Brexit is back !

Comment le gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté viole le droit international, mais de manière « spécifique et limitée »

A trois mois de la fin de la période de transition et du vrai Brexit, en pleine crise sanitaire mondiale qui a mis à genou l’économie et mobilise toutes les énergies, le Brexit fait un retour fracassant sur le devant de la scène britannique. C’est inévitable au vu de la paralysie des négociations entre Michel Barnier et Sir David Frost ; c’est aussi un drame politique et une crise identitaire nationale qui n’a pas cessé depuis plus de quatre ans ; cela n’est plus la préoccupation No1 des britanniques, des sondages montrant qu’ils sont plus divisés sur le port du masque ou sur les mesures de distanciation sociale qu’ils ne l’ont jamais été sur le Brexit – ce n’est pas peu dire. Après le gel de l’activé économique et sociale pendant le confinement, où l’économie britannique s’est contractée de 25% en un trimestre, les entreprises reprennent l’activité avec des contrastes marqués en fonction des secteurs – certaines totalement dévastées pas le Covid-19, en danger de mort, d’autres continuant leur expansion, par croissance externe et ou procédant à des mutations vers un nouveau monde que la pandémie a parfois accélérées.

Voici donc une piqûre de rappel historique et de brefs enseignements à tirer de ce dernier rebondissement de la saga Brexit.

Remise en contexte et rappel historique

L’accord dit Good Friday Agreement de 1998 qui mit fin à des décennies de conflits religieux en Irlande du Nord, et garantit l’absence de frontière physique entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Le vote en faveur du Brexit fait donc surgir un dilemme : cette frontière qui n’en est plus une (re)devient mécaniquement une frontière extérieure de l’Union – Irlande du Nord (avec le reste du Royaume-Uni) dehors, Eire dedans. L’Union européenne veut donc préserver l’intégrité du Marché unique – quid des importations par le Royaume-Uni de produits hors normes UE en provenance d’un pays tiers ? Le porc américain aux hormones pourrait arriver en conteneurs à Liverpool, traverser la mer d’Irlande vers Belfast, et entrer dans le Marché unique par la-frontière-qui-n’en-est-plus-une entre Irlande du Nord et Eire – le port de Belfast est à deux heures de camion de Dublin. L’un des piliers du Marché unique est en péril et au lendemain du référendum de juin 2016, l’UE suggère donc que l’Irlande du Nord fasse partie de l’accord de retrait. Les équipes de Michel Barnier ont déjà anticipé l’une des difficultés majeures de la mise en vigueur du Brexit. Le Royaume-Uni accède à cette demande sans réellement y penser – le capitaine David Cameron a quitté le navire ; Theresa May, gestionnaire mas pas leader, lui a succédé dans l’urgence ; un combat fratricide oppose les chefs de file Brexiters Michael Gove et Boris Johnson, qui devient Foreign Secretary *; sans parler du Parti Conservateur lui-même, au pouvoir mais enferré dans une guerre intestine et une crise identitaire qui dure encore. L’opposition Travailliste, inexistante, s’examine le nombril pendant des mois et élit un chef très au-dessous de la tâche. Le gouvernement gère donc dans la douleur le très court terme, incapable de se projeter dans la relation future avec l’Union européenne.

Ce contraste des deux approches va durer plus de trois ans : dans un camp, des négociateurs européens méthodiques et organisés, qui envisagent les effets du Brexit à long terme – Michel Barnier en est l’incarnation même ; en face, des Brexiters sans aucun plan ni vision, se préoccupant uniquement de conserver le pouvoir une semaine supplémentaire. David Davis, Secretary of State for Exiting the European Union de juillet 2016 à juillet 2018 en est la parfaite illustration : aussi dilettante que Michel Barnier est sérieux ; grégaire là où son alter ego paraît austère ; se lassant vite du détail quand Michel Barnier maîtrise parfaitement les dossiers. Les successeurs de David Davis, dont l’actuel Foreign Secretary Dominic Raab **, furent de la même eau. C’est l’une des grilles de lecture utile pour la suite des évènements.

Il n’existe que 2 solutions pour résoudre la cadrature du cercle irlandais: i) soit le Royaume-Uni reste aligné sur l’union douanière et les règles du Marché unique européen, résultat : pas de contrôle à la frontière Irlande du Nord – Eire, intégrité du Good Friday Agreement respectée ; ou ii) l’Irlande du Nord seule reste ainsi alignée, pas le reste du Royaume-Uni, résultat : contrôles douaniers et autres vérifications en mer d’Irlande, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, et toujours pas de ‘frontière’ entre les deux Irlandes.

En décembre 2017, Theresa May envisage la deuxième solution, pragmatique – il existe déjà des ports, donc des infrastructures, qui desservent le trafic Grande-Bretagne – Irlande du Nord. Mais le parti Ulster Unionist, farouche défenseur du maintien de l’Irlande du Nord au sein du Royaume-Uni, s’y oppose catégoriquement : c’est le signal d’un début de séparation entre la Grande-Bretagne et la province nord-irlandaise. Theresa May, qui doit sa très maigre majorité au Parlement de Westminster à ces 10 députés nord-irlandais jusqu’au-boutistes, se rabat sur la première option : maintien ‘temporaire’ du Royaume-Uni dans l’Union douanière et le Marché unique, tout en professant l’intention de trouver une solution pérenne dans le cadre d’un accord de libre-échange Union européenne pour les échanges irlandais Nord-Sud – le fameux Irish Backstop. On appelle ça « kicking the can down the road » – devant un problème insoluble, on remet au lendemain une décision difficile que d’autres devront prendre, exercice auquel le  gouvernement britannique est devenu imbattable depuis trois ans et demi ! Publiquement, Theresa May adopte la ligne qu’aucun Premier ministre britannique ne mettrait sciemment en péril l’Union – pour mémoire, le nom complet de son parti est The Conservative and Unionist Party

Boris Johnson devient Premier ministre le 24 juillet 2019 suite à la démission de Theresa May. Celle-ci avait vu le Withdrawal Agreement (avec le fameux Irish Backstop), qu’elle avait signé avec Bruxelles fin 2018, défait trois fois par les députés, qui refusent de le ratifier. Le nouveau Premier ministre s’empresse de dénoncer l’Irish Backstop et se fait fort de négocier un nouvel accord avant la fin de la période transitoire fixée au 31 décembre 2020. Après des semaines de blocage, et à la suite d’une rencontre Boris Johnson – Leo Varadkar, le Taoiseach irlandais, à côté de Liverpool, le nouvel accord sans Irish Backstop est signé et sera celui-là ratifié par le Parlement. Un Premier ministre triomphal présente ce succès comme préparant un Brexit « oven-ready », ce slogan contribuant au succès électoral historique du 12 décembre 2019 : les Tories obtiennent une très confortable majorité de 81 sièges (il faut remonter au ‘règne’ de Margaret Thatcher en 1987 pour trouver un score supérieur – majorité de 101 sièges). Le seul ‘succès’ du Premier ministre a été de revenir à la position qui avait été proposée au lendemain du référendum par Michel Barnier plus de trois ans avant, soit des contrôles douaniers en mer d’Irlande. Mais les Brexiters présentent ce changement comme le succès de leur champion Boris Johnson qui a fait plier l’Union européenne, laquelle avait pourtant jurée que l’accord signé avec son prédécesseur était gravé dans le marbre.

Voilà pour le rappel historique. Depuis, le Covid-19 s’est invité dans la vie de tous et a mis l’économie mondiale à genou. Ironie des dates, le 30 janvier 2020, veille du jour officiel de la sortie officielle du Royaume-Uni de l’Union européenne, l’OMS déclare l’état d’Urgence de Santé Publique à Portée Internationale (USPPI), à propos de la propagation du Covid-19. Le gouvernement britannique avait la tête ailleurs…

Nouvelle saison Brexit

Brexit joue fermement les seconds rôles depuis que la pandémie a atteint l’Europe. On avait tout juste noté que le Royaume-Uni ne demanderait pas d’extension de la période transitoire au-delà du 31 décembre 2020 – il avait jusqu’au 30 juin pour ce faire. Les entreprises sont mobilisées par le virus, et échaudées par tant de fausses alertes sur les préparatoires nécessaires à un Brexit qui se fait attendre et confortées par la victoire des Tories et leur Brexit « oven-ready ». Elles n’ont aucun appétit pour dépenser du temps et des budgets sur ce que beaucoup perçoivent comme un épouvantail, tant il y a eu de fausses alertes.

