Brexit ! Connais pas Brexit, personne ne sait ce que c’est Brexit !

Brève revue d’inventaire d’un pays à l’aube d’élections très anticipées qui amèneront probablement un changement de majorité après 14 ans. L’occasion aussi d’une mise au point sur certaines approximations entendues ici et là sur les causes et les effets du Brexit.


A l’aube de 2024, nombre de mes interlocuteurs français me demandent où en est le Brexit. Est-ce l’approche d’une échéance électorale européenne, est-ce une bouffée de Schadenfreude ? Comme j’y détecte une certaine malice gourmande, va pour le Schadenfreude. Je suis souvent tenté de leur répondre comme je le fais dans le titre, à l’instar d’Abraracourcix dans « Le Bouclier Arverne ». Pour mémoire, il rétorque à Astérix qui lui demande où est Alésia : « Alésia ? Connais pas Alésia ! Je ne sais pas où se trouve Alésia ! Personne ne sait où se trouve Alésia ! » feignant d’ignorer le lieu de la capitulation de Vercingétorix, tant la bataille est associée à l’humiliation nationale.

Quid de Brexit ? Les britanniques ne parlent plus de Brexit car l’actualité politique est écrasée par un seul sujet : les prochaines élections – au printemps, à l’automne ? Les pronostics actuels penchent pour la deuxième option, mais on se rappellera la réponse du Premier ministre Harold MacMillan à un journaliste qui lui demandait ce qui était susceptible de perturber son programme de gouvernement : «  Events my dear boy, events ». Ou en d’autres termes, « a week is a long time in politics », alors 12 mois vous pensez… (techniquement, l’élection doit se tenir avant le 25 janvier 2025).

Hors l’actualité nationale et internationale ne manque pas de ces «events». Le niveau de volatilité est plus élevé qu’il ne l’a été depuis longtemps :

  • guerre d’aggression russe en Ukraine, avec le spectre d’une poursuite de la recomposition de l’ex Empire soviétique en Europe orientale par un gouvernement russe pris de bouffées nostalgiques d’une grandeur passée (les médias britanniques ont même parlé récemment de conscription – le service national a pris fin au début des années soixante…) ;
  • aggression terroriste du Hamas d’une sauvagerie inimaginable et prise d’otages en Israël le 7 septembre, et la guerre qui se poursuit depuis à Gaza ;
  • attaques des Houthis sur la navigation internationale en Mer Rouge ;
  • l’Iran qui s’active sur plusieurs fronts, intérieurs et extérieurs ;
  • la Chine et Taïwan – Pékin va-t-il, ne va-t-il pas ?
  • la Corée du Nord, encore et toujours ;
  • l’urgence climatique ;
  • les déviances possibles liées à une utilisation malveillante des outils d’intelligence artificielle.

Excusez du peu ! 2024 est aussi une année d’élections : plus de la moitié de la population mondiale est appelée à voter en 2024. S’il faut se réjouir de ce signal que la démocratie résiste encore, alors qu’elle est mise à mal aux quatre coins du globe, on se rappellera qu’une de ces élections concerne la première puissance économique et militaire de la planète.

Dans ce contexte, et pour compléter ce tableau un peu morose, il n’est pas étonnant que la Doomsday Clock fasse son retour. Le concept date de 1945, sa paternité revient à Albert Einstein, J. Robert Oppenheimer et les scientifiques qui développèrent la première bombe atomique. Il s’agit d’illustrer graphiquement le danger de l’apocalypse nucléaire pour la planète, par une pendule où minuit serait synonyme d’apocalypse. Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les aiguilles de la pendule n’ont jamais été au-delà de 23h58m30s. Ce seuil atteint en janvier 2023 n’a pas changé en un an. Pour référence, la Doomsday Clock la plus optimiste indiquait 23h43m en 1991, au sortir de la Guerre Froide.


Elections au Royaume-Uni donc, mais de Brexit il n’est point question, n’en déplaise à Nicolas Baverez. Il nous expliquait doctement dans un article au titre accrocheur « Le naufrage du Brexit », paru dans Le Figaro début janvier, que le ressort principal de la déroute annoncée des Conservateurs avait pour origine le Brexit : les électeurs britanniques vont punir les Conservateurs pour l’échec du projet.

Reprenons simplement trois de ses arguments :

1 « Annihilation de la croissance » – Si le Brexit a eu, et aura, des effets indéniables et profonds sur l’économie britannique, la comparaison à court terme des taux de croissance du Royaume-Uni vis-à-vis des deux plus grandes économies européennes n’est pas si concluante : entre Q4 2019 et Q3 2023 (pré- et post-Brexit), l’économie du RU a cru de 1,3%, celle de la France et de l’Allemagne de 1,7% et 0,3% respectivement. 0,4 points de croissance en moins au Royaume-Uni qu’en France, bonne nouvelle pour Paris, mais je parlerais de résistance de la croissance britannique, pas d’« annihilation ». L’épithète de Nicolas Baverez s’appliquerait plutôt à l’Allemagne, dont les grands paradigmes des dernières décennies sont sérieusement remis en cause.

