservateurs de Stanley Balwin qui devient Premier ministre. Theresa May a perdu avec une marge bien plus impressionnante et en temps normal, dans la foulée d’un tel cataclysme parlementaire, le Premier ministre aurait présenté sa démission dans l’heure. Mais ce ne sont pas des temps normaux. La motion de censure déposée par Jeremy Corbyn au nom de l’opposition travailliste le lendemain a été rejeté par le Parlement par 325 voix contre 306 – la discipline de parti est momentanément réapparue.

Le calendrier du Brexit, évènement le plus important pour le Royaume-Uni depuis la guerre, est donc soumis aux vicissitudes de petits calculs politiciens, et il est totalement paralysé : un gouvernement zombie, qui ne peut rien faire voter, mais qui ne change pas de ligne non plus. De prétendues concertations avec les autres partis ; un soi-disant Plan B qui n’est qu’un Plan A bis ; les suggestions absurdes et sinistres – renégociation des Accords du Vendredi Saint qui ont sanctionné la fin de la guerre civile en Irlande du Nord en 1998, pour lever les objections sur le fameux backstop, qui garantie l’absence de frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord et l’intégrité du marché unique ; les tentatives pathétiques et maladroites de diviser les membres de la coalition au pouvoir à Dublin ; tout est bon pour gagner du temps, mais ces artifices dissimulent mal l’objectif de la Première ministre : utiliser le temps qui passe pour acculer les députés à voter pour l’accord signé avec Bruxelles, plutôt que d’avoir la responsabilité d’un Hard Brexit sans accord le 29 mars 2019.

Il existe bien une majorité de députés contre ce No Deal Brexit, mais ils ont voté massivement contre le deal de Theresa May pour des raisons très différentes – les Brexiters ultra car cette forme de Brexit ne satisfait pas leurs fantasmes de souveraineté retrouvée ; les Remainers et pro-Brexit modérés, car cet accord représente une absurdité comparée à l’appartenance à l’UE – les obligations sans avoir voix au chapitre, cela vide de sens le fait de quitter l’Union ; et la stratégie de la direction travailliste qui est de faire tomber le gouvernement coûte que coûte.

Une autre raison essentielle de la paralysie du Parlement est que les députés, unis contre l’accord de Theresa May, n’arrivent pas à s’entendre sur ce qu’ils veulent – sans parler du fait qu’en l’absence d’un parti politique regroupé derrière une seule idée, la mécanique parlementaire rend très difficile la tâche de s’organiser pour voter pour une solution. L’absurdité est donc que, même si la grande majorité des députés est contre le No Deal Brexit, on risque fort d’y arriver par accident. L’histoire pourrait être sévère à l’endroit de députés qui ont voté sans état d’âmes pour un référendum, sans même imposer de lignes rouges, comme une majorité qualifiée ; ils ont voté pour le déclenchement de l’Article 50 en mars 2017, sans savoir ce que le pays voulait vraimentet sans connaitre la destination ; et maintenant qu’il y a un accord en vue, ils semblent se réveiller enfin et réaliser l’état déplorable du pays ; ils rejettent l’accord négocié depuis plus de 2 ans qui, aussi imparfait soit-il, a le mérite d’exister et d’éviter une possible sortie de route le 29 mars 2019. Le monde des affaires n’aime pas non plus cet accord, mais est disposé à se boucher le nez et lui apporter son appui, ne serait-ce que pour gagner un peu de temps et s’organiser, avec une période transitoire près de deux ans, peut-être plus si elle était prolongée.

Quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer face à ce chaos ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre 2018.