L’épisode 1 de la nouvelle ‘Saison’ du feuilleton Brexit commence par une première alerte début septembre : Sir David Frost, alter ego de Michel Barnier pour le Royaume-Uni, s’épanche dans un entretien accordé à un journal du dimanche : alors que les négociations piétinent, il y dénonce l’intransigeance de la position européenne et prévient que son pays ne deviendra pas un état vassal de l’Union européenne, et qu’il est prêt à quitter la table des négociations s’il n’obtient pas ce qu’il veut.  Boris Johnson renchérit : il exprime son effarement que l’accord qu’il a lui-même signé il y a moins d’un an et qui a servi de plate-forme à sa victoire électorale historique de décembre 2019 entraîne mécaniquement l’établissement d’une ‘frontière’ en mer d’Irlande, et constitue une façon indirecte pour l’UE d’imposer ses règles en matières d’aides étatiques à l’Irlande du Nord, c’est-à-dire le Royaume-Uni. Il renchérit en fournissant des explications que même un écolier n’ayant pas fait ses devoirs trouverait embarrassantes : « le traité a été signé dans la précipitation ». Tollé sur les réseaux sociaux, soupape de sûreté de l’exaspération collective : le Premier ministre est-il amnésique, cynique ou n’a-t-il réellement pas lu ou pas compris ce qu’il signait ? – la palme revient au Tweet qui annonce : « Quand le Premier ministre va savoir qui a signé cet accord, ça va chauffer !! »

Le deuxième épisode ne se fait pas attendre : le 9 septembre, le gouvernement présente au Parlement la Internet Market Bill (IMB). Scoop de Peter Foster, Public Policy Editor du FT et spécialiste du Brexit, qui en dévoile l’existence quelques jours avant : son analyse est que cette loi remettrait en cause la partie du Withdrawal Agreement traitant des vérifications douanières en mer d’Irlande. Il conclut que sous couvert de régler des ‘détails techniques’ cette loi modifierait unilatéralement un traité international fraichement signé. Si cela n’était pas venu du très respecté Peter Foster du très respecté FT, on croirait à un canular : l’Angleterre, le berceau de la common law millénaire, la ‘mère des parlements’ se propose de violer sciemment et cyniquement un traité international. Mais la constante de Brexit est de ne plus surprendre… Brandon Lewis, Secrétaire d’Etat à l’Irlande du Nord, membre du gouvernement de Sa Très Gracieuse Majesté, le confirme bien au Parlement : la loi que le gouvernement se propose de faire voter viole le droit international, mais de manière « spécifique et limitée » (on appréciera l’humour culotté, volontaire ou pas !). Le Premier ministre s’apprête sciemment à remettre en cause un accord qu’il a lui-même signé il y a moins d’un an. Même les observateurs cyniques de ce drame à rebondissements sont sans voix. S’en suit la démission de plusieurs hauts-fonctionnaires, dont un des conseils juridiques du gouvernement pour l’Angleterre, suivi de son alter ego écossais ; une déclaration des 5 prédécesseurs de Boris Johnson – John Major, Tony Blair, Gordon Brown, David Cameron et Theresa May (excusez du peu) tancent leur successeur et avertissent le Premier ministre que la réputation internationale du pays est en jeu et la parole du Royaume-Uni sur la scène internationale s’en trouvera affectée durablement. Même d’ardents Brexiters, tels le baron du parti Michael Howard ou l’ex Attorney General Geoffrey Cox QC *** ont fait savoir très publiquement leur opposition à cette déplorable initiative.  Twitter explose à nouveau, l’expression *spécifique et limitée* étant recyclée à l’infini, chacun y allant de son intention de commettre tel braquage ou tel vol à la tire légalement puisque de façon ‘spécifique et limitée’ – heureusement que nous avons encore l’humour…

Il suffit de relire la partie du Withdrawal Agreement qui couvre l’Irlande du Nord pour confirmer, on s’en doutait évidemment, que la position est sans ambiguïté : toutes les marchandises qui voyagent de la Grande-Bretagne vers l’Irlande du Nord doivent être traitées comme pouvant entrer sur le Marché unique (en traversant potentiellement la non-frontière Nord-Sud en Irlande) et donc sujette à contrôle puisqu’arrivant d’un pays tiers. Boris Johnson a signé ce traité, c’est lui qui l’a présenté comme son triomphe personnel et le Parlement l’a ratifié. Le Premier ministre et ses alliés renchérissent en expliquant sans sourciller que l’Union européenne essaie d’affamer le pays en effectuant un véritable blocus alimentaire à travers ces contrôles en mer d’Irlande ; que Bruxelles essaie d’écarteler le Royaume-Uni en séparant l’Irlande du Nord de la Grande-Bretagne et que l’Internal Market Bill vient donc protéger l’intégrité du pays – tant qu’à être de mauvaise foi, autant aller aussi loin que possible.

Dire que l’UE a une confiance limitée dans ses interlocuteurs britanniques serait l’euphémisme de la décennie. Une demande formelle de retrait du projet de loi a été notifié à Londres assortie de la menace de recours formel au processus de règlement des différends du Withdrawal Agreement. Adoptant l’adage anglais « we agree to disagree », Michel Barnier, avec calme et méthode, continue malgré tout la négociation. Son flegme, qu’en d’autres temps on aurait pu qualifier de britannique, force le respect.

Probabilité d’un accord avant le 31 décembre ?

Tournons-nous vers notre spécialiste en diagrammes Brexit, l’excellent Jon Worth, qui nous donne : 46% de chance de No Deal, 40% pour un Deal a minima et 14% crise du Parti Conservateur – voir le diagramme ci-dessous.

Jon Worth, vétéran de Brexit, avec ses diagrammes à flèches si reconnaissables, à consulter avec profit sur Twitter -@jonworth


Quid des entreprises ?

Les représentants des transporteurs routiers, l’un des secteurs en première ligne, montent au créneau pour s’alarmer du manque de préparation à l’érection d’une frontière sur l’axe Douvres-Calais – pas d’infrastructure pour les queues de camions à la frontière ; pas assez d’agents de douanes pour gérer les nouvelles formalités ; la floraison de nouvelles procédures et un système informatique pour déclarations en ligne non-testé. Réponse du gouvernement, pêle-mêle : dénonciation de l’impréparation des transporteurs ; annonce de la construction de parkings géants dans le Kent pour gérer les quelque 7 000 poids-lourds que le gouvernement lui-même estime feront la queue pendant deux jours avant de traverser le détroit ; introduction d’un permis pour rentrer dans le comté du Kent pour les transporteurs en route pour Douvres, l’idée étant de régler les formalités en amont de l’arrivée à la frontière. Railleries sur les réseaux sociaux : le Brexit, symbole d’union nationale créé des frontières internes – après l’Irlande du Nord, le comté du Kent est maintenant séparée du reste du pays par une frontière. La dernière saillie gouvernementale se surpasse par son aplomb : même si nous sommes prêt au rétablissement de la frontière sur l’axe Douvres-Calais, dit un Secrétaire d’Etat, cela ne sert à rien car l’UE et la France ne sont pas prêtes à faire face à l’afflux de trafic. Les accents Trumpiens de cette communication sont de plus en plus prononcés.

Les grands groupes, qui ont les moyens humains et budgétaires (même si bien sûr cela rogne les marges), sont prêts – comme m’a confié le dirigeant d’une grande marque française et mondiale qui met à jour les plans préparés pour le No Deal de mars 2019. L’industrie de la finance quant à elle a été la première à connaître son sort, intégrant très tôt la fin du passeport européen et prenant toutes ses dispositions. Entre autres effets visibles et dernier en date, les résidents de l’UE détenteurs d’un compte bancaire au Royaume-Uni sont priés en ce moment de fermer leur compte.

Les PME et ETI sont peu ou pas mobilisées, victimes de l’urgence Covid-19 et des multiples ‘cris au loup’ qui se sont succédés entre l’automne 2018 et fin 2019 et les successions d’échéances et de No Deal soi-disant urgentes – et elle n’ont ni le temps ni les moyens financiers ou humains de traiter le Brexit. Et dans une économie faite à 80% de services, il n’existe quasiment aucune source d’information sur le paysage post 31 décembre 2020, la négociation se concentrant sur la pêche ou les aides étatiques, ‘oubliant’ le quotidien des entreprises de service. Et quand ils ont le temps de s’interroger, ces entrepreneurs demandent à quoi ils doivent se préparer, auquel répond un silence assourdissant.

Les entreprises européennes et étrangères continuent à faire de la croissance externe au Royaume-Uni – à mon échelle modeste, je viens de finaliser deux acquisitions de PME anglaises, respectivement par un groupe franco-allemand et un grand groupe espagnol ; je travaille aussi sur quatre autres projets similaires pour des entreprises françaises et allemandes. Mes confrères, au cabinet et ailleurs, font état d’un niveau d’activité en M&A soutenu. D’autres clients déjà présents sont prêt à faire le dos rond en attendant des jours meilleurs, comptant sur Londres et le Royaume-Uni pour continuer à jouer son rôle de carrefour mondial des affaires et du tourisme à long terme. Il me semble qu’ils ont raison.

Conclusion : stratégie de la fuite en avant

Dans les débuts de la négociation – je crois qu’il s’agissait de l’été 2017 – face à l’apparente incohérence et les multiples voltefaces des négociateurs britanniques, un haut fonctionnaire européen avait observé que personne n’avait jamais vu des britanniques mal préparés. Il en concluait que ces errements devaient cacher une stratégie machiavélienne de joueur d’échec de haut vol. Il n’en est bien sûr rien, mais notre instinct continue de pencher pour une stratégie britannique, tant il est difficile d’admettre la réalité : incohérence due à une absence de stratégie conduite par un gouvernement où la fidélité l’emporte sur la compétence, et un personnel politique médiocre. Monsieur Fernand / Lino Ventura nous en offre une lecture limpide et directe : « Les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît ».