        La taille respective de nos deux économies en 2023 est aussi édifiante : le Royaume-Uni et la France se placent aux 6ème et 7ème rang mondial, avec des PIB respectifs de 3 332,06 Mds US$ pour le Royaume-Uni, contre 3 049,02 Mds US$ pour la France. Le royaume a de beaux restes…

        Nicolas Baverez sait aussi pertinemment que l’effet d’un tel évènement se mesure en décennies. Hors cette période de 3 ans depuis le point de départ effectif du Brexit a été marquée essentiellement par… la pandémie justement, qui a rendu compliqué toute lecture de l’impact réel du Brexit. Pour mémoire, il est entré en vigueur juridiquement le 1er février 2020, mais la période de transition de 11 mois qui a suivi a maintenu un quasi status quo ante au quotidien. Brexit n’a commencé en fait que le 1er janvier 2021, en pleine pandémie. Bien habile serait celui qui pourrait démêler les effets du Brexit de ceux du virus Covid-19. Donnons-nous plutôt rendez-vous, le 31 décembre 2030 par exemple, après une pleine décennie de Brexit effectif, pour en mesurer les effets avec un vrai recul.

        2. « Déliquescence des services publics » –Je suis d’accord avec Nicolas Baverez sur le constat, pas sur la cause : c’est encore moins connecté au Brexit que les performances économiques moroses décrites plus haut. Le Royaume-Uni est tout bonnement fâché avec les investissements dans les infrastructures et le long terme – c’est quasiment dans l’ADN de ce pays. Le phénomène ne date pas d’hier, ni du 1er janvier 2021 ou du référendum de 2016 – ni même de ce siècle.

          Quelques symptômes d’un phénomène durable :

          Institution qui est une fierté nationale, le National Health Service (NHS) offre l’accès universel gratuit aux soins au point de contact depuis sa création en 1945. Mais le NHS est à genou (au mieux !). Il est vrai que le déficit de main-d’œuvre est attribuable en partie au Brexit – départ de beaucoup de ressortissants européens post-référendum, non-remplacés, ils fournissaient nombre des bataillons de soignants. Les maux du NHS sont aussi ailleurs : la pandémie sur le court terme, et sur le long terme, le déficit d’investissement des gouvernements Conservateurs successifs a joué un rôle accablant. Lorsque les Travaillistes quittent le pouvoir en 2010 pour faire place à la coalition Tories-LibDem, ils laissent au pays un NHS certes perfectible, mais au moins les fameuses listes d’attente pour consulter un spécialiste et être opéré sont à zéro (« elective surgery », l’un des baromètres de la santé du système, à distinguer des urgences). Près de 14 ans de régime Conservateur plus tard, ces mêmes listes d’attente ont dépassé le cap des 7 millions ! Autre critère clef sur le temps long : le nombre de lits d’hôpitaux par habitant. La pandémie a mis en lumière ce marqueur de long terme, et ce coup de projecteur a permis de constater le gouffre qui sépare les bons élèves des cancres internationaux. Selon l’OCDE, en 2020, Japon et Corée du Sud se classaient loin en tête avec 12,8 et 12,5 lits pour 1 000 habitants respectivement. Allemagne et France affichaient 7,9 et 5,8 lits pour 1 000 habitants. Le Royaume-Uni est distancé avec 2,4. Certes il a fallu que le New Labour, au pouvoir entre 1997 et 2010, engloutisse des sommes pharaoniques dans le ‘mammouth’ qu’est le NHS, avec sans doute des excès et des erreurs. Il reste indéniable que des résultats étaient au rendez-vous : les patients avaient accès aux spécialistes dans les conditions quasi-normales d’un pays dit ‘riche’.

          HS2. Ce projet de ligne à grande vitesse de Londres vers les grandes métropoles post-industrielles des Midlands et du Nord – Birmingham, Sheffield, Manchester, Leeds – est l’un des serpents de mer du débat public depuis plus d’une décennie. Le projet ambitieux et nécessaire a fini par être victime d’un mélange de retards, de dépassements budgétaires et de bureaucratie dans la planification. Sur ce dernier point, la complexité des règles britanniques d’urbanisme et d’aménagement du territoire est légendaire – un rapport récent sur le sujet pointe vers de multiples exemples, comme ce seul dossier de demande d’autorisation d’une traversée de l’estuaire de la Tamise qui a coûté 267 M£, sans qu’un seul m3 de béton n’ait été coulé.

          Retour en 2013. Lancé officiellement par David Cameron cette année-là (plus de 30 ans après l’inauguration du TGV Paris-Lyon, faut-il le rappeler…), la nouvelle LGV était présentée comme un puissant levier du retour à la prospérité du Nord, dans le cadre des projets successifs de revitalisation économique de cette partie du pays, traditionnellement à la traîne des régions plus prospères du Sud-Est, Londres en premier lieu. Comme son nom l’indique, HS2, il s’agissait au départ de prolonger HS1 (la LGV qui relie le Tunnel sous la Manche à Londres) vers le nord du pays. En passant, cette infrastructure fut la première nouvelle ligne ferroviaire du pays depuis près d’un siècle. L’expertise de Systra (groupe SNCF) a été essentielle à la réalisation d’un projet pour lequel les britanniques n’avaient plus de savoir-faire. HS1 + HS2 donc. Cela explique aussi la localisation du terminal HS1 au nord de Londres. Le construire à Saint Pancras semble paradoxal pour une ligne de trains qui vient du Sud-Est, mais c’était logique lors de la conception : il s’agissait de connecter les nouvelles LGV britanniques au réseau continental. Les concepteurs originaux rêvaient de passagers embarquant à Manchester pour se rendre à Paris, sans rupture de charge, au pire moyennant un simple changement de quai à Londres. Las, les Mancunians ne sont pas prêts d’aller déjeuner en train à Paris – certains prennent encore l’avion pour aller à Manchester (300km).