Outre les mécanismes parlementaires décrits plus haut, qui font obstacle à une vraie majorité pour éviter un Hard Brexit, l’autre raison de cette paralysie est que les parlementaires ont essentiellement trois choix : (i) Deal Theresa May ; (ii) Hard Brexit ; (iii) pas de Brexit. Comme on le sait maintenant, s’il existe une majorité contre le Deal Theresa May, il n’existe pas de majorité pour l’une des autres options. Dans le dernier cas – pas de Brexit – l’espoir de nombreux Remainers est l’organisation d’un deuxième référendum qui reviendrait sur la décision du 23 juin 2016, maintenant que le pays est mieux informé sur les véritables enjeux de la sortie de l’UE et les mensonges et rêves impossibles que les Brexiters ont vendu à la Nation (que les réseaux sociaux ont baptisés unicorns, avec un mélange tout britannique de poésie et de cynisme). L’issue de ce nouveau scrutin est par ailleurs très loin d’être acquise, entre autre parce que le camp Remain ressert les mêmes arguments qu’il y a trois ans sur les effets négatifs de la sortie de l’UE, sans message positif pro-européen – on connaît l’issue de cette approche… Il est trop tard pour organiser un tel scrutin avant le 29 mars 2019, une extension du délai de deux ans entre le déclenchement de l’Article 50 et la sortie de l’UE deviendrait donc une nécessité.

C’est là que l’UE a une carte à jouer, car l’extension a besoin de l’approbation des 27 Etats Membres. Si les Britanniques la demandaient, l’UE pourrait « siffler la fin de la récré » : en refusant l’extension, l’UE réduit le choix à deux options : Deal Theresa May v Hard Brexit. En éliminant la possibilité d’un autre référendum, cela forcerait les parlementaires à choisir rapidement entre un Deal Theresa May très imparfait, mais qui assure une relative stabilité et laisse aux entreprises le temps de s’organiser, et la pagaille et le coût économique d’un Hard Brexit.

Comme on dit en anglais, « sometime you have to be cruel to be kind » : devant un pays tétanisé par une crise existentielle, l’UE pourrait aider ses amis britanniques à prendre une décision qu’ils semblent incapables de prendre eux-mêmes.

En passant, cela laisse aussi la porte entr’ouverte à une quatrième option : le retrait pur et simple de la notification de sortie de l’Article 50 par le Royaume-Uni, c.-à-d. l’annulation de Brexit – ce que beaucoup d’européens accueilleraient avec soulagement. Fort audacieux serait celui qui parierait contre cette possibilité, qui semble pourtant appartenir aujourd’hui au monde des unicorns.

Olivier MOREL

23 janvier 2019

BREXIT – UN PEU D’HISTOIRE POLITIQUE – Pourquoi n’y-a-t-il aucune opposition politique au Royaume-Uni pour s’opposer au Brexit ?

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents dans le débat crucial du Brexit ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes de mes interlocuteurs français et européens, perplexes devant des britanniques (modèle post-référendum 2016) qu’ils découvrent aux antipodes des interlocuteurs qu’ils pratiquent depuis plus de 40 ans dans les institutions de l’UE et en affaires. Au lieu de partenaires exigeants (ou « difficiles »), mais restant pragmatiques, hautement professionnels, pas idéologues et surtout toujours très bien préparés, ils ont face à eux le spectacle déconcertant de négociateurs pas préparés et incohérents jusqu’à la caricature. Cela pousse les plus cyniques à penser qu’il y a même anguille sous roche : c’est un artifice de négociation pour mieux faire surgir un « deus ex machina » à la dernière minute, la Perfide Albion a forcément quelque chose dans la manche !

Il faut examiner l’histoire politique britannique des dernières décennies pour trouver des éléments de réponse à la question : comment sommes-nous arrivés à cette situation très surprenante, l’absence d’opposition au Brexit, alors même qu’une majorité de députés – et une encore plus grande majorité de Lords – considère le Brexit comme un acte de sabordage / sabotage national.