D’une part l’équipe de négociation britannique a une marge de manœuvre très étroite, n’ayant pas eu de véritable stratégie pendant près de 4 ans, elle le sait sans doute sans pouvoir l’admettre, même à elle-même ; d’autre part, ces mêmes négociateurs sont persuadés – ou s’en sont persuadés en l’absence d’alternatives – que l’UE va céder au dernier moment, puisque c’est comme cela qu’ils ont présenté à leur auditoire britannique les changements dans le Withdrawal Agreement de l’automne dernier. Cela s’appelle « paint yourself in a corner », et un adversaire piégé est imprévisible.

C’est un phénomène que je rencontre parfois professionnellement, principalement en M&A et en contentieux – une partie adverse dont on essaie de lire la stratégie pour mieux anticiper sa prochaine initiative et y être prêt. Hors trop souvent, on se trouve face à de la simple incompétence, ou à un confrère dépassé par le sujet mais qui ne peut pas l’admettre. Inversement, je suis toujours rassuré d’avoir un adversaire qui maîtrise son sujet, on gagne énormément de temps.

C’est malheureux pour les deux parties, mais l’Union européenne est face à un adversaire incompétent. C’est compliqué, car au-delà de l’accord en cours de négociation, suffisamment épineux, le Royaume-Uni doit bâtir avec l’Union européenne une relation pérenne où la confiance devra jouer un rôle fondamental : une nouvelle Special Relationship.

Olivier MOREL

28 septembre 2020


Le Foreign Secretary est l’un des quatre Great Offices of State, avec le Prime Minister, le Chancellor of the Exchequer et le Home Office. L’on se souviendra que dès le lendemain de sa nomination à ce poste emblématique, Boris Johnson était l’invité d’honneur de l’Ambassade de France pour les célébrations du 14 juillet. C’était son premier engagement public et il eut la distinction de se faire huer par l’audience (surement une première ?) lorsqu’il s’essaya à un parallèle pitoyable entre la Révolution française et la libération du joug de Bruxelles que représentait le Brexit.

** Dominic Raab, fraîchement nommé Ministre au DEXEU – Department for Exiting the European Union – avait fait la joie des caricaturistes et des réseaux sociaux en déclarant benoîtement qu’il n’avait pas réalisé que le pays était si tributaire du Pas-de-Calais pour ses échanges commerciaux, ou pour reprendre un thème des réseaux sociaux de l’époque, il ne s’est pas encore aperçu que nous sommes une ile.

*** L’Attorney General, conseil juridique de la Couronne et du Gouvernement d’Angleterre et du Pays de Galles n’a pas de réel équivalent en France. Hiérarchiquement subordonné au Ministre de la Justice, le poste joue un rôle très important dans l’architecture du système de gouvernement britannique – voir le rôle de l’Attorney General de Tony Blair pour justifier la deuxième invasion de l’Iraq en l’absence de résolution de l’ONU en 2003 et plus récemment sur la constitutionnalité de la suspension du parlement par Boris Johnson il y a un an.

Brexit – What next ?

Après 47 ans et 1 mois d’appartenance au bloc des 28, le Royaume Uni vient de quitter l’Union Européenne. Comme beaucoup d’évènements historiques, ceux qui vivent ces moments au quotidien ont finalement trouvé le vendredi 31 janvier assez ordinaire. Ce n’est qu’avec le recul de l’histoire que l’impact en sera évalué. Entretemps, la vie continue et le mot d’ordre des milieux d’affaires est maintenant un fort pragmatique : « il faut y aller » – « let’s get on with it »

Mon ami Eric Albert, « City Correspondent » à Londres pour Le Monde et Le Temps, bi-national et fin connaisseur de ce pays, me demandait au moment de me souhaiter une bonne année début janvier ce que j’avais prévu de faire à la fin du mois. J’ai mis au moins 30 secondes à réaliser de quoi il parlait. J’avais totalement évacué le sujet Brexit. Comme beaucoup, j’ai mal vécu l’incertitude quasi-quotidienne depuis 3 ans et demi. Les élections du 12 décembre, quelle que soit son opinion personnelle sur le résultat, n’en n’ont pas moins apporté un énorme soulagement, une respiration qui, si j’en crois notre niveau d’activité de conseil actuel, est mis à profit par les entreprises pour faire de la croissance externe.

Réflexions pêle-mêles sur mes sentiments après plus de trois ans et demi de cette sorte d’‘apnée émotionnelle’ et alors que le Royaume-Uni vient de larguer les amarres.

Le soulagement, sans que cela se soit manifesté explicitement. Le retour à une certaine normalité, et surtout la quasi disparition du Brexit dans les esprits et les discours, a ramené un quotidien ‘business as usual’ bienvenu, aidé en cela par les fêtes de fin d’année – moins de twitter, plus de temps passé en famille autour de la dinde et du Christmas pudding. Il reste intéressant de se pencher sur la recette du triomphe de Boris Johnson aux urnes : la limpidité du message « Get Brexit done ». C’est simpliste et ça a fonctionné à merveille, auprès d’un électorat épuisé d’avoir vécu 3 ans et demi à attendre un dénouement qui ne venait pas. Le parallèle avec la campagne victorieuse du camp Leave en 2016 est saisissante : le slogan « Take Back Control » avait alors fait merveille. Tout le génie (diabolique) de Dominic Cummings, le Raspoutine de Boris Johnson et architecte des deux campagnes, est la simplicité du message pour faire appel à un électorat qui ne croit plus du tout à la véracité du discours politique, mais qui est prêt à suivre quelqu’un qui présente une solution en apparence simple, rapide et indolore à tous leurs maux. Dans les deux cas, cette simplicité évite de rentrer dans les détails – surtout pas de détails ! – et permet à tout un chacun d’y trouver son compte, de se l’approprier : le slogan passe-partout idéal. Autre élément de la tactique électorale élevée en stratégie et qui a servi le Premier ministre : sur un sujet aussi clivant que le Brexit, mieux vaut une élection qu’un référendum. Lors d’un scrutin uninominal majoritaire à un tour, le candidat qui remporte le plus grand nombre de voix est élu, pas de deuxième tour. Il est donc possible de l’emporter avec 43,6% des voix dans le pays, comme ce fut le cas le 12 décembre dernier, ou même les 36,8% qui permirent à David Cameron d’obtenir une majorité de sièges pour les Conservateurs en 2015. Par contraste, un référendum demande 50% des suffrages plus une voix pour l’emporter – la marche est plus haute.

Une vive exaspération vis-à-vis des forces politiques du camp Remain : campagne inepte, tant en 2016 qu’en 2019, et n’ayant rien appris de la déroute du référendum, avec en 2019 en prime la zizanie au sein même des différentes factions du camp pro-européen ; une opposition travailliste inexistante et une campagne électorale des Libéraux Démocrates absurde.L’agacement aussi à l’encontre de ces britanniques qui se trouvent une passion européenne tardive. Où étaient-ils ces centaines de milliers de manifestant pro-européens qui ont défilé dans les rues de Londres ces mois derniers, lorsqu’il y 30 ans, Boris Johnson, alors journaliste en poste à Bruxelles, contribuait à la petit musique anti-européenne en publiant des articles résolument eurosceptiques – faisant dire à Chris Patten, baron du Parti Conservateur et europhile de la première heure que « Johnson was one of the greatest exponents of fake journalism » ? Le propriétaire du Daily Telegraph de l’époque, Conrad Black, dira de lui « l’efficacité de Johnson comme correspondent à Bruxelles était telle qu’elle a grandement influencé l’opinion publique britannique sur les relations de ce pays avec l’Europe ».  Où étaient-ils ces britanniques si européens lorsque le journal populaire à grand tirage The Sun invitait ses lecteurs à se tourner vers Bruxelles pour faire un bras d’honneur collectif à Jacques Delors à 11 heures précises ? (avec des instructions indiquant vers quel monument local se tourner pour les faibles en géographie). Ils riaient des bons mots et des fake news de Boris Johnson, et s’amusaient sans doute de la vulgarité du Sun à l’encontre de l’austère Jacques Delors, comme beaucoup. Il suffit d’ailleurs d’avoir une conversation de quelques minutes avec ceux qui il y a seulement quelques semaines vomissaient le gouvernement et réclamaient un nouveau référendum pour entendre les vieilles rengaines, sur le mode : « Mais tout de même, nous avions rejoint un projet de marché commun, pas un projet politique ». Plus ça change…

J’ai aussi entendu pas mal d’approximations et de formules creuses dans les médias français ces derniers jours : soit en essayant de démontrer que le Brexit sera forcément une catastrophe, soit en affichant le gros titre volontairement provocateur « Le Brexit va-t-il marcher ? ». Bref, il faut communiquer à tous prix, il faut avoir un avis, même mal informé. Tout comme l’idée du Brexit, ça sonne creux. Le fil rouge de ces lieux communs est la tentative de réduire un problème complexe en une série de clichés et de formules chocs. Je suis persuadé comme je l’ai souvent dit que quand on est une petite ile pluvieuse et ventée dans le nord-est Atlantique au XXIème siècle, il ne fait pas bon être seul, mais les conséquences de ces évènements se mesurent à l’échelle de décennies. Le Brexit a cela de commun avec l’environnement : toute une série d’actes semble-t-il anodins, de décisions en apparence sans conséquences et n’ayant que peu de liens entre elles prendront tout leur sens des décennies plus tard, avec des impacts parfois catastrophiques, à un moment où il est trop tard pour inverser la vapeur.