          Une décennie après son lancement par David Cameron, le dernier épisode de la saga HS2 fut l’annonce par son successeur Rishi Sunak de l’annulation de sa tranche nord pendant le congrès annuel du Parti Conservateur à l’automne 2023: la ligne s’arrêtera à Birmingham et ne desservira pas Manchester et Leeds. Il faut admettre que le coût est passé de 33 Mds£ en 2010 à 71 Mds£ en 2019, et s’acheminait vers les 100 Mds£. Lieu de l’annonce de ce renoncement ? Manchester, où la LGV n’ira plus. On croirait à une mauvaise plaisanterie : « Dites-nous ce dont vous avez besoin, on va vous dire comment vous en passer », ou la manifestation de l’arrogance envers le ‘petit peuple’ du Nord que l’on prête aux élites du Sud-Est et de Londres.

          Brexit n’a absolument rien à voir avec l’échec de ce projet ambitieux. Plus prosaïquement, l’aversion du pays pour les Grands Projets financés sur les deniers public a fini par reprendre le dessus – chassez la nature, elle revient au gallop. Et puis en période pré-électorale, le calcul de Conservateurs en déficit de popularité est aussi de se reposer sur ce qu’ils pensent être le manque d’appétit de leurs électeurs traditionnels pour les grands projets d’infrastructure onéreux. HS2 est donc la victime d’un certain réflexe néo-pompidolien ‘pro-bagnole’ des Tories bon-teints des « Home Counties », anti-woke et  anti-vélos, allié au réflexe « NIMBY » (« Not In My Back Yard » – « Oui au changement, mais pas dans mon arrière-cours »). Pour caresser ces électeurs dans ce qu’il pense être le sens du poil, le Premier ministre a promis que les deniers publics ainsi économisés seraient consacrés à réparer les nids de poule… Cela a été relayé par des députés Conservateurs qui pensent ainsi s’attirer les faveurs de leurs électeurs traditionnels, une valeur sûre pensent-ils, même si les sondages montrent que ce type d’électeur devient une espèce en voix de disparition. Il cède la place à un électorat dégagiste, mais le parti se cramponne à ce qu’il peut. On notera enfin que, même si réparer les nids de poule a son importance (le cycliste amateur que je suis confirme), tout cela ne manque-t-il pas un peu de hauteur de vue – qui a dit ‘mesurette’ ? Cela ne fait que conforter les détracteurs de Rishi Sunak qui l’accusent de manquer du « vision thing » chère à George Bush Sr.

          3. Chômage ? Nicolas Baverez nous explique que « La pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs de l’agriculture, de la construction, de la santé, des transports et des services va de pair avec la montée du chômage ». Si la pénurie de main d’œuvre est avérée dans des secteurs en tension – un concept d’actualité en France – le chômage est toujours au plus bas. Je laisse les chiffres s’exprimer, le taux de chômage au Royaume-Uni depuis 8 ans (référendum de 2016) est éloquent :

          2016             4,81%

          2017             4,33%

          2018             4,00%

          2020             4,47%

          2019             3,74%

          2021             4.83%

          2022             3,57%

          2023*           4,20%

          * sept.-nov. 2023

          Sans surprise, le pic fut atteint en 2021 pendant la pandémie, CQFD. Même s’il faut prévoir une montée du chômage dans les mois à venir pour accompagner une économie morose, le ralentissement de l’économie mondiale n’est pas une surprise. Le Royaume-Uni est touché comme tout le monde, sans qu’il faille invoquer le Brexit.


          On arrêtera ici la démonstration qu’il n’est nul besoin d’imputer au Brexit tous les maux du pays, les Conservateurs se débrouillent très bien tout seul. Nombre des problèmes que Nicolas Baverez impute au Brexit sont communs à bien des économies du G7. Au passif des Conservateurs, ajoutons l’écosystème de distribution d’eau et de gestion des eaux usées. La privatisation en 1989 par le gouvernement de Margaret Thatcher a permis à des investisseurs de s’emparer d’un monopole doté d’un régime de gouvernance faible, quelle aubaine ! Trois décennies plus tard, il semble plus profitable de verser des amendes (et des dividendes à ses actionnaires) quand des eaux usées non-traitées sont déversées directement dans les rivières et sur les plages que d’investir pour transformer des infrastructures datant parfois de l’époque victorienne. Les Travaillistes n’ont pas fondamentalement altéré ce régime entre 1997 et 2010, mais les mêmes députés Conservateurs qui s’insurgent maintenant contre ces sous-investissements à l’approche d’une élection sont les mêmes qui ont passé 14 ans à soutenir un gouvernement qui n’a rien fait pour donner de vrais pouvoirs au régulateur.

          Elections donc en 2024, sujet qui écrase tous les autres. Les Travaillistes ont une avance colossale – certains députés Conservateurs parlent d’annihilation (le mot est à la mode). Un récent « focus group » de la BBC formé d’électeurs des circonscriptions du Nord qui ont basculé du Labour aux Tories en 2019 (le fameux « Red Wall ») font ressortir deux tendances :

