La « Special relationship » – Mythe et réalité

Alors que les Etats-Unis sont « la colonie qui a mal tournée » disent certains Britanniques avec une pointe d’humour caustique, et qu’il persiste toujours une certaine condescendance vis-à-vis de ces ‘cousins’ dont on déplore le manque de sophistication dans certains cercles, pour beaucoup la fascination l’emporte vite.

Le Brexit est une occasion pour examiner à nouveau ce pays qui s’est surpassé dans le registre « ils sont vraiment fous ces Anglais ». Je me livre à cet exercice dans ce blog, car cet évènement systémique pour le pays, le plus significatif depuis 1945, est un bon prétexte pour une revue d’inventaire d’un Royaume-Uni que nous croyions connaître. J’en profite en passant pour tordre le cou à quelques clichés ou révéler des facettes inattendues de ce grand pays.

Ce quatrième billet est consacré à ce que les Britanniques appellent leur « Special relationship » avec les Etats-Unis – j’en profite aussi pour dire un mot sur la relation avec les pays du Commonwealth à l’éclairage du lamentable épisode Windrush.

Une relation si spéciale ?

La visite du Président MACRON aux Etats-Unis fin avril a été observée avec un certain agacement depuis Londres. Etonnement – « comment le Président français peut-il entretenir une relation en apparence si complice avec quelqu’un aux valeurs si éloignées des siennes ? » – ou jalousie à l’idée d’être possiblement supplanté comme allié favori de la première puissance militaire et économique de la planète (par la France de surcroît, ce faux jumeaux que nombre de britanniques envient et méprises à parts égales). Petit rappel historique.

Alors que les Etats-Unis sont « la colonie qui a mal tournée » disent certains Britanniques avec une pointe d’humour caustique, et qu’il persiste toujours une certaine condescendance vis-à-vis de ces ‘cousins’ dont on déplore le manque de sophistication dans certains cercles, pour beaucoup  la fascination l’emporte vite :

  • On se souviendra de l’empressement avec lequel Tony BLAIR manifesta son support inconditionnel à George W BUSH – « Je serai à vos côtés, quoiqu’il arrive » – longtemps avant que la communauté internationale n’ait eu le temps d’évaluer la réalité de l’arsenal d’armes de destruction massives de Saddam HUSSEIN. Et le Premier ministre suivi son allié américain dans l’aventure irakienne, malgré l’absence de résolution de l’ONU dans ce sens.
  • Rappelons aussi la hâte avec laquelle William HAGUE, fraîchement nommé Foreign Secretary par David CAMERON en 2010, alla saluer son alter-ego américaine Hillary CLINTON.
  • Pour remonter plus loin, au milieu des années 1990, le Ministre de la Défense Michael PORTILLO, très à droite du Parti Conservateur à l’époque, choisit d’équiper l’armée britannique de l’hélicoptère d’attaque américain Boeing AH-64 Apache, un appareil dépassé dont la conception remontait à plus de 20 ans, contre l’option française du Tigre, malgré la supériorité technique évidente et la conception dernier-cri de l’appareil franco-allemand. Sans surprise finalement de la part d’un eurosceptique notoire, l’atlantisme l’a emporté sur l’européanisme.

Bien qu’elle ait été utilisée avant, l’expression Special Relationship a été popularisée par Winston CHURCHILL dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le Premier ministre britannique avait très vite compris que l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés du Royaume-Uni alors totalement isolé était une condition vitale du succès de ce qui allait devenir la cause alliée. Le fait qu’il était de mère américaine a peut-être joué un rôle, mais il est indéniable que c’est la raison d’Etat qui le guidait.

Qu’en pensent vraiment les Américains ?

Il est révélateur d’observer le comportement de l’autre membre de ce soi-disant ‘couple spécial’, les Etats-Unis.