Ceci étant, et comme je le constate depuis quelques semaines, les investisseurs ‘respirent’ à nouveau, pour reprendre mon image de l’apnée. Ils s’intéressent toujours aux entreprises britanniques et au marché du Royaume-Uni : deux acquisitions en cours et quatre en préparation, sans parler des projets d’expansion. Ces opérations ont toutes en commun que les investisseurs – français, espagnols, allemands – voient dans le Royaume-Uni un marché de 67 millions d’habitants solvables et une économie de la taille de celle de la France ; une attitude pro-business et la facilité de faire des affaires ; sans mentionner le carrefour d’affaires mondiales et multiculturel qu’est Londres.

Le Brexit va évidemment se réinviter dans l’actualité, avec les négociations de l’accord futur entre le pays et l’U.E. qui démarrent sur un ton musclé de part et d’autre. J’avais mentalement évacué le Brexit, et m’étais replongé dans un quotidien plus satisfaisant – nous n’avons pas évoqué Brexit une seule fois dans les projets que je mentionne plus haut. L’activité de conseil a repris vigoureusement après Noël, comme si les entreprises ‘respiraient’ enfin après des mois à retenir leur souffle, paralysés par l’incertitude – « dans le doute abstiens-toi ». Hors le Brexit est venu se rappeler à moi de manière imprévue, sous les traits de cette dame d’un certain âge, britannique parlant un français parfait, ancienne professeure à Sciences Po, croisée dans un cocktail à la suite d’un séminaire professionnel il y a quelques jours – nous étions encore membre de l’UE pour un peu plus de 24h. Nous bavardions plaisamment, elle évoquait ses souvenirs de la fac de Nanterre en mai 68, lorsqu’au détour d’une phrase et sans avoir l’air d’y toucher elle annonce qu’elle avait voté Leave et que « tout ira bien, je me souviens avant de rejoindre la CEE on devait prendre un visa, et ça se passera bien ». J’ai répliqué, sans doute un peu sèchement, que je n’étais pas d’accord et que même si la catastrophe annoncée par le camp Remain n’arriverait bien sûr pas, être seul quand on est une petite ile pluvieuse et ventée dans le nord-est atlantique dans la première moitié du XXIème siècle n’est pas un sort enviable géopolitiquement. Elle me rétorquait alors avec le sourire que j’étais ici, donc j’étais content d’y être, mais que « si vous n’êtes pas heureux ici, rentrez chez vous ». Je lui ai juste répliqué que j’avais la double nationalité, suffisamment interloqué pour oublier de lui répondre que j’avais bien l’intention de rentrer chez moi ce soir – dans le Kent. Comme quoi, chassez le Brexit, il revient au galop ! Il faut donc savoir séparer les sentiments personnels de la réalité professionnelle, et Londres demeure un havre de cosmopolitisme.

Qu’est-ce qu’un demi-siècle à l’aune de nos histoires millénaires ? Que représente cette période pendant laquelle le Royaume-Uni fut membre de l’Union européenne, pour de vieilles nations comme la France et le Royaume-Uni ? Alors que nous baignons dans une actualité historique qui envahit notre horizon, relativisons : c’est une période moins longue que les règnes de Louis XIV (72 ans) ou Louis XV (59 ans) ; à peine plus longue que le règne d’Elizabeth I (44 ans) et plus court que celui de George III (59 ans) et évidement celui de Victoria (63 ans) ; plus de trois fois moins long que les quelque 130 ans entre la conquête de l’Algérie par la France et son indépendance il a près de 60 ans ; bien loin de la durée du British Raj en Inde (89 ans – voire 190 ans si y on y ajoute la période de gestion par l’East India Company). Enfin et non des moindres, moins de la moitié de la durée de la Guerre de Cent Ans (qui a en fait duré ‘officiellement’ 116 ans), symbole de notre éternelle rivalité et de la consanguinité des histoires de nos deux pays.

Les historiens observeront donc peut-être qu’entre le dernier quart du XXème siècle et les deux premières décennies du XXIème, le Royaume-Uni a fait partie du plus ambitieux et du plus grand groupe de libre échange et de libre circulation au monde établi entre des pays indépendants.

En attendant, « let’s get on with it ! »

Olivier MOREL

7 février 2020

« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

Les Brexiters veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années ; les Remainers sont incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Dimanche dernier 23 juin était le (sinistre) 3eme anniversaire du référendum qui a vu les électeurs britanniques se prononcer pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. J’admets honnêtement que depuis mon dernier article le 25 février 2019, et le séminaire du 28 mars, je n’ai pas eu énormément le cœur à continuer à chroniquer Brexit. Le sujet me donne nettement l’impression que je suis devenu un disque rayé – plus ça change, plus c’est la même chose. Je suis aussi à court d’adjectifs pour décrire la déliquescence de la direction politique de ce grand pays. Le spectacle déplorable de l’élection du prochain chef du Parti Conservateur n’est pas de nature à remonter un moral déjà assez bas. Je crois refléter assez fidèlement l’ambiance générale, dans le public et les entreprises : nous sommes en mode post-Brexit, au quotidien plus personne n’en parle, ou ne veut en parler, un mélange de lassitude et d’embarras. La vie continue car il y a une limite humaine au temps que l’on peut passer à attendre que l’épée de Damoclès vous tombe sur le cou. Pour ceux qui suivent encore les médias, en particulier le pernicieux twitter (votre serviteur !), l’ennui le dispute à l’effarement : à chaque fois que l’on croit avoir atteint le fonds, tel député, telle chroniqueuse, tel aspirant premier ministre s’évertue à nous démontrer qu’il ou elle a encore assez d’énergie pour continuer à creuser.

Bon moment me semble-t-il pour prendre acte de trois ans complètement surréalistes et d’essayer de déchiffrer les possible scenarii des 6 prochains mois.

Un accord sur le mode ‘quadrature du cercle’ et un rendez-vous manqué

Retenons seulement quelques moment clefs :

Discours de Theresa MAY pendant la Conférence du Parti Conservateur début octobre 2016. Fraîchement élue à la tête du Parti Conservateur et Première ministre depuis le 13 juillet, dans la foulée de la démission de David CAMERON post référendum, celle qui a fait une campagne fort discrète pour le camp Remain – pro- européenne par raison et non par passion – veut prouver aux zélotes Brexiters qu’elle est toute acquise à leur cause : elle énonce ses premières lignes rouges, la fin de la liberté de circulation et de la juridiction de la Cour Européenne de Justice. Elle écarte donc de facto une relation étroite avec l’UE.

Un deuxième moment charnière intervient à l’été 2018, quand elle dévoile son Chequers Plan. Elle a réuni son gouvernement dans cet équivalent de la résidence de La Lanterne en France pour y dévoiler le projet d’accord qu’elle veut signer avec l’UE. L’un des éléments clefs en est l’engagement formel de maintenir une frontière ouverte sur l’Ile d’Irlande, ce qui de facto maintien le UK dans une orbite proche de l’UE. Totale contradiction avec la ligne rouge exprimée en octobre 2016, et coût politique également de cet accord : Theresa MAY avait tenté de faire jouer la solidarité gouvernementale, tentative ratée car David DAVIS et Boris JOHNSON, respectivement Ministre Responsable de la Sortie de l’UE et Ministre des Affaires Etrangères, démissionnent quelques jours plus tard pour marquer leur désaccord avec le projet qui maintiendrait le UK trop proche de l’UE, faisant du pays un « Etat vassal » de l’Union.

Donc deux postures contradictoires, dictées quasi exclusivement par la politique intérieure – l’une en octobre 2016 où Theresa MAY parle à l’aile pro-Brexit de son parti ; l’autre en juin 2018 quand elle honore les obligations du pays en vertu du Good Friday Agreement de 1998 qui garantit l’absence de frontière physique sur l’Ile d’Irlande.

De ces deux postures contradictoires naît un accord hybride avec l’UE, signé quelque 6 mois plus tard, le 25 novembre 2018. Alors que Theresa MAY avait convaincu ses interlocuteurs sceptiques à Bruxelles que c’était le seul accord qu’elle pourrait faire accepter au Parlement de Westminster, les députés britanniques en rejettent la ratification trois fois, avec des majorités écrasantes – et humiliante pour la Première ministre. Le dernier vote a lieu le jour même de la date prévue pour la sortie de l’UE, le 29 mars 2019.

Ce rendez-vous manqué, cette sortie si longtemps attendue par les Brexiters, sortie désordonnée qui devait provoquer le chaos, a fait long feu. Des entreprises et des particuliers avaient bien pris quelques mesures préventives – précommandes ; stockage ; recherches de voies alternatives pour rentrer au Royaume Uni, Douvres devant être saturé ; etc. Les Brexiters sont furieux d’être toujours membres de l’UE. Les Remainers sont toujours en deuil du résultat du référendum, mais sont divisés sur la solution pour sortir du purgatoire qu’est cette antichambre de non-membre. Les entreprises ont perdu tout espoir d’avoir une solution rapide à cette insupportable incertitude. Le tout a été un rendez-vous manqué, un immense gachis, un monumental pschitt.

