Tous les Français qui habitaient au Royaume-Uni se souviennent précisément où ils étaient le 24 juin 2016 au petit matin quand le résultat final du référendum est tombé. Au moment de ce bien triste anniversaire – il y a 10 ans, le Royaume-Uni votait pour quitter l’Union Européenne – quelques réflexions sur l’état de ce beau pays une décennie après cette décision historique.
Les fondamentaux – 52 | 48
Le 23 juin 2016, les Britanniques répondent à la question posée par référendum : « Le Royaume-Uni devrait-il rester membre de l’Union Européenne ou quitter l’Union Européenne ? ». 51.89% des électeurs cochent la case « Quitter l’Union européenne ». Notoirement, l’abstention frôle les 28%, ce qui n’explique qu’en partie le résultat (une participation électorale traditionnellement plus basse au Royaume-Uni qu’en France aux élections nationales a d’autres ressorts, c’est un sujet pour un autre billet).
Le divorce intervient officiellement le 31 janvier 2020, date à laquelle le pays quitte les institutions politiques de l’Union. Ce séisme historique met fin à 47 ans d’histoire commune et plus de 43 mois d’une tempête politique, constitutionnelle et sociétale d’une rare violence. Une période de transition de 11 mois s’ouvre alors. L’Accord de Commerce et de Coopération (Trade & Cooperation Agreement, ou TCA en anglais) est signé le 30 décembre 2020. Il prend effet le 1er janvier 2021, en pleine pandémie de Covid 19.
5 ans plus tard, et comme je l’avais écrit à l’époque, le Royaume-Uni découvre le destin solitaire d’une petite île ventée et pluvieuse dans le Nord-est atlantique dans un XXIème siècle *agité* : c’est très précaire.
Est-on déjà passé de Take Back Control à rejoindre l’Union Européenne ?
Depuis le vote du 23 juin 2016, énormément d’eau a coulé sous les ponts de la géopolitique mondiale, pêlemêle :
- Deux élections de Donald Trump (la première en novembre 2016, moins de 6 mois après le référendum, confirmant une vague populiste qui n’a fait que s’amplifier depuis) et son cortège de déstabilisations tous azimuts.
- Pandémie de Covid 19.
- Guerre d’agression russe en Ukraine.
- Climat politique en France et au Royaume-Uni très volatile.
Sans parler de phénomènes de fonds, comme l’essor exponentiel de l’intelligence artificielle dont personne ne parlait en 2016. De la Chine qui est maintenant très bien réveillée. Ou encore des manifestations concrètes d’un réchauffement climatique que le monde politique dans sa majorité feint d’ignorer, alors que sa brûlante évidence nous assaille quotidiennement. Tous ces phénomènes, conjoncturels ou systémiques, bouleversent nos sociétés occidentales pour toujours. Sur cette toile de fonds très compliquée, le Brexit est venu ajouter une forte dose d’instabilité et de désordre dont nous aurions pu nous passer.
Les électeurs britanniques réalisent maintenant que la promesse de Take Back Control des promoteurs du Brexit n’était qu’une cruelle chimère. Avec suffisamment de recul, il est maintenant établi que le Brexit a ‘coûté’ entre 6-8% de PIB au pays – Brexit’s impact on the UK economy.
Si le vote avait lieu demain matin, et en faisant abstraction des 10 dernières années, nul doute que le camp du Remain l’emporterait : une majorité confortable (plus de 55%) pense maintenant que le pays a eu tort de quitter l’UE – Statista | Brexit-opinion-poll, et les Britanniques sont favorables à rejoindre l’UE sur le long terme – Public backs a 10-year national plan to join the European Union. Dommage qu’il ait fallu ce traumatisme pour que les Britanniques réalisent l’énorme supercherie que les marchands de rêve, pour ne pas dire menteurs, du camp Leave leurs ont vendue.
Cette photographie de l’opinion en juin 2026 cache toutefois une réalité plus complexe. Un rapport récent du groupe de réflexion Best for Britain dépeint le panorama d’une opinion majoritairement pro-européenne. Is it time to talk about EU membership? Le rapport montre des nuances importantes en fonction des allégeances politiques, de l’âge, la géographie, la classe sociale, etc. Il se penche également vers la question d’un rapprochement avec l’UE. Les opinions des électeurs dépendent très largement de ce que chacun entend par ‘relations plus étroites avec l’UE’. Et LA question, style « elephant in the room » : quid de re-joindre l’UE ? Les opinions se polarisent à nouveau, mais avec une majorité de 53% (combinant les plutôt et fortement favorables), contre ‘seulement’ 32% qui y sont plutôt et fortement opposés. Les ‘sans avis’ ne se montent qu’à 14%.