          Ils sont préoccupés par le pourvoir d’achat, l’accès au NHS et sont déprimés sur l’avenir du pays. L’immigration n’apparaît pas comme sujet d’anxiété. En passant, curieux donc que le gouvernement semble avoir fait de cette question un cheval de bataille, un des ressorts du Brexit il est vrai.  Rishi Sunak insiste avec son projet de déporter au Ruanda les migrants qui entrent au Royaume-Uni par des voies illégales, malgré les difficultés à faire voter une nouvelle loi. La législation actuelle a déjà été censurée par la Cour Suprême (qui statue ici comme le Conseil Constitutionnel, dans un pays où cette institution n’existe pas). Le nouveau projet de loi a entrainé des défections dans le camp Conservateur, par des jusqu’au-boutistes qui estiment que le projet ne va pas assez loin. Le Ministre de l’Intérieur a aussi récemment admis que, même si le plan finissait par être mis en place, un nombre limité de migrants serait envoyé dans le pays d’Afrique centre-orientale. Enfin, ce projet pour gérer l’immigration illégale a déjà coûté au Trésor plus de 200 M£. S’en est suivi la déclaration étonnante de Paul Kagamé, Président du Ruanda, qui a promis de rembourser ces sommes si l’accord avec le Royaume-Uni n’était finalement pas mis en vigueur. On s’interroge donc sur le montant de capital – politique et réel – dépensé pour si peu de résultat ? Et donc sur la compétence d’un gouvernement qui semble à court d’idées. Comme l’observait avec humour noir l’Opposition de Sa Majesté, il y a eu jusqu’ici plus de visites de Ministres de l’Intérieur Conservateurs à Kigali (trois) que de migrants déportés au Ruanda (zéro).

          Deuxième sujet, les électeurs ne sont pas convaincus par le chef de l’opposition, Sir Keir Starmer, qu’ils jugent sans charisme et sans convictions. Ils émettent aussi des doutes sur sa capacité à régler leurs problèmes quotidiens – pouvoir d’achat et accès aux spécialistes du NHS.

            Trois conclusions claires :

            1. Les électeurs ne parlent pas de Brexit.
            2. L’abstentionnisme est le principal danger pour un Labour qui caracole en tête des sondages, dont certains prédisent au parti de Sir Keir Starmer une majorité encore plus écrasante que celle de Tony Blair en 1997.
            3. Le pays a besoin d’une respiration démocratique, après 14 ans de régime Conservateur et de coalition Tories-Lib-Dem.

              Pour revenir sur le front du Brexit

              Le 1er février 2024 a marqué l’introduction de contrôles phyto-sanitaires et de nouveaux étiquetages des produits agro-alimentaires en provenance de l’UE, après plusieurs reports (les autorités britanniques n’étaient pas prêtes). Attendons quelques mois pour juger de l’effet de ce nouvel obstacle à la libre circulation des marchandises.

              Accord pour faciliter les échanges Grande-Bretagne <=> Irlande du Nord. Dans le Traité UE-Royaume-Uni, l’Irlande du Nord est restée au sein du régime douanier de l’UE, tout en étant partie intégrante du Royaume-Uni, pour éviter le retour d’une frontière ‘dure’ entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. La frontière douanière de l’UE se situe donc en mer d’Irlande. Inacceptable pour les Unionistes, Protestants conservateurs qui s’émeuvent de cette mesure qui sépare leur territoire du reste du Royaume-Uni, et marquerait une étape supplémentaire et hautement symbolique vers le spectre d’une Irlande unifiée. L’accord qui vient d’être conclu apporte des assouplissements dans les contrôles à cette frontière intérieure au pays, voulus par l’UE et concédés par le gouvernement de Boris Johnson.

              Conclusion – Un royaume qui a de beaux restes

              Il est indéniable que le Brexit a été un séisme qui aura des effets prolongés sur ce pays. L’une de ses conséquences immédiates est d’avoir donné accès aux commandes du pays à une classe politique pour le moins médiocre : quelle aurait été la probabilité que Liz Truss ou Boris Johnson (pour ne mentionner qu’eux) aient jamais eu accès aux rennes du pouvoir sans ce cataclyme politique?

              Et pourtant. Malgré tous les handicaps que j’ai énumérés, malgré les nombreux défis auxquel nous faisons tous face, malgré les indéniables impacts négatifs du Brexit sur le moyen-long terme, le Royaume-Uni reste la 6ème puissance économique mondiale. J’observe aux premières loges la poursuite des investissements de groupes européen dans ce pays. J’ai catalogué ici des handicaps et défauts du Royaume-Uni, il faudrait sans doute consacrer un autre article pour énumérer ses nombreux atouts.

              Ce pays a en particulier une capacité inégalable à rebondir, à se réinventer. Cette caractéristique se manifeste de mille manières moins tangibles, mais bien illustrée par cette anedocte qu’un client et ami m’a relatée récemment. Nous phosphorions sur les enjeux actuels pour son groupe, une ETI industrielle française présente en Amérique du Nord, en Asie et au Royaume-Uni – outre la France bien entendu. Ce chef d’entreprise expérimenté m’a relaté les réactions de ses différentes filiales aux défis de la pandémie : les problèmes étaient innombrables, l’urgence palpable. Hors les équipes britanniques ont été les premières dans le groupe à offrir des solutions, concrètes et pragmatiques, plutôt que de n’identifier que des problèmes. C’est impossible à quantifier, mais ceux qui connaissent bien le Royaume-Uni reconnaîtront facilement certaines des facettes les plus attractives de ce pays à son meilleur : son pragmatisme et sa résilience, avec une dose certaine de « Ne demande pas ce que les autres vont faire pour toi, mais suggère ce que tu vas faire pour la communauté ».

              Devant tant de défis, j’aurais finalement deux simples injonctions :

              • A l’instar de Jacques Delors, je prône un ‘pessisme actif’ face aux défis qui s’offrent à nous.
              • Une troisième Entente Cordiale pour le XXIème siècle, car le Royaume-Uni et la France ont besoin l’un de l’autre, plus que jamais – #bettertogether !

              Olivier Morel

              5 février 2024


              Il y a quelque chose de pourri dans mon Royaume !