Anesthésie

La combinaison (i) d’une procédure de sortie qui prend trop longtemps ; (ii) le spectre d’un désastre annoncé qui ne vient pas – Project Fear du camp Remain avant le référendum, qui annonçait un Armageddon économique en cas de sortie, qui ne s’est pas matérialisé, ce dont les Brexiters font gorge chaude ; (iii) on a repassé les plats pour anticiper le 29 mars 2019, en vain bien sûr ; (iv) et maintenant une élection au sein du Parti Conservateur pour élire un nouveau chef du parti qui deviendra ainsi Premier ministre. Cette élection ne donne lieu à aucun débat de fonds, puisque les impétrants s’adressent presqu’uniquement à leurs électeurs – les 314 députés du parti dans un premier temps ; les quelque 160 000 membres encartés du Parti Conservateur ensuite. Hors les candidats disent à leur électorat ce que celui-ci veut entendre : « Tout ira bien, j’irai à Bruxelles, et la puissance de ma personnalité à elle seule forcera l’UE à changer un accord qui a pris plus de deux ans à négocier, ils nous donnerons ce que nous demanderons, et notre avenir hors de l’UE sera radieux, tous les pays du monde se bousculeront pour signer des accords de libre-échange avec nous, parce que nous sommes ‘spéciaux’, et nous retrouverons enfin notre pleine souveraineté, etc. » – je paraphrase à peine. En bref, c’est comme si rien ne s’était passé depuis 3 ans. Et quand je dis que je me sens disque rayé…

Pas étonnant qu’au-delà de la profonde division du pays entre les Leavers et Remainers, plus personne ne veuille parler d’un sujet qui suscite au-delà de tout un immense embarras – toutes les nations ont peur du ridicule.

Le public et les acteurs économiques semblent anesthésiés – ont leur a fait le coup de la catastrophe annoncée deux fois – ils font donc ‘comme si’ la vie continuait normalement. Tout ceci sur fonds de nouveau leader du Parti Conservateur / Premier ministre, n’entrant pas en fonction avant la semaine du 22 juillet 2019 et un Parlement qui arrête de siéger quelques jours plus tard pour ne reprendre ses travaux que début septembre, soit moins de 2 mois avant la fin de la prolongation de 6 mois octroyée par l’UE. En l’annonçant, Donald TUSK avait eu ces paroles prophétiques à destination du Gouvernement britannique : « Please don’t waste this time ». Il devait savoir que c’était un vœu pieu.

Hors cette sorte de fausse normalité pourrait être dangereuse, car tout avertissement d’une sortie sans accord le 31 octobre 2019, assortie de recommandation de « préparation au pire en espérant le meilleur » risque fort de rester lettre morte.

La possibilité du No Deal et/ou d’élections anticipées augmente fortement

Les observateurs intelligents du drame qui se déroule sous nos yeux – il en reste ! – loin de l’exaltation tribale des uns et des autres, s’entendent sur le consensus que la perspective du No Deal (ou une élection, ou les deux) est plus élevée qu’elle ne l’a jamais été :

Jon Worth, qui estimait récemment la possibilité de No Deal à 20% https://jonworth.eu/brexit-what-next/

Ivan Rogers dans The Spectator du 18 juin 2019 – à lire avec profit

http://chrisgreybrexitblog.blogspot.com/  – un blogueur à suivre absolument si Brexit vous intéresse toujours…

On pourrait envisager le scénario des prochains mois ainsi :

1 Le nouveau Premier ministre, auréolé de son intronisation à la tête du pays par les membres du Parti Conservateur, représentant 0,35% de l’électorat du Royaume-Uni, vient chercher à Bruxelles… le beurre, l’argent du beurre et la crémière en prime… pardon je m’égare, il vient  renégocier l’accord.

2 Refus de l’UE, possiblement assorti de quelques ajustements/clarifications à la déclaration politique qui accompagne l’accord.

3 Nouvelle demande d’extension à l’UE, assortie de crise politique au Royaume-Uni, avec motion de censure provoquant une chute du Gouvernement. Il est difficile de savoir avec certitude si la crise suivrait ou précéderait la demande, mais comme Boris JOHNSON, grand favori pour l’emporter pour l’instant, insiste que le pays doit absolument quitter l’UE le 31 octobre, il semble inconcevable qu’il fasse cette demande. La crise politique arriverait donc dans un premier temps – des députés conservateurs ont indiqués qu’ils voteraient contre le Gouvernement si c’était la seule option pour éviter le No Deal, et la majorité des Conservateurs est très précaire.

4 Comme si tout cela était simple, ajoutons qu’il y a seulement 9 jours ouvrés entre le Conseil européen (17-18 octobre 2019, première rencontre formelle entre le nouveau Premier ministre et ses collègues européens, moment où il pourrait leur présenter une telle demande) et la date de sortie le 31 octobre 2019.

5 Des élections législatives anticipées entre octobre et décembre 2019. Pas de parti majoritaire – s’en suit une coalition minoritaire Labour-LibDem, à qui le souverain demande de former un gouvernement.

6 Ensuite, tout est possible – « all bets are off ! » comme on dit ici.

Pour parfaire ce tableau idyllique, précisons enfin que pour éviter un No Deal il faudrait :

  • Soit que le Parlement ratifie l’accord signé le 25 décembre 2019 – rejeté trois fois par les députés, et qui avait poussé Boris JOHNSON à la démission après que Theresa MAY ait dévoilé son Chequers Plan
  • Soit que Bruxelles accepte de changer l’accord, en particulier le fameux « Backstop » qui garantit la position de la frontière irlandaise – « fat chance! »
  • Bruxelles pourrait octroyer une nouvelle extension, mais pourquoi l’UE le ferait-elle cette fois-ci, devant le spectacle d’un pays en pleine crise identitaire, plus divisé que jamais sur son futur, l’UE ayant aussi ses propres priorités?

« Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

J’ai repris cette citation qu’Ivan Rogers mentionne dans son excellent article dans The Spectator (voir supra). Talleyrand avait fait cette constatation navrée devant l’impéritie des nobles émigrés qui rentraient d’exil en France en 1814, et pensaient effacer la parenthèse de la Révolution pour reprendre leur existence comme si rien ne s’était passé. Ivan Rogers applique cette remarque à l’élection du chef du Parti Conservateur. Je crois qu’elle pourrait être élargie pour s’appliquer tant aux Brexiters – ils veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années – qu’aux Remainers, incapables de fournir un argumentaire positifs pro-Europe, toujours en deuil, et qui rejouent la partition de Project Fear, qui a tellement réussi pour le référendum (!) ; de plus, ils semblent incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

Pour finir, j’ai en mémoire les paroles – prophétiques ? – de Pascal LAMY il y a bientôt trois ans. J’avais eu le privilège de faire partie avec celui qui fut Directeur Général de l’OMC pendant 8 ans d’un panel d’experts sur le Brexit, au Mondial des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en octobre 2016, quelques mois après le référendum. Un membre de l’audience de chefs d’entreprises lui avait demandé s’il y avait une possibilité que le Brexit n’arrive pas. Pascal LAMY avait estimé que rien n’est jamais impossible, mais que cette éventualité avait très peu de chance de se réaliser, « à moins », avait-il ajouté, « que le Brexit ne devienne trop compliqué, trop cher, trop long ».

Un accord est encore possible bien sûr – si les trois dernières années nous ont appris quelque chose, c’est bien qu’il ne fait jamais dire jamais – mais la probabilité des deux extrêmes, No Deal ou pas de Brexit (ou plutôt une prolongation du purgatoire, ni dedans ni dehors), a sérieusement augmentée.

Dans ce contexte, comment convaincre les acteurs économiques que se préparer au No Deal n’est pas un luxe ?

Bon été.

Olivier MOREL25 juin 2019

L’Union Européenne doit-elle siffler la fin de la recré ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre.

Le curseur du paysage politique du Royaume Uni est plus que jamais bloqué sur deep freeze : depuis la signature de l’accord de retrait et la déclaration politique le 25 novembre 2018 à Bruxelles, on n’a pas avancée d’un pouce vers un accord de sortie du Royaume-Uni le 29 mars 2019, dans 65 jours : Theresa May a annulé le vote de ratification de l’accord au Parlement une première fois avant Noël, tant la perspective d’une défaite était évidente. Mais quand le texte a enfin été soumis aux députés le 15 janvier 2019, l’ampleur de la déroute du gouvernement a été au-delà des prédictions les plus pessimistes : une marge de 230 députés – 202 pour, 432 contre. Il faut remonter à près d’une siècle (1924, gouvernement minoritaire du Premier ministre travailliste Ramsey MacDonald) pour trouver une défaite comparable – trois votes perdus de 140, 161 et 166 votes, les élections qui suivent donnent une majorité aux Conservateurs de Stanley Balwin qui devient Premier ministre. Theresa May a perdu avec une marge bien plus impressionnante et en temps normal, dans la foulée d’un tel cataclysme parlementaire, le Premier ministre aurait présenté sa démission dans l’heure. Mais ce ne sont pas des temps normaux. La motion de censure déposée par Jeremy Corbyn au nom de l’opposition travailliste le lendemain a été rejeté par le Parlement par 325 voix contre 306 – la discipline de parti est momentanément réapparue.