Même si elle va dans le bon sens, le rapport conclut que la politique du gouvernement de Sir Keir Starmer – rapprochement progressif sur des sujets spécifiques, sans réadhésion générique – ressort du ‘trop peu, trop lentement’. La classe politique semble encore paralysée par le traumatisme du référendum – l’Europe et le Brexit étaient absent des débats pendant la campagne législative de 2024, selon le principe qu’il n’y avait que des coups à prendre et rien à gagner à parler d’Europe. Le Parti Travailliste en particulier, dont 80% des députés était pro-européen en 2016, alors qu’une majorité de ses électeurs a voté Leave. Ce n’est que depuis quelques mois que le gouvernement plaide ouvertement en faveur de la fluidification des rapports avec nos voisins et principaux partenaires commerciaux, comme l’une des clefs pour libérer la croissance et la prospérité. Mais la ‘politique des petits pas’ vers nos voisins continentaux entraîne des négociations bien plus compliquées et chronophages qu’anticipées, sans impact concret sur la croissance. En toile de fonds, un gouvernement, son Premier ministre en tête, qui bat des records d’impopularité, moins de deux ans après avoir conquis le pouvoir et disposant d’une majorité écrasante à la Chambre des Communes (élections législatives de juillet 2024 : meilleur résultat depuis 2001 et troisième plus importante majorité travailliste de toute l’histoire du Labour, parti né en 1900).
La conclusion de Best for Britain : il faut dès à présent lancer le mouvement pour rejoindre l’UE. Le raisonnement peut se résumer ainsi :
- L’approche prudente actuelle ne produit pas assez vite les effets escomptés sur la croissance.
- L’extrême droite populiste et anti-européenne se refait une jeunesse sur le dos d’un gouvernement maladroit et impopulaire – de toute façon, les eurosceptiques ne seront jamais satisfaits d’une politique pro-européenne, qu’elle soit prudente ou audacieuse. Quitte à les braquer, autant que cela vaille la peine.
- Une ‘opposition de gauche’ (les Greens) prend des voix aux Travaillistes.
- Le centre droit pro-européen – aile droite du Labour et Libéraux-Démocrates – pousse pour un rapprochement avec The Continent beaucoup plus prononcé, mais en mode ‘petit bras’.
- Conclusion : l’approche actuelle ne satisfait personne et ne donne pas de résultats concrets. Le ‘dividende de croissance’ que représenterait l’appartenance à l’UE vaut largement le risque politique.
Des finances publiques exsangues, des infrastructures au bout du rouleau – et un changement de Premier ministre
Le Parti Travailliste avait placé la croissance au centre de sa campagne pour les élections de juillet 2024. Il s’agissait de sortir le pays du gouffre budgétaire héritée de près de 15 ans d’administration conservatrice, tout en adressant les maux plus profonds d’un pays qui semble avoir une incapacité quasi-systémique à investir sur le long terme depuis des décennies, tous partis politiques confondus. Depuis leur arrivée au pouvoir, les Travaillistes ont constaté que le trou budgétaire annoncé était encore plus important qu’initialement envisagé. Malheureusement, ils semblent incapables de projeter l’image d’un gouvernement qui maîtrise la situation, même si des progrès sont incontestables. Sir Keir Starmer polarise ainsi le mécontentement sur sa personne : moins de deux ans après son triomphe électoral, un famélique 13% d’opinion favorables fait face à un colossal 79% d’opinions défavorables, focalisées sur la personne même du Premier ministre. Derniers épisodes d’une descente aux enfers d’un des dirigeants britanniques les plus impopulaires de tous les temps, ou ‘chronique d’une démission annoncée’ :
- 11 juin 2026 – Démission du Ministre de la Défense John Heyley et du Secrétaire d’Etat aux Armées Al Carns. Pourtant réputé proche de Sir Keir Starmer, John Heyley refuse de cautionner un budget de son ministère qui a succombé aux arbitrages du Trésor. Sa lettre de démission adressée au Premier ministre pointe du doigt une certaine contradiction : d’une part une rhétorique volontariste ‘coup de menton’ du gouvernement en faveur d’une augmentation significative des budgets militaire, pour pallier la disparition programmée du parapluie sécuritaire américain et faire face à la résurgence de la menace russe ; d’autre part, la timidité des engagements budgétaires concrets, les dépenses réelles étant repoussées aux calendes grecques (ou « jam tomorrow » comme l’on dit ici). Le ministre démissionnaire dénonce aussi l’incapacitée de Sir Keir Starmer à faire des arbitrages forts, un trait de caractère du chef du gouvernement que John Heyley n’est pas le seul à pointer du doigt.