              « Let’s not beat around the bush : the libertarian part of the party has taken control of the leadership »

              Il y a tant à dire depuis ma dernière missive le 16 octobre 2021, par où commencer ? Un an passe vite, petite remise en contexte depuis l’automne 2021, entre autres : guerre en Ukraine ; changement de Premier ministre ; mort d’Elizabeth II, mettant fin au plus long règne d’un(e) souverain(e) de toute l’histoire du pays. Excusez du peu, avant même d’évoquer la semaine juste écoulée – comme dit l’adage, « a week is a long time in politics » : mini-budget du nouveau ministre des finances Kwasi Kwarteng le 23 septembre qui a provoqué une tempête sur les marchés boursiers, le marché des changes et forcé la Banque d’Angleterre à une intervention en urgence. Et deux voltefaces du même Kwasi Kwarteng et de Liz Truss, le tout en un mois, y compris une période de deuil de près de deux semaines où la politique a été mise entre parenthèses.


              Le Parti Conservateur pris en otage par l’ultra-droite

              « We’re f***cked ». Ca a le mérite d’être clair, j’ai failli l’utiliser comme titre! Propos sans ambiguïté d’un député conservateur recueilli par un journaliste au congrès annuel du Parti Conservateur à Birmingham en ce moment même. Et de conclure « Boris damaged our integrity, Truss is damaging our competency ». Chaude ambiance… Et Nick Timothy, ancien Chef de Cabinet de Theresa May, plus châtié, déclare : « Let’s not beat around the bush : the libertarian part of the party has taken control of the leadership »

              La nouvelle Première ministre Liz Truss, après un processus électoral interne au Parti Conservateur interminable (8 semaines, on y reviendra) peut se targuer d’une entrée en fonction fracassante. Depuis sa nomination le 6 septembre :

               Les marchés boursiers de Londres ont perdu jusqu’à £500 milliards de dollars.

               Son Ministre des finances, qui s’est attiré le sobriquet de « KamiKwasi Kwarteng » sur les réseaux sociaux pour l’effet apparemment suicidaire de ses annonces sur l’économie, a réussi l’exploit (i) de s’attirer les remontrances du FMI qui exprime des doutes sérieux sur ses choix fiscaux, une intervention d’habitude réservée à un pays émergeant, pas un membre du G7 ; (ii) de faire chuter la livre sterling qui est tombée à son plus bas niveau de tous les temps contre le dollars et perd encore du terrain sur l’euro (plus bas depuis début janvier 2021) ; et de (iii) forcer la Banque d’Angleterre à remettre en route la planche à billets de toute urgence pour injecter 65 milliards de livres sterling en quelques heures pour éviter que les fonds de pension ne connaissent un épisode à la Lehman Brothers en septembre 2008.

               Le mini-budget du 23 septembre comportait des baisses d’impôts et charges, comme la suppression annoncée de la tranche marginale d’impôt sur le revenu de 45% qui aurait apparemment été financée par la suppression des aides aux plus pauvres (du Robin Hood à l’envers) – mesure que le Chancelier vient de supprimer face à la bronca dans son propre parti. Y figurait aussi l’abandon de la hausse des charges sociales d’avril 2022. Mais le pire est l’inconnue sur le financement de ces mesures. Pour ajouter à l’opacité de la nouvelle politique fiscale du gouvernement, déjà perçue comme entrainant un endettement supplémentaire de l’Etat sans visibilité sur les recettes pour financer les dépenses, comme celles consacrées (tardivement) à la lutte contre la hausse des prix de l’énergie, le Chancelier a décliné de soumettre ses mesures aux fourches caudines de l’Office for Budget Responsability (OBR). Cet organisme public mis en place par George Osborne, Chancelier conservateur entre 2010 et 2016, est chargé de fournir des prospectives et analyses indépendantes des politiques publiques planifiées par le gouvernement. Tous les prédécesseur de Kwasi Kwarteng ont travaillé main dans la main avec l’OBR, garant de lisibilité des mesures annoncées. Le Chancelier, droit dans ses bottes, persiste et maintien l’annonce formelle d’une Loi de Finance complète, mais pas avant le printemps 2023, avec quelques mesures fiscales de moyen terme pour le 23 novembre, soit deux mois après le mini-budget qui a provoqué ce tremblement de terre financier. Attendez, non ! On m’indique dans l’oreillette qu’il vient d’annoncer sa deuxième volteface, annonce avancée d’un mois, qui devrait rassurer les marchés en dévoilant les plans du Chancelier pour relancer l’économie (et il a encore le temps de rechanger d’avis avant que je finisse cet article).

              L’impact quasi-immédiat de ces mesures déjà très mal reçues : retrait de plus de 40% des offres d’emprunts immobiliers, retirées du marché du jour au lendemain par les banques et building societies. Pourquoi ? Manque complet de visibilité du coût de l’argent pour les organismes prêteurs. La Banque d’Angleterre avait remonté son taux directeur de ‘seulement’ ½ point de pourcentage en septembre à 2,25%, avant la ‘bombe’ du mini-budget le 23 septembre. Dans la foulée des annonces du Chancelier, elle laisse entendre une sorte de ‘quoi-qu’il-en-coûte’ monétaire et financier pour juguler l’inflation (la plus élevée du G7) que les mesures du Chancelier ne font qu’exacerber. Comme l’a décrit plus d’un commentateur, la Banque d’Angleterre est obligée d’intervenir CONTRE le gouvernement, avec le pied sur le frein alors que le Chancelier appuie sur l’accélérateur. Le taux directeur pourrait atteindre 6% au printemps 2023, avec effet prévisible sur le financement des entreprises, le pouvoir d’achat des ménages (renchérissement des emprunts immobiliers) et l’économie du pays. Parmi les exemples anecdotiques sur le mode ‘effet dans la vie quotidienne’ : cette jeune femme qui explique qu’elle avait un accord de principe sur un emprunt immobilier à 4,5% pour acheter son premier logement, offre remplacée le lendemain par un prêt à 10,5% !