Le moment est aussi opportun pour phosphorer sur le sujet :

  • Jeremy Corbyn, leader du Parti Travailliste, infléchit la position officielle du parti en faveur d’une union douanière avec l’UE – gagnant le support inattendu du CBI, le MEDEF britannique, pas du tout un support traditionnel du très à gauche Jeremy Corbyn, montrant à quel point le Brexit bouleverse les schémas traditionnels

  • l’UE vient de publier le projet de texte du traité de ‘divorce’, concrétisant l’accord conclu le 8 décembre dernier à Bruxelles ; réaction hostile immédiate du gouvernement – « le projet menace l’intégrité du Royaume Uni » – sujet qui fâche : la frontière entre la Republique d’Irlande et l’Ulster.

 

Raisons politico-historiques d’une situation en apparence absurd

Ingrédient N°1 – Le scrutin uninominal majoritaire à un tour lamine les petits partis et un leader anti Brexit crédible disparaît

Un mode de scrutin manichéen

Les députés (Members of Parliament, ou MP) sont élus en un seul tout de scrutin, avec le plus grand nombre de voix, même faible – dans un cas extrême, un MP peut donc gagner une élection avec seulement 15% ou 20% des voix, alors que ses opposants ont ensemble une majorité, qui se trouve … dans l’opposition. Deux exemples grandeur nature : (i) aux élections de 2015, les Conservateurs (Tories) obtiennent une majorité à la Chambre des Communes (5 sièges, certes faible), alors que leur part du vote national ne représente que 36,9% des voix ; (ii) en 2010, les Liberal Democrats, 3eme parti, recueillaient 23% des voies, contre 29% pour le Labour, mais ils obtiennent respectivement 57 et 259 sièges.

Le mode de scrutin lamine donc les petites formations politiques, et a installé essentiellement un système de 2 partis. La configuration physique de la Chambre des Communes témoigne d’ailleurs d’un système binaire, où les députés de la majorité et de l’opposition se font face.

Naissance et mort d’un troisième parti

Un parti centriste était né en 1981: le député travailliste, devenu Lord Owen[1], et 3 autres travaillistes modérés, font sécession du Labour qui opérait alors un virage à gauche marqué sous la direction de Michael Foot, pendant le premier gouvernement Thatcher. Ils fondent le Council for Social Democracy qui devient le Social Democratic Party (SDP). Ce parti, devenu en 1989 les Liberal Democrats (LibDem), culminera à 62 députés en 2005 et entrera au gouvernement en coalition avec les Conservateurs en 2010, leur leader Nick Clegg devenant Vice Premier Ministre.

Ce sera le ‘baiser qui tue’ pour ce parti – et son leader – le seul avec les Verts (une députée) à être officiellement pro-européen. Les LibDem n’avaient jamais participé à un gouvernement et l’association avec les Tories est catastrophique : devenant rapidement les seconds couteaux d’un gouvernement fermement conservateur, ils portent le chapeau des décisions impopulaires et ne parviennent pas à convaincre des électeurs et une presse sceptiques sur leur soi-disant rôle de modérateur des excès conservateurs. Le vote du parti s’effondre en 2015, et ils sont réduits à 8 députés. Son leader Nick Clegg perd lui-même son siège aux élections anticipées de juin 2017. Avec cette personnalité politique éloquente, polyglotte et ardemment européenne disparaît l’une des dernières voix résolument anti-Brexit à la Chambre des Communes.

Ingrédient N°2 – D’autres opposants neutralisés par l’agenda politique depuis quinze ans

« I am intensely relaxed about people getting filthy rich…» – dixit Peter (maintenant Lord) Mandelson, l’un des architectes de la transformation du Parti Travailliste et sa conquête du pouvoir en 1997. Après 18 ans d’opposition et un virage à gauche dans les années 1980, le Labour avait embrassé l’économie de marché et convaincu la City et le patronat de sa compétence pour gérer l’économie.  Tony Blair à sa tête, le parti remporte l’élection de 1997 avec une majorité écrasante – 66% des sièges. Il hérite d’une économie robuste, léguée par le premier ministre conservateur John Major (1992-1997), la croissance se poursuivant jusqu’à la crise financière de 2008.