- 18 juin 2026 – Victoire magistrale d’Andy Burnham à l’élection partielle de Makerfield, à quelques encablures de Manchester, grande métropole du nord dont il était le très populaire maire depuis 2017. ‘Andy’, figure de l’aile modérée du Labour est plus charismatique que le méthodique et sérieux ‘Keir’. Il a maintenant le loisir de devenir chef du parti et donc Premier ministre, l’actuel occupant de 10 Downing Street venant de jeter l’éponge. Paradoxe d’un système politique pourtant reconnu comme profondément démocratique : cette victoire électorale dans une législative partielle avec quelque 80 000 électeurs et une participation de moins de 60%, ouvre au nouveau député de Makerfield la porte du 10 Downing Street.
Il s’agira de notre sixième ou septième Premier ministre en une décennie (selon la date du passage de témoin, pré ou post 13 juillet, date de démission de David Cameron en 2016). A comparer aux quatre chefs de gouvernement des trois décennies 1979-2010. Le déclencheur de ce nouveau bouleversement à la tête de l’Etat a été le bilan d’élections municipales catastrophiques pour le parti de gouvernement au scrutin du 7 mai 2026. Le nombre d’autorités locales contrôlées par Labour passe de 66 à 28, avec une perte nette de Counsellors de plus de 58% (de 2 566 à 1 068) tandis que Reform UK, le parti anti-européen de Nigel Farage, conquiert 14 autorités locales, étant parti de… zéro. Leur nombre de Counsellors passe de 2 à 1 454 ! L’inquiétude des députés travaillistes devant l’impopularité grandissante du gouvernement, combinée à la montée semble-t-il irrésistible de Reform UK dans les sondages, s’est transformée en panique. Le Ministre de la Santé et de l’Aide Sociale Wes Streeting, qui n’a jamais caché ses ambitions, démissionne le 14 mai 2026, une semaine après ces élections désastreuses. Il a depuis déclaré son intention de défier son chef de parti pour la direction du Labour, donc pour devenir Premier ministre. Andy Burham le rejoint alors sur la liste des prétendants. Fort d’un très beau score dans cette partielle – majorité de 55% contre 35% pour le candidat de Reform UK – il part archi-favori. Dans une circonscription qui a voté massivement en faveur du Brexit et qui est un terreau naturel pour le parti de Nigel Farage, Andy Burnham fait figure d’homme providentiel pour les députés travaillistes.
- 22 juin 2026 – Démission de Sir Keir Starmer, moins de deux ans après avoir conquis le pouvoir avec une victoire électorale historique pour le Parti Travailliste (juillet 2024). Dans une séquence bien chorégraphiée, Andy Burnham prête serment comme nouveau député le même jour. La réception enthousiaste des députés Labour en dit long sur les espoirs qu’ils placent en ‘Andy’. Wes Streeting ne s’y est pas trompé : il a tout de suite annoncé qu’il renonçait à sa candidature pour remplacer Sir Keir Starmer à la tête du Parti. La voix est ouverte pour un couronnement sans conteste, même si les règles internes du parti prévoient que tout député qui a suffisamment de support parmi les autres élus peut se présenter.
Une analyse de l’administration de Sir Keir Starmer est pour un autre billet. Deux observations à chaud :
- sentiment d’énorme gâchis : un gouvernement avec une telle majorité aurait pu faire de grandes choses, et le pays a besoin de réformes de fonds
- s’il fallait résumer Sir Keir Starmer en une formule, on pourrait dire « An innocent dull good man » ; un Premier ministre que la politique n’intéressait pas vraiment ; un gestionnaire sans vision (je suis reconnaissant au journaliste et auteur Ian Dunt pour sa pertinente analyse à chaud The tragedy of Keir Starmer – by Ian Dunt – sa chronique Striking 13 offre par ailleurs une excellente analyse de la vie politique britannique).