Le calendrier du Brexit, évènement le plus important pour le Royaume-Uni depuis la guerre, est donc soumis aux vicissitudes de petits calculs politiciens, et il est totalement paralysé : un gouvernement zombie, qui ne peut rien faire voter, mais qui ne change pas de ligne non plus. De prétendues concertations avec les autres partis ; un soi-disant Plan B qui n’est qu’un Plan A bis ; les suggestions absurdes et sinistres – renégociation des Accords du Vendredi Saint qui ont sanctionné la fin de la guerre civile en Irlande du Nord en 1998, pour lever les objections sur le fameux backstop, qui garantie l’absence de frontière entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord et l’intégrité du marché unique ; les tentatives pathétiques et maladroites de diviser les membres de la coalition au pouvoir à Dublin ; tout est bon pour gagner du temps, mais ces artifices dissimulent mal l’objectif de la Première ministre : utiliser le temps qui passe pour acculer les députés à voter pour l’accord signé avec Bruxelles, plutôt que d’avoir la responsabilité d’un Hard Brexit sans accord le 29 mars 2019.

Il existe bien une majorité de députés contre ce No Deal Brexit, mais ils ont voté massivement contre le deal de Theresa May pour des raisons très différentes – les Brexiters ultra car cette forme de Brexit ne satisfait pas leurs fantasmes de souveraineté retrouvée ; les Remainers et pro-Brexit modérés, car cet accord représente une absurdité comparée à l’appartenance à l’UE – les obligations sans avoir voix au chapitre, cela vide de sens le fait de quitter l’Union ; et la stratégie de la direction travailliste qui est de faire tomber le gouvernement coûte que coûte.

Une autre raison essentielle de la paralysie du Parlement est que les députés, unis contre l’accord de Theresa May, n’arrivent pas à s’entendre sur ce qu’ils veulent – sans parler du fait qu’en l’absence d’un parti politique regroupé derrière une seule idée, la mécanique parlementaire rend très difficile la tâche de s’organiser pour voter pour une solution. L’absurdité est donc que, même si la grande majorité des députés est contre le No Deal Brexit, on risque fort d’y arriver par accident. L’histoire pourrait être sévère à l’endroit de députés qui ont voté sans état d’âmes pour un référendum, sans même imposer de lignes rouges, comme une majorité qualifiée ; ils ont voté pour le déclenchement de l’Article 50 en mars 2017, sans savoir ce que le pays voulait vraimentet sans connaitre la destination ; et maintenant qu’il y a un accord en vue, ils semblent se réveiller enfin et réaliser l’état déplorable du pays ; ils rejettent l’accord négocié depuis plus de 2 ans qui, aussi imparfait soit-il, a le mérite d’exister et d’éviter une possible sortie de route le 29 mars 2019. Le monde des affaires n’aime pas non plus cet accord, mais est disposé à se boucher le nez et lui apporter son appui, ne serait-ce que pour gagner un peu de temps et s’organiser, avec une période transitoire près de deux ans, peut-être plus si elle était prolongée.

Quel rôle l’Union européenne peut-elle jouer face à ce chaos ?

Il est hors de question de s’immiscer dans la politique interne du pays, mais la pagaille et le coût économique et social que risqueraient de déclencher un Hard Brexit ne sont pas non plus une perspective que souhaite l’UE. Son intérêt est donc aligné sur celui de Theresa May : la ratification de l’accord signé à Bruxelles le 25 novembre 2018.

Outre les mécanismes parlementaires décrits plus haut, qui font obstacle à une vraie majorité pour éviter un Hard Brexit, l’autre raison de cette paralysie est que les parlementaires ont essentiellement trois choix : (i) Deal Theresa May ; (ii) Hard Brexit ; (iii) pas de Brexit. Comme on le sait maintenant, s’il existe une majorité contre le Deal Theresa May, il n’existe pas de majorité pour l’une des autres options. Dans le dernier cas – pas de Brexit – l’espoir de nombreux Remainers est l’organisation d’un deuxième référendum qui reviendrait sur la décision du 23 juin 2016, maintenant que le pays est mieux informé sur les véritables enjeux de la sortie de l’UE et les mensonges et rêves impossibles que les Brexiters ont vendu à la Nation (que les réseaux sociaux ont baptisés unicorns, avec un mélange tout britannique de poésie et de cynisme). L’issue de ce nouveau scrutin est par ailleurs très loin d’être acquise, entre autre parce que le camp Remain ressert les mêmes arguments qu’il y a trois ans sur les effets négatifs de la sortie de l’UE, sans message positif pro-européen – on connaît l’issue de cette approche… Il est trop tard pour organiser un tel scrutin avant le 29 mars 2019, une extension du délai de deux ans entre le déclenchement de l’Article 50 et la sortie de l’UE deviendrait donc une nécessité.

C’est là que l’UE a une carte à jouer, car l’extension a besoin de l’approbation des 27 Etats Membres. Si les Britanniques la demandaient, l’UE pourrait « siffler la fin de la récré » : en refusant l’extension, l’UE réduit le choix à deux options : Deal Theresa May v Hard Brexit. En éliminant la possibilité d’un autre référendum, cela forcerait les parlementaires à choisir rapidement entre un Deal Theresa May très imparfait, mais qui assure une relative stabilité et laisse aux entreprises le temps de s’organiser, et la pagaille et le coût économique d’un Hard Brexit.

Comme on dit en anglais, « sometime you have to be cruel to be kind » : devant un pays tétanisé par une crise existentielle, l’UE pourrait aider ses amis britanniques à prendre une décision qu’ils semblent incapables de prendre eux-mêmes.

En passant, cela laisse aussi la porte entr’ouverte à une quatrième option : le retrait pur et simple de la notification de sortie de l’Article 50 par le Royaume-Uni, c.-à-d. l’annulation de Brexit – ce que beaucoup d’européens accueilleraient avec soulagement. Fort audacieux serait celui qui parierait contre cette possibilité, qui semble pourtant appartenir aujourd’hui au monde des unicorns.

Olivier MOREL

23 janvier 2019

BREXIT – UN PEU D’HISTOIRE POLITIQUE – Pourquoi n’y-a-t-il aucune opposition politique au Royaume-Uni pour s’opposer au Brexit ?

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents dans le débat crucial du Brexit ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes de mes interlocuteurs français et européens, perplexes devant des britanniques (modèle post-référendum 2016) qu’ils découvrent aux antipodes des interlocuteurs qu’ils pratiquent depuis plus de 40 ans dans les institutions de l’UE et en affaires. Au lieu de partenaires exigeants (ou « difficiles »), mais restant pragmatiques, hautement professionnels, pas idéologues et surtout toujours très bien préparés, ils ont face à eux le spectacle déconcertant de négociateurs pas préparés et incohérents jusqu’à la caricature. Cela pousse les plus cyniques à penser qu’il y a même anguille sous roche : c’est un artifice de négociation pour mieux faire surgir un « deus ex machina » à la dernière minute, la Perfide Albion a forcément quelque chose dans la manche !

Il faut examiner l’histoire politique britannique des dernières décennies pour trouver des éléments de réponse à la question : comment sommes-nous arrivés à cette situation très surprenante, l’absence d’opposition au Brexit, alors même qu’une majorité de députés – et une encore plus grande majorité de Lords – considère le Brexit comme un acte de sabordage / sabotage national.

Le moment est aussi opportun pour phosphorer sur le sujet :

  • Jeremy Corbyn, leader du Parti Travailliste, infléchit la position officielle du parti en faveur d’une union douanière avec l’UE – gagnant le support inattendu du CBI, le MEDEF britannique, pas du tout un support traditionnel du très à gauche Jeremy Corbyn, montrant à quel point le Brexit bouleverse les schémas traditionnels

  • l’UE vient de publier le projet de texte du traité de ‘divorce’, concrétisant l’accord conclu le 8 décembre dernier à Bruxelles ; réaction hostile immédiate du gouvernement – « le projet menace l’intégrité du Royaume Uni » – sujet qui fâche : la frontière entre la Republique d’Irlande et l’Ulster.

 

Raisons politico-historiques d’une situation en apparence absurd

Ingrédient N°1 – Le scrutin uninominal majoritaire à un tour lamine les petits partis et un leader anti Brexit crédible disparaît

Un mode de scrutin manichéen

Les députés (Members of Parliament, ou MP) sont élus en un seul tout de scrutin, avec le plus grand nombre de voix, même faible – dans un cas extrême, un MP peut donc gagner une élection avec seulement 15% ou 20% des voix, alors que ses opposants ont ensemble une majorité, qui se trouve … dans l’opposition. Deux exemples grandeur nature : (i) aux élections de 2015, les Conservateurs (Tories) obtiennent une majorité à la Chambre des Communes (5 sièges, certes faible), alors que leur part du vote national ne représente que 36,9% des voix ; (ii) en 2010, les Liberal Democrats, 3eme parti, recueillaient 23% des voies, contre 29% pour le Labour, mais ils obtiennent respectivement 57 et 259 sièges.