Irak – La revanche de la Gauche

Tony Blair, pro-européen et anti-Brexit déterminé, est très critique à l’égard de la nouvelle direction de son parti, l’accusant de ne pas profiter du profond désarroi et de la division du gouvernement, et de ne pas avoir de ligne claire sur le Brexit – Jeremy Corbyn avait fait une campagne de référendum pro-Remain tiède et sans passion ; la seule politique du Labour est d’attendre que les Tories implosent sous le poids de leurs contradictions, tout en essayant de ne pas prendre parti sur le Brexit, le Labour étant presqu’aussi divisé sur le sujet que les Tories.

Il souligne que, face aux dossiers qui s’accumulent au passif des Tories – l’incroyable impéritie de la gestion du Brexit ; le système de santé en crise profonde ; l’éducation nationale en crise mais dont on parle à peine ; une société toujours profondément inégalitaire – le Labour devrait avoir 20 points d’avance dans les sondages.

Tony Blair est encore intervenu le 1er mars dans un appel passionné à l’UE, demandant aux européens de participer au sauvetage du Royaume-Uni en reformant l’Europe, et par là même offrir une voie de sortie honorable au pays.

Tony Blair, ‘kryptonite politique’

La source des maux actuels du Labour remonte à 2003 et se résume en deux mots : Irak et WMD (Weapons of Mass Destruction). Bien plus que le reste de la classe politique – les Conservateurs dans l’opposition avaient voté en faveur de l’intervention militaire en 2003 – la gauche du Parti Travailliste n’a toujours pas pardonné à Tony Blair et son gouvernement d’avoir exagéré la menace que Saddam Hussein aurait fait peser avec ses WMD (principalement chimiques), qui auraient pu être déployées en 45 minutes. Cela s’est avéré sans fondement et un bon nombre de membres du Labour ne lui pardonnent toujours pas d’avoir menti au Parlement pour justifier l’intervention militaire en Irak, aux côtés des Etats-Unis et sans l’aval de l’ONU.

Donc exit New Labour, expérience avortée de social démocratisation du Labour, et de Tony Blair, leader charismatique, éloquent et… inaudible.

Ingrédient N° 3 – Quelques voix pro-européennes en ordre dispersé

D’autres protagonistes pro-européens tentent de ramener le pays à la raison.

  1. John Major, Premier ministre conservateur à l’image falote, constamment en butte aux démons anti-européens de son parti quand il était au pouvoir (1992-97), a acquis une aura d’homme d’Etat respecté internationalement (pas sans rappeler le destin du Président américain Jimmy Carter) ; son discours récent (28 février) fut une attaque en règle contre la politique poursuivi par Theresa May et son gouvernement. Malgré sa calme autorité et le bon sens de ses propos, il est facile à ses détracteurs Brexiters de railler celui qui, Premier ministre, pestait contre les interventions de celle qui l’avait précédé au 10 Downing Street, Margaret Thatcher – la qualifiant de « back-seat driver ». Exit Sir John.
  2. Kenneth (Ken) Clarke – baron du parti conservateur et titulaire de tous les grands portefeuilles des gouvernements conservateurs depuis 1985 – Justice ; Commerce ; Finances ; Intérieur ; Education ; Santé ; Trésor ; Travail. Il est viscéralement anti-Brexit, mais bien seul.
  3. Lord Heseltine – ancien ministre charismatique (et rival) de Margaret Thatcher, baron du parti, il est un pro-européen convaincu ; retiré de la vie politique, ses interventions anti-Brexit ne transportent pas les foules.
  4. Dominic Grieve – député conservateur ; avocat plaidant (barrister, Queen’s Counsel), aussi éloquent en français qu’en anglais ; ancien Attorney General 2010-14 (conseil juridique du gouvernement et de la Couronne, poste très important), l’un des leaders des rebelles conservateurs qui ont récemment voté contre le gouvernement pour forcer l’exécutif à soumettre au Parlement l’accord qui est en ce moment-même négocié avec l’UE.