               A deux ans des élections générales, les sondages donnent au Parti Travailliste une avance entre 19 et 33 points. Même si cet écart est susceptible de se resserrer au fur et à mesure que l’élection approche, le discours du chef de l’opposition Sir Keir Starmer au Congrès du Parti Travailliste la semaine dernière avait des accents de Tony Blair en 1996, à la veille du triomphe électoral du New Labour en mai 1997 qui avait écarté les Conservateurs du pouvoir pendant 13 ans. Pas étonnant que la majorité des députés conservateurs jugent très mal les débuts de la Première ministre (d’où le cri du cœur « We’re f***cked »). Ils s’inquiètent tout simplement pour leur siège. On rappellera que la majorité de ces députés conservateurs avaient voté pour son opposant Rishi Sunak dans le premier volet des élections internes pour désigner le chef du parti, avant que les 180 000 encartés Tories ne donnent à Liz Truss les clefs du 10 Downing Street en l’élisant cheffe des Conservateurs. Lequel Rishi Sunak, ancien banquier d’affaires et familier de la finance internationale, avait prévu au détail prêt l’impact sur les marchés des propositions de son opposante. Quasiment personnes n’écoutait – c’était l’été et l’auditoire n’étaient que les membres du parti.

               Pour ajouter aux ‘bonnes nouvelles’ à l’ouverture du congrès annuel du Parti Conservateur, les journaux du dimanche 2 octobre (en première du respecté The Sunday Time) relatent une réception organisée par des donateurs du parti Conservateur le soir du 23 septembre, quelques heures après le mini-budget, célébrant la politique économique et fiscale ultra-libérale du nouveau Chancelier qui a provoqué une tempête boursière et monétaire inédite. Ce petit groupe comprend des financiers qui ont bénéficié directement de ces annonces en pariant contre la livre sterling ces dernières semaines, ayant eu connaissance des projets du nouveau gouvernement. Beaucoup sont aussi d’ardents partisans du Brexit : « join the dots » comme l’on dit. Je vous laisse aussi juger de la boussole morale de gens qui se disent par ailleurs patriotes. Décidément, l’argent n’a pas d’odeur.

              Pour terminer ce panorama édifiant d’un gouvernement d’ultra-droite, il faut ajouter que certaines réformes annoncées le 23 septembre auraient bénéficié aux contribuable avec un salaire brut annuel d’au moins 150 000 £ (le salaire moyen est de quelque £38 000). Le grand écart entre riches et pauvres continue sa progression avec les encouragements du Chancelier. Son entourage ne cache pas que sa politique bénéficiera effectivement aux plus riches, mais que l’effet de ruissellement (« trickle down », mis à la mode par Ronald Reagan en son temps) finira par enrichir tout le monde. Le volteface brutal sur la suppression du taux marginal de l’impôt sur le revenu de 45%, annoncé le 23 septembre, confirmé par la Première ministre le 2 octobre et supprimé par Kwasi Kwarteng le 3 au matin ne parvient pas à dissiper l’image extrême de la nouvelle administration. Les revirements brutaux (« U-turns ») ne font aussi que confirmer l’image d’amateurisme qui colle au nouveau gouvernement. Cette politique que Louis de Funès n’aurait pas reniée – « Les riches c’est fait pour être très riches, et les pauvres très pauvres » contraste avec la floraison des banques alimentaires, plus nombreuses que les restaurants McDonald. The Times écrivait même récemment qu’un quart des hôpitaux britanniques a créé une banque alimentaire sur site pour son personnel, qui abandonne ce métier si mal payé qu’il ne ’nourrit pas son homme’, littéralement. Et ceci dans un contexte post-Brexit de manque aiguë de personnel (les ressortissants européens fournissaient des bataillons de médecins et personnel médical au NHS, ils sont partis ou ne viennent plus au Royaume-Uni). Ajoutons enfin des listes d’attente pour la chirurgie élective qui s’allongent inexorablement depuis… 2010, quand les Conservateurs ont succédé aux Travaillistes.

              L’expression « il vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade » a rarement été aussi pertinente.

              Finalement, je laisse la parole à Sir John Major sur la dérive anti-démocratique du Parti Conservateur et du gouvernement britannique depuis 3 ans : https://twitter.com/thattimwalker/status/1561462767277703172?s=12&t=-yVqifQYxc-9Fj-dPk2uWA


              Quelle place pour la monarchie dans la vie politique et quotidienne du pays ?

              Le décès de Sa Majesté la Reine Elizabeth II a créé une onde de choc. Cela semble un peu surprenant pour une dame de 96 ans – on songe aux paroles attribuées à Louis XIV, voyant ses courtisans éplorés au chevet de son lit de mort : « Pourquoi pleurez-vous, m’avez-vous cru immortel ? ». Je feins le cynisme car, malgré tout, le décès de la souveraine le 8 septembre et les cérémonies de ses obsèques le 19 septembre m’ont beaucoup plus ému que je ne l’aurais soupçonné. En passant, l’hommage vibrant et le message très personnel du Président de la République a beaucoup touché les britanniques – enfin, ceux qui sont bien disposés à l’endroit de la France. Une certaine presse n’a ensuite pas pu résister aux épithètes de mauvais goût sur ‘les baskets du président aux funérailles de la Reine’. Emmanuel et Brigitte Macron ont passé quelques heures à déambuler dans la capitale le dimanche 18 septembre, dans une ambiance si particulière pour cet évènement unique. Ils avaient bien sûr opté pour des chaussures appropriées pour une marche urbaine de plusieurs heures. Il a fallu que des journalistes mieux intentionnés rétablissent la vérité et précisent que les époux Macron s’étaient évidemment changés pour le volet protocolaire et officiel des cérémonies. Presse de caniveau britannique anti-française indécrottable.