  • Alors que les Britanniques mobilisent la Royal Navy en prévision d’une invasion allemande en 1940, ils achètent de vieux destroyers aux américains (bon nombre se révélèrent hors d’usage à la livraison). Le Président ROOSEVELT n’en autorisa le transfert qu’à reculons, et les Américains se firent payer d’avance et en or…
  • Alors que l’Europe exsangue après la Seconde Guerre Mondiale bénéficie du Plan Marshall américain, les Britanniques pour leur part continuent le rationnement jusqu’en juillet 1954, soit 9 ans après la fin du conflit et 14 ans après son introduction. Le dernier versement du remboursement de l’emprunt négocié avec les Américains en 1946 par l’économiste John Maynard KEYNES fut réglé en … décembre 2006 par Gordon BROWN, Ministre des Finances de Tony BLAIR.
  • Barack OBAMA a réellement changé le ton de la relation avec le Royaume-Uni. Né à Hawaii, de père Kenyan, son grand–père avait subit le joug colonialiste britannique dans la colonie d’Afrique de l’Est. Sa vision de Président était fermement Pacifique – Chine et Asie – plutôt qu’Atlantique. Lors de son tour d’adieux à ses ‘collègues’ chefs d’Etat et de gouvernement, il avait désigné l’Allemagne comme l’allié international le plus proche des Etats-Unis. Il avait aussi jugé avant le référendum de juin 2016 que les Britanniques se trouveraient en queue de peloton dans toute négociation d’un accord commercial avec les Etats-Unis en cas de sortie de l’Union Européenne. On évoquera enfin l’incident symbolique de son début de mandat avec le buste de Winston CHURCHILL. Celui-ci trônait dans le Bureau Ovale de George W BUSH, et fût soi-disant retourné à l’Ambassade du Royaume-Uni en taxi pour être remplacé par celui de Martin Luther KING. On a dit que la Maison Blanche pensait qu’il s’agissait d’un buste du Président EISENHOWER… L’indifférence n’est-elle pas pire que l’hostilité ? La vérité est plus prosaïque, mais le fait que cet incident ait émus les tenant de la Special Relationship en dit long.

Avec des amis comme ça, qui a besoin d’ennemis !

Et Brexit dans tous ça ?

L’aile souveraino-nostalgique des partisans du Brexit répète inlassablement qu’un dividende de la sortie de l’UE va être l’opportunité de conclure des traités commerciaux avec des pays tiers, en particulier avec le monde anglophone. Les Etats-Unis tiennent une place de choix dans cet aréopage de futurs partenaires commerciaux. L’histoire est sans doute cruelle, mais il se trouve que quelques mois après le référendum, les Américains ont élu en Donald TRUMP un président qui prône une politique commerciale protectionniste – « America First ». Il y a fort à parier que tout accord négocié avec lui ne sera pas au désavantage des Etats-Unis – même s’il a exprimé son approbation pour les sentiments qui ont poussé les Britanniques à voter en faveur de la sortie de l’UE.

Dans une veine similaire, les zélotes du Brexit font beaucoup de cas du Commonwealth. Superficiellement, l’argument se tient : 53 pays, dont l’Australie, le Canada, l’Inde, le Nigéria et le Pakistan (entre autres), au total 2,4 milliards d’habitants, soit un tiers de la population mondiale, dont 60% ont 29 ans ou moins. En réalité, certains de ces pays ont fait savoir depuis le référendum qu’ils avaient une nette préférence pour négocier des accords commerciaux avec l’UE à 27, un bloc de 450 millions de consommateurs. Les tentatives du gouvernement britannique de courtiser ces pays se sont révélées peu fructueuses – le Premier ministre australien a fait savoir qu’il préférait attendre de connaître la nature des relations futures du UK avec l’EU avant de conclure quelque traité commercial que ce soit ; l’Inde pour sa part a conditionné la signature d’un tel accord à l’émission de plus de visas aux ressortissants Indiens, sujet sensible pour Theresa MAY qui avait fait de la limitation de l’immigration l’une de ses politiques phares quand elle était Ministre de l’Intérieur. Une politique toujours poursuivie avec vigueur depuis qu’elle est Première ministre, et alors que la campagne pro-Brexit avait utilisé le spectre de l’immigration ad nauseam. Transition idéale pour évoquer l’affaire Windrush.

Windrush

On ne peut pas parler de la relation du Royaume-Uni au Commonwealth sans évoquer le scandale Windrush.

Le nom de ce paquebot, parmi ceux qui avait convoyé depuis les Caraïbes vers le Royaume Uni des citoyens qui étaient encore Britanniques dans les années 50 et 60, s’est invité dans le débat public depuis trois semaines. Les passagers du Windrush venaient rejoindre la ‘mère-patrie’, qui avait grand besoin de bras pour la reconstruction du pays après la Seconde Guerre Mondiale – Transport for London, gestionnaire du métro et des bus londoniens, allait recruter outre-Atlantique pour faire face à une pénurie de main-d’œuvre. Hors il s’est avéré récemment que les services de l’immigration du Ministère de l’Intérieur ont fait preuve de beaucoup de zèle envers ces citoyens qui se trouvaient requalifiés d’immigrés illégaux, a priori pour satisfaire des objectifs de réduction de l’immigration illégale. Ces Britanniques, citoyens à part entière et résidents au Royaume-Uni depuis des décennies, sont nombreux à ne pas posséder les documents que leur réclamaient les autorités pour prouver leur arrivée il y a plus d’un demi-siècle et leur droit de demeurer au Royaume-Uni. Résultat : menace de déportation vers les Caraïbes ; refoulement à la frontière lors d’un retour à Londres suite à un déplacement à l’étranger (typiquement visite de la famille aux Caraïbes) ; refus de l’accès à la médicine publique (gratuite au point d’accès) ; perte d’emploi, etc. La Windrush Generation est ainsi devenue la victime collatérale d’une politique agressive vis-à-vis de l’immigration clandestine. Si la stratégie de contrôle de cette immigration peut-être considérée comme légitime, le « hostile environment » créé par les autorités (expression popularisée par Theresa MAY lorsqu’elle était Ministre de l’Intérieur) a-t-il contaminé l’approche de fonctionnaires cherchant à tout prix à atteindre des objectifs d’expulsion ambitieux ?