Il est bien seul, et soumis comme son collègue Ken Clarke et les quelques rebelles du parti Conservateur à d’intenses pressions de l’exécutif et des Whips, les députés chargés de faire respecter la discipline de vote.

On mentionnera enfin Nicola Sturgeon, à la tête du Scottish National Party. Le parti qui milite en faveur de l’indépendance écossaise a perdu de son lustre depuis son échec au référendum de 2014 : les Ecossais avaient voté à plus de 55% pour rester au sein du Royaume-Uni. Depuis, les Conservateurs écossais, en déclin depuis de longues années, se refont une santé politique sous la direction de leur énergique leader Ruth Davidson. Malgré le vote écossais au référendum de 2016 fortement pro-européen (62% en faveur de Remain), Nicola Salmon et son parti indépendantiste  peinent à peser dans le débat.

Il reste les réseaux sociaux, Twitter se substituant au Parlement pour servir de scène à un débat virulent qui n’y a pas lieu, alors même qu’une majorité confortable de parlementaires a voté Remain, et qu’il existe encore probablement une forte majorité qui pense que le Brexit est une folie.

C’est aussi l’occasion de constater en passant que les députés sont finalement assez rarement sollicités pour se prononcer sur un sujet aussi crucial, où le devenir du pays est en jeu. Ils semblent mal armés pour jouer ce rôle pourtant essentiel, tant la grande majorité semble habitué à se plier sans états d’âmes à la discipline de leur parti.

Où est La Mère de tous les Parlements quand on a besoin d’elle?

Cette petite leçon d’histoire politique britannique offre quelques éléments de réflexion pour tenter d’expliquer une situation politique totalement inédite, en essayant de démonter certains des ressorts d’un scénario improbable : celui d’un pays réputé pour son pragmatisme et son absence de dogme se ruant vers l’inconnu à la suite de zélotes et d’opportunistes, et le spectacle désolant d’une institution semble-t-il paralysée, à un moment où la nation a le besoin vital d’un parlement robuste qui joue son rôle de contre-pouvoir à l’exécutif, mais incapable d’enrayer ce que la majorité de ses membres soupçonne d’être au mieux un saut dans l’inconnu, au pire une folie.

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents ?

 

Olivier MOREL – 2 mars 2018

[1] Lord Owen devint en 1992 coprésident pour l’Union européenne du comité directeur de la Conférence internationale sur l’exYougoslavie

Passage de témoin ?

La visite du Président Macron le 18 janvier à l’académie militaire de Sandhurst – le Saint-Cyr britannique – pour le Sommet Franco-Britannique fut riche en symboles, certains visibles, d’autres moins.

D’abord l’apparat (pageantry, beau terme anglais). Le geste du Président d’offrir à ses hôtes le prêt de la Tapisserie de Bayeux, geste diplomatique incroyablement habile : il donne le ton et par la même est en position de contrôle affectif. Qui oserait critiquer un invité armé d’un tel cadeau, mais qui distille en même temps un message pertinent : vous (les Britanniques) êtes les descendant d’envahisseurs (Normands), eux-mêmes des ‘envahisseurs acclimatés’ (Vikings en Normandie). Conclusion : nous sommes tous un peu des migrants, croire qu’on peut prospérer en fermant ses frontières est voué à l’échec. Petite pierre dans le jardin des Brexiters anti-immigrants. On peut lire dans ce geste d’autres symboles – positifs : nous sommes vraiment des jumeaux, avec deux histoires qui se confondent ; ou plus cyniques : un dirigeant (Harold) qui ne tient pas parole finit mal – Harold promet à Guillaume la couronne d’Angleterre lors d’un séjour accidentel en Normandie, mais s’autoproclame roi à son retour, ce qui provoque la colère de Guillaume qui vient reprendre ce qu’il estime être sien ; Harold meurt à la bataille de Hastings, d’une flèche normande dans l’œil (selon la Tapisserie – l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs…).