Conclusion
Quelques observations sur le parallélisme étonnant des paysages politiques français et britanniques en guise d’épitaphe de cette fin de folle décennie – recomposition en s’émiettant « façon puzzle » aurait dit Michel Audiard.
- Les grands partis dits de gouvernement sont en perte de vitesse, pour ne pas dire en perdition.
Les scores lilliputiens de ces partis aux élections présidentielles françaises de 2022, à droite comme à gauche, en sont des témoins éloquents. Ici, la déroute électorale des Tories en 2024 – 23,7% des votes, passant de 361 sièges à 121 – fût la pire de toute l’histoire du Parti. En 2019, ils avaient conquis la Chambre des Communes avec 43,6% des votes, leur donnant une majorité de 80 députés. Il fallait remonter à plus de 35 ans (1983) pour trouver une meilleure performance électorale : Margaret Thatcher, auréolée de SA victoire dans la guerre des Malouines. Dans la foulée de 2019, on parlait sans ciller d’un deuxième, voire d’un troisième mandat de Boris Johnson. Or la menace de la disparition complète du paysage politique des Tories est maintenant bien réelle.
Quant au Labour, il tente de faire barrage à Reform UK en mettant la barre fermement à droite : politique migratoire que les Tories pourraient revendiquer ; libertés publiques battues en brèche. Cela ne fonctionne pas, les électeurs de Reform UK préférant évidemment l’original à un ersatz. Les Travaillistes perdent aussi des voix sur leur gauche, les Greens étant perçus par la gauche du Labour comme plus authentiquement travaillistes.
- Apparition d’extrêmes à droite. En France, le Rassemblement National a vu apparaître un concurrent sur sa droite, Reconquête. Ici, Reform UK a aussi un concurrent sur sa droite, Restore. Plus rassurant est le mouvement des intentions de vote depuis l’automne 2025 : un tassement du parti dans les sondages, allié à trois défaites / déroutes successives dans des élections partielles : battus successivement par Plaid Cymru (les autonomistes gallois) ; les Greens ; et le Labour d’Andy Burham le 18 juin. Ces élections sont importantes par leur qualité de baromètre électoral : il s’agit de circonscriptions que Reform UK doit gagner si Nigel Farage veut entrer au 10 Downing Street. Il s’avère que ce qui a fait la force de Reform UK – Nigel Farage, pinte de bière et cigarette en main, devant le Union Flag, fustigeant ‘les élites’ (dont il fait partie) – semble bien être aussi sa plus grande faiblesse.
- Et à gauche ? Les Britanniques n’ont pas de Jean-Luc Melanchon. Même si Jeremy Corbyn partage beaucoup de terrain politique avec lui, il n’a pas ni la structure politique, ni la présence médiatique du tribun de gauche français.
- Les Greens représentent la seule opposition à gauche du Labour. Outre leur projet politique naturel ‘vert’, leurs propositions vont au-delà de la sphère écologique, avec un projet de société marqué beaucoup plus à gauche que le Parti Travailliste actuel.
- On mentionnera juste pour mémoire les centristes Libéraux-Démocrates (LibDem). Ils sont aux abonnés absents, pas seulement sur l’Europe, alors que c’est le parti le plus ouvertement pro-européen, et malgré une performance électorale exceptionnelle en 2024 – de 11 à 72 députés.
Après une décennie de solitude, les Britanniques sont-ils prêts à re-joindre l’UE ? Il aura fallu le séisme de Brexit pour que nous réalisions que notre destin sera européen ou il ne sera pas. Le public semblerait plus en avance que la classe politique. L’arrivée au pouvoir d’un nouveau Premier ministre, au profil plus politique que son prédécesseur (la barre était basse), va-t-il accélérer le mouvement ? Pas si sûr, tant sa priorité sera de rassoir l’autorité d’un gouvernement qui a perdu énormément de crédibilité en moins de deux ans. La plus importante question de politique étrangère britannique risque encore d’attendre.
Mais le combat continue pour ré-amarrer le Royaume-Uni à l’Europe. Nous avons tant de défis communs, et un besoin vital les uns des autres, il en va du futur de nos sociétés et de nos valeurs – Ode to Joy
Olivier Morel
23 juin 2026