Le mode de scrutin lamine donc les petites formations politiques, et a installé essentiellement un système de 2 partis. La configuration physique de la Chambre des Communes témoigne d’ailleurs d’un système binaire, où les députés de la majorité et de l’opposition se font face.

Naissance et mort d’un troisième parti

Un parti centriste était né en 1981: le député travailliste, devenu Lord Owen[1], et 3 autres travaillistes modérés, font sécession du Labour qui opérait alors un virage à gauche marqué sous la direction de Michael Foot, pendant le premier gouvernement Thatcher. Ils fondent le Council for Social Democracy qui devient le Social Democratic Party (SDP). Ce parti, devenu en 1989 les Liberal Democrats (LibDem), culminera à 62 députés en 2005 et entrera au gouvernement en coalition avec les Conservateurs en 2010, leur leader Nick Clegg devenant Vice Premier Ministre.

Ce sera le ‘baiser qui tue’ pour ce parti – et son leader – le seul avec les Verts (une députée) à être officiellement pro-européen. Les LibDem n’avaient jamais participé à un gouvernement et l’association avec les Tories est catastrophique : devenant rapidement les seconds couteaux d’un gouvernement fermement conservateur, ils portent le chapeau des décisions impopulaires et ne parviennent pas à convaincre des électeurs et une presse sceptiques sur leur soi-disant rôle de modérateur des excès conservateurs. Le vote du parti s’effondre en 2015, et ils sont réduits à 8 députés. Son leader Nick Clegg perd lui-même son siège aux élections anticipées de juin 2017. Avec cette personnalité politique éloquente, polyglotte et ardemment européenne disparaît l’une des dernières voix résolument anti-Brexit à la Chambre des Communes.

Ingrédient N°2 – D’autres opposants neutralisés par l’agenda politique depuis quinze ans

« I am intensely relaxed about people getting filthy rich…» – dixit Peter (maintenant Lord) Mandelson, l’un des architectes de la transformation du Parti Travailliste et sa conquête du pouvoir en 1997. Après 18 ans d’opposition et un virage à gauche dans les années 1980, le Labour avait embrassé l’économie de marché et convaincu la City et le patronat de sa compétence pour gérer l’économie.  Tony Blair à sa tête, le parti remporte l’élection de 1997 avec une majorité écrasante – 66% des sièges. Il hérite d’une économie robuste, léguée par le premier ministre conservateur John Major (1992-1997), la croissance se poursuivant jusqu’à la crise financière de 2008.

Irak – La revanche de la Gauche

Tony Blair, pro-européen et anti-Brexit déterminé, est très critique à l’égard de la nouvelle direction de son parti, l’accusant de ne pas profiter du profond désarroi et de la division du gouvernement, et de ne pas avoir de ligne claire sur le Brexit – Jeremy Corbyn avait fait une campagne de référendum pro-Remain tiède et sans passion ; la seule politique du Labour est d’attendre que les Tories implosent sous le poids de leurs contradictions, tout en essayant de ne pas prendre parti sur le Brexit, le Labour étant presqu’aussi divisé sur le sujet que les Tories.

Il souligne que, face aux dossiers qui s’accumulent au passif des Tories – l’incroyable impéritie de la gestion du Brexit ; le système de santé en crise profonde ; l’éducation nationale en crise mais dont on parle à peine ; une société toujours profondément inégalitaire – le Labour devrait avoir 20 points d’avance dans les sondages.

Tony Blair est encore intervenu le 1er mars dans un appel passionné à l’UE, demandant aux européens de participer au sauvetage du Royaume-Uni en reformant l’Europe, et par là même offrir une voie de sortie honorable au pays.

Tony Blair, ‘kryptonite politique’

La source des maux actuels du Labour remonte à 2003 et se résume en deux mots : Irak et WMD (Weapons of Mass Destruction). Bien plus que le reste de la classe politique – les Conservateurs dans l’opposition avaient voté en faveur de l’intervention militaire en 2003 – la gauche du Parti Travailliste n’a toujours pas pardonné à Tony Blair et son gouvernement d’avoir exagéré la menace que Saddam Hussein aurait fait peser avec ses WMD (principalement chimiques), qui auraient pu être déployées en 45 minutes. Cela s’est avéré sans fondement et un bon nombre de membres du Labour ne lui pardonnent toujours pas d’avoir menti au Parlement pour justifier l’intervention militaire en Irak, aux côtés des Etats-Unis et sans l’aval de l’ONU.

Donc exit New Labour, expérience avortée de social démocratisation du Labour, et de Tony Blair, leader charismatique, éloquent et… inaudible.

Ingrédient N° 3 – Quelques voix pro-européennes en ordre dispersé

D’autres protagonistes pro-européens tentent de ramener le pays à la raison.

  1. John Major, Premier ministre conservateur à l’image falote, constamment en butte aux démons anti-européens de son parti quand il était au pouvoir (1992-97), a acquis une aura d’homme d’Etat respecté internationalement (pas sans rappeler le destin du Président américain Jimmy Carter) ; son discours récent (28 février) fut une attaque en règle contre la politique poursuivi par Theresa May et son gouvernement. Malgré sa calme autorité et le bon sens de ses propos, il est facile à ses détracteurs Brexiters de railler celui qui, Premier ministre, pestait contre les interventions de celle qui l’avait précédé au 10 Downing Street, Margaret Thatcher – la qualifiant de « back-seat driver ». Exit Sir John.
  2. Kenneth (Ken) Clarke – baron du parti conservateur et titulaire de tous les grands portefeuilles des gouvernements conservateurs depuis 1985 – Justice ; Commerce ; Finances ; Intérieur ; Education ; Santé ; Trésor ; Travail. Il est viscéralement anti-Brexit, mais bien seul.
  3. Lord Heseltine – ancien ministre charismatique (et rival) de Margaret Thatcher, baron du parti, il est un pro-européen convaincu ; retiré de la vie politique, ses interventions anti-Brexit ne transportent pas les foules.
  4. Dominic Grieve – député conservateur ; avocat plaidant (barrister, Queen’s Counsel), aussi éloquent en français qu’en anglais ; ancien Attorney General 2010-14 (conseil juridique du gouvernement et de la Couronne, poste très important), l’un des leaders des rebelles conservateurs qui ont récemment voté contre le gouvernement pour forcer l’exécutif à soumettre au Parlement l’accord qui est en ce moment-même négocié avec l’UE.

Il est bien seul, et soumis comme son collègue Ken Clarke et les quelques rebelles du parti Conservateur à d’intenses pressions de l’exécutif et des Whips, les députés chargés de faire respecter la discipline de vote.

On mentionnera enfin Nicola Sturgeon, à la tête du Scottish National Party. Le parti qui milite en faveur de l’indépendance écossaise a perdu de son lustre depuis son échec au référendum de 2014 : les Ecossais avaient voté à plus de 55% pour rester au sein du Royaume-Uni. Depuis, les Conservateurs écossais, en déclin depuis de longues années, se refont une santé politique sous la direction de leur énergique leader Ruth Davidson. Malgré le vote écossais au référendum de 2016 fortement pro-européen (62% en faveur de Remain), Nicola Salmon et son parti indépendantiste  peinent à peser dans le débat.

Il reste les réseaux sociaux, Twitter se substituant au Parlement pour servir de scène à un débat virulent qui n’y a pas lieu, alors même qu’une majorité confortable de parlementaires a voté Remain, et qu’il existe encore probablement une forte majorité qui pense que le Brexit est une folie.

C’est aussi l’occasion de constater en passant que les députés sont finalement assez rarement sollicités pour se prononcer sur un sujet aussi crucial, où le devenir du pays est en jeu. Ils semblent mal armés pour jouer ce rôle pourtant essentiel, tant la grande majorité semble habitué à se plier sans états d’âmes à la discipline de leur parti.

Où est La Mère de tous les Parlements quand on a besoin d’elle?

Cette petite leçon d’histoire politique britannique offre quelques éléments de réflexion pour tenter d’expliquer une situation politique totalement inédite, en essayant de démonter certains des ressorts d’un scénario improbable : celui d’un pays réputé pour son pragmatisme et son absence de dogme se ruant vers l’inconnu à la suite de zélotes et d’opportunistes, et le spectacle désolant d’une institution semble-t-il paralysée, à un moment où la nation a le besoin vital d’un parlement robuste qui joue son rôle de contre-pouvoir à l’exécutif, mais incapable d’enrayer ce que la majorité de ses membres soupçonne d’être au mieux un saut dans l’inconnu, au pire une folie.

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents ?

 

Olivier MOREL – 2 mars 2018

[1] Lord Owen devint en 1992 coprésident pour l’Union européenne du comité directeur de la Conférence internationale sur l’exYougoslavie

Passage de témoin ?