Sur le fonds, d’autres symboles importants. D’un côté, un chef d’Etat en pleine possession de ses pouvoirs : une majorité parlementaire écrasante lui permettant de faire ce qu’il a promis ; une opposition quasi-inexistante ; un président jeune (20 ans de moins que son hôte Theresa May), réformateur, visionnaire et ouvertement pro-européen. De l’autre côté de la table, le chef du gouvernement d’un pays qui a décidé par référendum de quitter l’Union européenne il y a 19 mois, déclenchant un séisme politique et une véritable crise existentielle, évènement d’une magnitude sans précédent depuis la seconde guerre mondiale. Ce chef de gouvernement, Theresa May, survit dans un climat de constante imprévisibilité politique : majorité parlementaire très fragile ; parti conservateur – et gouvernement – profondément divisés sur la nature des relations futures du pays avec son plus important partenaire commercial, l’Union Européenne ; un pays épuisé par un débat anxiogène sur le Brexit, sujet qui phagocyte tous les autres et ne laisse aucune place, aucun budget et aucun espace mental pour gérer les grands défis de tout pays développé dans le premier quart du 21e siècle : santé ; sécurité ; environnement ; éducation ; divisions sociales et économiques / inégalités. Ajoutons des sujets spécifiques au Royaume-Uni :  rééquilibrage de l’économie – pour faire court, moins de finance dans le mix et plus de Nord / moins de Sud – ; investissements dans les infrastructures.

Theresa May critiquée jusque dans son propre camp, comme il y a quelques jours, pour la « timidité et le manque d’ambition du Gouvernement qui par conséquent déçoit constamment ». Venant d’un député normalement loyal, la critique fait mouche et fait mal. A contraster avec un président « Jupitérien », qui réunit 140 patrons des plus grands entreprises de la planète à Versailles, et s’attire un tweet élogieux de Lloyd Blankfein, le Président directeur-général de Goldman Sachs : « Gros effort, sincère et efficace, il semble qu’une nouvelle ère s’ouvre en France ».

Deux épisodes, déroutants pour un observateur neutre, illustrent la division qui persiste dans le pays et le désarroi au sein de l’appareil de gouvernement :

  • 22 décembre 2017 : un tweet de Theresa May annonce triomphalement le retour du « précieux passeport britannique bleu » après la sortie de l’UE, comme « expression de notre indépendance et notre souveraineté – symbole de notre appartenance à une grande et fière nation ». Annonce aussitôt saluée par les partisans du Brexit comme une victoire contre l’immixtion bureaucratique de l’UE qui avait imposé la couleur rouge foncé (« Burgundy ») du document actuel ; a contrario, les quolibets des pro-européens ont raillé le ton nationaliste et nostalgique de l’annonce, rappelant que (i) le nouveau passeport bleu roi ne ressemble en rien à l’ancien passeport bleu très foncé, quasi-noir ; (ii) les pays de l’UE ont le choix de la couleur du passeport, à l’initiative du pays membre ; (iii) le gouvernement devrait passer son temps sur des sujets plus sérieux que la couleur du passeport – et de conclure qu’« ils réarrangent les transats sur le pont du Titanic ! » ;
  • face aux critiques répétées que le gouvernement n’avait aucune idée sur la direction du pays post-Brexit, David Davis, le Ministre Pour la Sortie de l’Union Européenne, a assuré le Parlement que son ministère avait préparé près de 60 rapports sectoriels très détaillés sur l’impact du Brexit ; il a été sommé à de nombreuses reprises de les circuler aux parlementaires pour contribuer à un débat démocratique et transparent sur ce sujet fondamental, y compris une comparution houleuse devant les députés de la Commission Parlementaire pour la Sortie de l’UE ; après être finalement arrivé à court d’excuses pour ne pas les publier, et avoir été menacé d’outrage au Parlement pour avoir menti aux députés, les fameux rapports une fois publiés se sont avérés être une compilation médiocre qu’un député a résumé ainsi: « La plupart des informations sont sur Wikipedia ou identifiables avec une brève recherche sur Google. David Davis a clairement menti à la Chambre [affirmant que 58 rapports très détaillés étaient prêts], puis a confié à ses fonctionnaires la tâche peu enviable de créer ces rapports en 2 semaines. Ils ressemblent au copier-coller d’un étudiant paniqué qui rédige une dissertation à la dernière minute ».