              Donc émotion malgré tout, pas que je m’attendais à quoi que ce soit : la relation du républicain que je suis avec la monarchie héréditaire, fut-elle parlementaire, a toujours été celle d’une indifférence polie.

              L’effet de ces cérémonies grandioses a été double à mon sens.

               Confirmer l‘incroyable sens du devoir de la Reine pendant plus de 70 ans. Rappelons que son dernier engagement public – accepter la démission de Boris Johnson et inviter Liz Truss à former un nouveau gouvernement – a eu lieu deux jours avant sa mort. Au bout de 7 décennies, le devoir jusqu’au dernier souffle, littéralement.

               L’anachronisme de l’institution. Le public a démontré son immense respect pour la souveraine, faisant la queue (littéralement) jour et nuit pendant près d’une semaine pour lui rendre un dernier hommage en défilant devant le catafalque d’Elizabeth II au Westminster Hall. En passant, je ne résiste pas à un peu d’histoire, c’est le plus vieux bâtiment du Parlement de Westminster, bâti en 1097 sous le règne de William Rufus, fils de Guillaume le Conquérant, démonstration à peine voilée de l’incroyable longévité de l’institution monarchique. On a décrit ici et là le décès de la souveraine comme un tournant historique. A l’appui, un fait saisissant : Winston Churchill, son premier Premier ministre (elle en a connu 15, sans compter les dirigeants politiques des pays du Commonwealth) est né en 1874, en plein règne de la Reine Victoria. La même souveraine qui devint Impératrice des Indes et vit prospérer l’Empire britannique, empire qui dominera un quart de la population mondiale et un tiers des terres émergées à son apogée à l’aube de la Grande Guerre. Il est donc assez facile de verser dans la nostalgie, à coup de randonnées en tweed dans la lande écossaise, au son des cornemuses et à grand renfort d’anecdotes qui reflètent la personnalité attachante d’une souveraine pleine d’humour, francophone et francophile, et par définition hors normes. Elisabeth II sert donc de pont hautement symbolique et émotif avec un passé glorieux. Outre la peine ressentie à la disparition de ce personnage hors du commun, la perte de ce trait d’union avec ce passé donne un sentiment déprimant de déclassement soudain. Hors en réalité, cette rupture avec un passé triomphant avait déjà commencé avant même le début de son règne, au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale.

              Le décès de la Reine n’est pas un tournant, il coïncide avec un tournant. Plus de six ans après le référendum qui a décidé de la sortie de l’UE, le pays est rattrapé par la farce politique qui ne s’est pas interrompue depuis juin 2016. Une succession de premiers ministres de plus en plus improbables, entourés de gouvernements de fidélité et pas de compétence. Liz Truss et la ‘performance’ de son Chancelier le 23 septembre en est la dernière incarnation extrême. Le fait que même Boris Johnson soit mentionné en possible recours montre à quel point ce pays est tombé au fonds de l’abîme. Le même Boris Johnson qui a été forcé d’annoncer son départ de la tête du Parti Conservateur, et donc du poste de Premier ministre, après la démission de plus de 50 ministres et secrétaires d’Etat en quelques heures, excédés par la persistance dans le déni de réalité du Premier ministre à propos des fêtes à répétition qui se sont tenus au 10 Downing Street pendant les confinements, et sa relation toute particulière avec la vérité. Son ignominieux départ a été qualifié d’exemple unique de « Sinking ship is fleeing the rat » par un chef de l’opposition Sir Keir Starmer en verve. Le même Boris Johnson qui est ensuite resté en poste pendant les semaines d’été de l’élection d’un nouveau chef des Tories, organisant son mariage ou jouant à Top Gun en prenant les commandes (brièvement !) d’un Typhoon de la RAF. Tout cela pendant que les Conservateurs prenaient des semaines pour organiser l’élection de leur nouveau chef, et donc d’un nouveau Premier ministre, alors que la maison britannique brûlait (littéralement) – urgence climatique ; flambée des prix de l’énergie ; pays en grève ; inflation galopante (la pire du G7) et crise du pouvoir d’achat. Concrètement, les ménages les plus pauvres se trouvent devant le choix de « Heat or Eat », se chauffer ou se nourrir.

              Les Tories pourraient donc bien faire un énième pied de nez à la décence et à l’électorat en organisant à nouveau en leur sein l’élection d’un nouveau chef et donner au pays un énième Premier ministre avant les prochaines élections, prévues fin 2024, Boris Johnson ou un autre. Depuis plus de 6 ans, une seule chose est certaine : quand on croit avoir touché le fonds, les Conservateurs trouvent le moyen de continuer à creuser.