Nouvelle cruauté de l’histoire – ou timing pas si fortuit de l’enquête des journalistes du journal The Guardian: l’affaire éclate en plein sommet des pays du Commonwealth, qui se tient cette année à Londres, et dont sont membres… les pays des Caraïbes concernés ! La Première ministre a du présenter ses excuses personnelles aux dirigeants de ces pays, réunis en hâte au 10 Downing Street pour l’occasion, pour le traitement déplorable réservé à ces Britanniques originaires de leurs pays. Le fiasco a fini par coûter son poste à Amber RUDD, Ministre de l’Intérieur qui avait succédé à Theresa MAY. Pour rajouter une dernière couche ubuesque à l’histoire, le NHS, le système de santé publique en sous-effectif, est en train de recruter… aux Caraïbes – ça ne s’invente pas !

Comme si le gouvernement, en pleine tempête Brexit, avait besoin de présenter une telle image à ses partenaires du monde anglophone, et au monde entier. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter ce énième incident comme de la malchance, ou autrement ?

Quelle leçon en tirer ?

Que certains Britanniques se cramponnent encore au mirage de la Special Relationship et au rapport particulier avec le Commonwealth, avec son cortège d’effluves post-colonialistes, plusieurs décennies après l’indépendance des pays concernés, est probablement emblématique du ‘temps long’ : l’histoire laisse une traîne qui dépasse de loin le temps politique des démocraties occidentales. Alors que la décolonisation date dans certains cas de plus de 70 ans, certains de ses effets s’invitent encore dans l’actualité. La France n’est d’ailleurs pas en reste, avec la Françafrique, qui doit nécessairement évoluer.

Le mot de la fin appartient finalement à deux hommes d’Etats :

  • « England has no eternal friends, England has no perpetual enemies, England has only eternal and perpetual interests » – Viscount PALMERSTON, trois fois Foreign Secretary et deux fois premier ministre au XIXe siècle.
  • « Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » – Général de GAULLE

Sur cette base, la meilleure décision que le Royaume-Uni pourrait prendre post Brexit serait de forger une nouvelle Special Relationship avec l’Union Européenne – la paternité de cette suggestion visionnaire revient à Dr Robin NIBLETT, Director de Chatham House – voir son excellent article ici

https://www.chathamhouse.org/publications/twt/europe-now-britain-s-essential-relationship

 

Olivier MOREL

4 mai 2018

 

Auteur : ochmorel

Né en France ; bilingue à 4 ans grâce à une mère un temps expatriée à Londres et au Texas ; mari et père (3) ; résident au Royaume Uni (+30 ans) ; binational (2 passeports) ; avocat d'affaires français et solicitor anglais ; passionné de rugby (coach et arbitre diplômé), d'histoire militaire, de géopolitique, de musique russe, de cinéma (Stanley Kubrick / David Lean) ; auteur d'articles et d'ouvrages, et intervenant tous médias sur le droit comparé français-anglais et les relations entre nos deux pays - et le Brexit (!) ; avide lecteur de bandes dessinées (Jacques Tardi).

Une réflexion sur « La « Special relationship » – Mythe et réalité »

  1. Merci Olivier pour cet article lucide et perspicace. Je me permets d’ajouter une observation à propos du « special relationship » avec les USA : c’était le débâcle de Suez qui a précipité un revirement dans la politique étrangère du Royaume en faveur du « special relationship » américain.
    Pour rappel, après avoir réussir l’invasion pour gagner le contrôle du Canal en automne 1956, les vainqueurs britanniques et français ont souffert une cuisante défaite politique infligée par les Américains. La vente agressive par les USA des Livres Sterling a provoqué une chute brutale de la devise, menaçant ainsi la stabilité économique du UK et coûtant la tête du premier ministre, Anthony Eden.
    Pourtant, les leçons tirées de l’affaire par les Britanniques ont été complètement opposées à celles retenues par les Français. De Gaulle et les Français se sont dit qu’il fallait instaurer une politique multi-polaire pour s’opposer à l’hégémonie des USA, tandis que Harold Macmillan, successeur d’Eden, préconisait un rapprochement avec les USA car « rien ne se fera sans eux ». C’était à son insu que le « special relationship » a été renouvelé, créant ainsi la rupture entre les politiques de la France et du UK qui perdure jusqu’à ce jour.

    Colin Leisk

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