Un deuxième aspect fascinant de la visite du Président Macron, cette fois sur le long terme : elle symbolise peut-être le passage de témoin d’un pays à l’autre, l’inversement d’un cycle de près de trente ans.

Depuis trois décennies, Londres et le Royaume-Uni font figure de modèle à la France : les entrepreneurs français viennent s’y installer, fascinés par un pays dont l’ADN est « pro-business » ; les étudiants s’inscrivent dans des facs à l’épicentre de l’univers anglophone, ou à la recherche d’un ‘petit job’ facile à décrocher et facile à quitter – contraste saisissant avec la France où décrocher un stage non-rémunéré relève du sacerdoce ; même des retraités français trouvent du charme aux berges de la Tamise !

Depuis plus de 25 ans, je rencontre des politiques (de tout bord) et des hauts fonctionnaires français qui viennent observer un pays bouillonnant d’idées, sur le thème générique « quels leçons peut-on tirer des Britanniques pour réformer un pays en dix leçons », ou « que pouvons-nous faire pour mettre fin à la paralysie et l’incapacité à reformer de la France ? ». Les changements initiés par les trois gouvernements Thatcher dans les années 1990 et poursuivies par ceux de John Major et Tony Blair ont révolutionné ce pays, déclenchant l’envie de la France – et l’agacement, jamais loin – sur la capacité du pays à se réformer de manière spectaculaire. « Si les britanniques peuvent le faire, pourquoi pas nous ? » est une phrase que j’ai beaucoup entendue ! Hors ce pays modèle revient de très loin. Le Royaume Uni sort de la deuxième guerre mondiale vainqueur mais exsangue – le rationnement dure jusqu’à l’été 1954 – et connaît une longue descente aux enfers. Dans les années 70, après avoir décliné l’invitation à rejoindre les pays fondateurs de la CECA, puis s’être vu fermé la porte de la CEE, le Royaume-Uni touche le fond : le pays en voie de tiers-mondialisation quémande un prêt au FMI et rationne l’énergie avec des coupures de courant dans l’industrie et les foyers britanniques. Pas étonnant que le pays endosse alors le costume sinistre d’« homme malade de l’Europe », avant finalement de rejoindre la CEE en 1973.  Contraste de l’autre côté de La Manche : la France est en pleine « Trentes Glorieuses », ayant retrouvée croissance, panache et influence, entre autres sous les présidences de Gaulle, après les traumatismes indochinois et algériens. Retour à Londres : sous l’impulsion des Conservateurs, au pouvoir de 1979 à 1997, suivi des Travaillistes du New Labour jusqu’en 2010, les gouvernements successifs ont présidé à 30 ans de réformes et de croissance. Euphorie à Londres, avec l’apogée des Jeux Olympiques de 2012 – octroyés à Londres contre Paris, décidément rien ne change. La France, elle, s’enfonce à son tour dans la paralysie à partir des années 1990 : nos dirigeants successifs, de droite comme de gauche, se montrent incapables de mener à bien les réformes de fonds qu’ils savent pourtant tous indispensables.

Jusqu’à un certain référendum le 23 juin 2016 au Royaume-Uni, et l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française moins d’un an plus tard : la bascule franco-britannique est repartie dans l’autre sens.

Aspect fascinant de la relation de nos deux pays : frères jumeaux, frères ennemis, mais semble-t-il condamnés à ne pas connaître la prospérité en même temps, comme si un étrange et pervers vase-communiquant empêchait l’euphorie des deux côtés de La Manche au même moment.

Olivier Morel – 26 janvier 2018