              J’évoque l’anachronisme de la monarchie en 2022. Je ne veux pas parler des rétrospectives en mode sépia du long règne de la Reine. Elles évoquent un monde révolu de Bal des Débutantes et de tournée du Commonwealth à bord du Royal Yacht Britannia. Ces images surannées et nostalgiques continuent d’alimenter les chroniques de certains fans, particulièrement en France (phénomène qui m’amuse et me surprend à parts égales). Je fais référence à l’incapacité de la monarchie à enrayer cette décente aux enfers qu’a été le spectacle déplorable de ces 6 dernières années – voir le discours de Sir John Major plus haut. Je n’avais aucune illusion sur la capacité d’ingérence politique de la souveraine, qui est constitutionnellement nulle. Je m’étonne toutefois que les chantres de cette famille royale d’un autre temps plaident en faveur du caractère soi-disant stabilisateur de l’institution royale face aux vicissitudes de la vie politique pour justifier son existence aux frais du contribuable. S’il fallait une démonstration de l’absurdité de cette position, il suffirait d’observer ce qui se passe dans ce pays depuis 6 ans et demi. La raison même qui rend la monarchie impotente est qu’elle est constitutionnellement impotente.

              Deux exemples pratiques.

               Fin août 2019, le Premier ministre Boris Johnson veut suspendre le Parlement pendant 5 semaines dans son bras de fer avec l’opposition – et une partie importantes de députés Conservateurs – sur les termes de l’accord avec l’UE, alors en pleine négociation. Il voulait simplement se passer d’un débat démocratique dont il savait l’issue très incertaine. Cette suspension fut finalement jugée illégale par la Cour Suprême, une cour écossaise jugea même que le Premier ministre avait menti à la souveraine pour obtenir son assentiment. Il y eut à l’époque un bref débat constitutionnel sur la possibilité que la monarque intervienne dans ce débat politique en refusant la demande de son Premier ministre, tant cette demande était une violation flagrante des fondements même de la démocratie parlementaire. Il n’en fut bien sûr rien, le monarque devant rester totalement apolitique. Il aura fallu une intervention de la Cour Suprême pour renverser la décision, la souveraine restait désarmée. Il semble donc évident que le rôle soi-disant stabilisateur des souverains britanniques relève plus du fantasme des fans de la famille royale que de la réalité constitutionnelle et politique quotidienne.

               Les journaux du dimanche 2 octobre, The Sunday Times parmi d’autres, rapportent que Liz Truss s’est opposée à ce que le Roi Charles III prononce un discours lors de la prochaine réunion de la COP27 à Sharm El-Sheikh, ou même qu’il assiste à ce sommet environnemental de premier plan. Le monarque, dont on connaît la passion sincère et de très longue date pour ce sujet fondamental, s’est plié à la demande de sa Première ministre. Autre exemple s’il en était besoin que la politique de court terme prime sur la volonté royale.

              Je concède cependant bien volontiers que la famille royale est un élément important du soft power de ce pays : les britanniques sont champions du monde du « Pomp and Circumstances », dont les funérailles de Sa Majesté Elisabeth II furent une démonstration somptueuse.


              Il faut réformer la Constitution

              Le mode d’élection de Liz Truss au poste de Première ministre a mis en lumière un problème de déficit démocratique d’un volet important des institutions britanniques.

              Rappel : elle a été nommée à son poste après un premier vote des députés conservateurs (113 sur 357 – 32% – ont voté pour elle, avec seulement 8 voix d’avance sur Penny Mordaunt, arrivée troisième et éliminée du scrutin). Face à son opposant Rishi Sunak (137 voix des députés), l’actuelle Première ministre rassemble ensuite 57% des suffrages des quelque 180 000 membres du Parti Conservateur, soit à peine 0,3% de la population du pays, qui compte par ailleurs 46,5 millions d’électeurs. Ne parlons pas du caractère très peu représentatif des encartés du parti – démographiquement, géographiquement et sociologiquement. Portrait-robot du membre typique du Parti Conservateur : un homme blanc, plutôt âgé (âge médian 57 ans), aisé et éduqué (ABC1), vivant dans le sud du pays hors de Londres, et ayant voté pour le Brexit.

              Je ne remets pas en cause un système par pur principe ou par dépit. L’élection d’un nouveau chef au sein du parti est un système qui a fait ses preuves dans le passé. Depuis 1900, 17 nouveaux premiers ministres sur 28 ont été nommés en dehors d’une élection : leur parti les a remplacé et le nouveau chef est devenu Premier ministre – John Major, Gordon Brown ou Theresa May ont ainsi accédé aux plus hautes fonctions. Tout ceci marchait très bien sur la base des usages et conventions, certaines non-écrites, et en se reposant sur le principe du « Honorable Chap » – la classe politique, au-delà de désaccords parfois très violents, s’en tient à un code de conduite qui dicte qu’il y a ‘des choses qui ne se font pas’. L’arrivée au pouvoir de Boris Johnson dans les mêmes conditions en juillet 2019, et sa ‘relation très particulière à la vérité’ comme certains l’ont abondement décrit, a entamé la crédibilité des institutions – cf Sir John Major ci-dessus. Mais au moins le Parti Conservateur a-t-il été réélu en décembre 2019 avec la plus forte majorité depuis Margaret Thatcher dans les années 1980. Il serait difficile de contester à Boris Johnson sa légitimité électorale, quel que soit l’opinion qu’on se fasse du personnage.

              En fin de compte, c’est le spectacle du Parti Conservateur qui a passé l’été à se regarder le nombril, refusant de gérer toutes les urgences auquel le pays fait face et après plus de 6 années de déliquescence de la vie politique, qui m’a convaincu qu’une revue d’inventaire des institutions – sinon une mise à plat complète – est plus que jamais à l’ordre du jour.

              Bien amicalement.

              Olivier Morel
              5 octobre 2022