La visite du Président Macron le 18 janvier à l’académie militaire de Sandhurst – le Saint-Cyr britannique – pour le Sommet Franco-Britannique fut riche en symboles, certains visibles, d’autres moins.

D’abord l’apparat (pageantry, beau terme anglais). Le geste du Président d’offrir à ses hôtes le prêt de la Tapisserie de Bayeux, geste diplomatique incroyablement habile : il donne le ton et par la même est en position de contrôle affectif. Qui oserait critiquer un invité armé d’un tel cadeau, mais qui distille en même temps un message pertinent : vous (les Britanniques) êtes les descendant d’envahisseurs (Normands), eux-mêmes des ‘envahisseurs acclimatés’ (Vikings en Normandie). Conclusion : nous sommes tous un peu des migrants, croire qu’on peut prospérer en fermant ses frontières est voué à l’échec. Petite pierre dans le jardin des Brexiters anti-immigrants. On peut lire dans ce geste d’autres symboles – positifs : nous sommes vraiment des jumeaux, avec deux histoires qui se confondent ; ou plus cyniques : un dirigeant (Harold) qui ne tient pas parole finit mal – Harold promet à Guillaume la couronne d’Angleterre lors d’un séjour accidentel en Normandie, mais s’autoproclame roi à son retour, ce qui provoque la colère de Guillaume qui vient reprendre ce qu’il estime être sien ; Harold meurt à la bataille de Hastings, d’une flèche normande dans l’œil (selon la Tapisserie – l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs…).

Sur le fonds, d’autres symboles importants. D’un côté, un chef d’Etat en pleine possession de ses pouvoirs : une majorité parlementaire écrasante lui permettant de faire ce qu’il a promis ; une opposition quasi-inexistante ; un président jeune (20 ans de moins que son hôte Theresa May), réformateur, visionnaire et ouvertement pro-européen. De l’autre côté de la table, le chef du gouvernement d’un pays qui a décidé par référendum de quitter l’Union européenne il y a 19 mois, déclenchant un séisme politique et une véritable crise existentielle, évènement d’une magnitude sans précédent depuis la seconde guerre mondiale. Ce chef de gouvernement, Theresa May, survit dans un climat de constante imprévisibilité politique : majorité parlementaire très fragile ; parti conservateur – et gouvernement – profondément divisés sur la nature des relations futures du pays avec son plus important partenaire commercial, l’Union Européenne ; un pays épuisé par un débat anxiogène sur le Brexit, sujet qui phagocyte tous les autres et ne laisse aucune place, aucun budget et aucun espace mental pour gérer les grands défis de tout pays développé dans le premier quart du 21e siècle : santé ; sécurité ; environnement ; éducation ; divisions sociales et économiques / inégalités. Ajoutons des sujets spécifiques au Royaume-Uni :  rééquilibrage de l’économie – pour faire court, moins de finance dans le mix et plus de Nord / moins de Sud – ; investissements dans les infrastructures.

Theresa May critiquée jusque dans son propre camp, comme il y a quelques jours, pour la « timidité et le manque d’ambition du Gouvernement qui par conséquent déçoit constamment ». Venant d’un député normalement loyal, la critique fait mouche et fait mal. A contraster avec un président « Jupitérien », qui réunit 140 patrons des plus grands entreprises de la planète à Versailles, et s’attire un tweet élogieux de Lloyd Blankfein, le Président directeur-général de Goldman Sachs : « Gros effort, sincère et efficace, il semble qu’une nouvelle ère s’ouvre en France ».

Deux épisodes, déroutants pour un observateur neutre, illustrent la division qui persiste dans le pays et le désarroi au sein de l’appareil de gouvernement :

  • 22 décembre 2017 : un tweet de Theresa May annonce triomphalement le retour du « précieux passeport britannique bleu » après la sortie de l’UE, comme « expression de notre indépendance et notre souveraineté – symbole de notre appartenance à une grande et fière nation ». Annonce aussitôt saluée par les partisans du Brexit comme une victoire contre l’immixtion bureaucratique de l’UE qui avait imposé la couleur rouge foncé (« Burgundy ») du document actuel ; a contrario, les quolibets des pro-européens ont raillé le ton nationaliste et nostalgique de l’annonce, rappelant que (i) le nouveau passeport bleu roi ne ressemble en rien à l’ancien passeport bleu très foncé, quasi-noir ; (ii) les pays de l’UE ont le choix de la couleur du passeport, à l’initiative du pays membre ; (iii) le gouvernement devrait passer son temps sur des sujets plus sérieux que la couleur du passeport – et de conclure qu’« ils réarrangent les transats sur le pont du Titanic ! » ;
  • face aux critiques répétées que le gouvernement n’avait aucune idée sur la direction du pays post-Brexit, David Davis, le Ministre Pour la Sortie de l’Union Européenne, a assuré le Parlement que son ministère avait préparé près de 60 rapports sectoriels très détaillés sur l’impact du Brexit ; il a été sommé à de nombreuses reprises de les circuler aux parlementaires pour contribuer à un débat démocratique et transparent sur ce sujet fondamental, y compris une comparution houleuse devant les députés de la Commission Parlementaire pour la Sortie de l’UE ; après être finalement arrivé à court d’excuses pour ne pas les publier, et avoir été menacé d’outrage au Parlement pour avoir menti aux députés, les fameux rapports une fois publiés se sont avérés être une compilation médiocre qu’un député a résumé ainsi: « La plupart des informations sont sur Wikipedia ou identifiables avec une brève recherche sur Google. David Davis a clairement menti à la Chambre [affirmant que 58 rapports très détaillés étaient prêts], puis a confié à ses fonctionnaires la tâche peu enviable de créer ces rapports en 2 semaines. Ils ressemblent au copier-coller d’un étudiant paniqué qui rédige une dissertation à la dernière minute ».

Un deuxième aspect fascinant de la visite du Président Macron, cette fois sur le long terme : elle symbolise peut-être le passage de témoin d’un pays à l’autre, l’inversement d’un cycle de près de trente ans.

Depuis trois décennies, Londres et le Royaume-Uni font figure de modèle à la France : les entrepreneurs français viennent s’y installer, fascinés par un pays dont l’ADN est « pro-business » ; les étudiants s’inscrivent dans des facs à l’épicentre de l’univers anglophone, ou à la recherche d’un ‘petit job’ facile à décrocher et facile à quitter – contraste saisissant avec la France où décrocher un stage non-rémunéré relève du sacerdoce ; même des retraités français trouvent du charme aux berges de la Tamise !

Depuis plus de 25 ans, je rencontre des politiques (de tout bord) et des hauts fonctionnaires français qui viennent observer un pays bouillonnant d’idées, sur le thème générique « quels leçons peut-on tirer des Britanniques pour réformer un pays en dix leçons », ou « que pouvons-nous faire pour mettre fin à la paralysie et l’incapacité à reformer de la France ? ». Les changements initiés par les trois gouvernements Thatcher dans les années 1990 et poursuivies par ceux de John Major et Tony Blair ont révolutionné ce pays, déclenchant l’envie de la France – et l’agacement, jamais loin – sur la capacité du pays à se réformer de manière spectaculaire. « Si les britanniques peuvent le faire, pourquoi pas nous ? » est une phrase que j’ai beaucoup entendue ! Hors ce pays modèle revient de très loin. Le Royaume Uni sort de la deuxième guerre mondiale vainqueur mais exsangue – le rationnement dure jusqu’à l’été 1954 – et connaît une longue descente aux enfers. Dans les années 70, après avoir décliné l’invitation à rejoindre les pays fondateurs de la CECA, puis s’être vu fermé la porte de la CEE, le Royaume-Uni touche le fond : le pays en voie de tiers-mondialisation quémande un prêt au FMI et rationne l’énergie avec des coupures de courant dans l’industrie et les foyers britanniques. Pas étonnant que le pays endosse alors le costume sinistre d’« homme malade de l’Europe », avant finalement de rejoindre la CEE en 1973.  Contraste de l’autre côté de La Manche : la France est en pleine « Trentes Glorieuses », ayant retrouvée croissance, panache et influence, entre autres sous les présidences de Gaulle, après les traumatismes indochinois et algériens. Retour à Londres : sous l’impulsion des Conservateurs, au pouvoir de 1979 à 1997, suivi des Travaillistes du New Labour jusqu’en 2010, les gouvernements successifs ont présidé à 30 ans de réformes et de croissance. Euphorie à Londres, avec l’apogée des Jeux Olympiques de 2012 – octroyés à Londres contre Paris, décidément rien ne change. La France, elle, s’enfonce à son tour dans la paralysie à partir des années 1990 : nos dirigeants successifs, de droite comme de gauche, se montrent incapables de mener à bien les réformes de fonds qu’ils savent pourtant tous indispensables.

Jusqu’à un certain référendum le 23 juin 2016 au Royaume-Uni, et l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française moins d’un an plus tard : la bascule franco-britannique est repartie dans l’autre sens.

Aspect fascinant de la relation de nos deux pays : frères jumeaux, frères ennemis, mais semble-t-il condamnés à ne pas connaître la prospérité en même temps, comme si un étrange et pervers vase-communiquant empêchait l’euphorie des deux côtés de La Manche au même moment.

Olivier Morel – 26 janvier 2018