Brexit ! Connais pas Brexit, personne ne sait ce que c’est Brexit !

Brève revue d’inventaire d’un pays à l’aube d’élections très anticipées qui amèneront probablement un changement de majorité après 14 ans. L’occasion aussi d’une mise au point sur certaines approximations entendues ici et là sur les causes et les effets du Brexit.


A l’aube de 2024, nombre de mes interlocuteurs français me demandent où en est le Brexit. Est-ce l’approche d’une échéance électorale européenne, est-ce une bouffée de Schadenfreude ? Comme j’y détecte une certaine malice gourmande, va pour le Schadenfreude. Je suis souvent tenté de leur répondre comme je le fais dans le titre, à l’instar d’Abraracourcix dans « Le Bouclier Arverne ». Pour mémoire, il rétorque à Astérix qui lui demande où est Alésia : « Alésia ? Connais pas Alésia ! Je ne sais pas où se trouve Alésia ! Personne ne sait où se trouve Alésia ! » feignant d’ignorer le lieu de la capitulation de Vercingétorix, tant la bataille est associée à l’humiliation nationale.

Quid de Brexit ? Les britanniques ne parlent plus de Brexit car l’actualité politique est écrasée par un seul sujet : les prochaines élections – au printemps, à l’automne ? Les pronostics actuels penchent pour la deuxième option, mais on se rappellera la réponse du Premier ministre Harold MacMillan à un journaliste qui lui demandait ce qui était susceptible de perturber son programme de gouvernement : «  Events my dear boy, events ». Ou en d’autres termes, « a week is a long time in politics », alors 12 mois vous pensez… (techniquement, l’élection doit se tenir avant le 25 janvier 2025).

Hors l’actualité nationale et internationale ne manque pas de ces «events». Le niveau de volatilité est plus élevé qu’il ne l’a été depuis longtemps :

  • guerre d’aggression russe en Ukraine, avec le spectre d’une poursuite de la recomposition de l’ex Empire soviétique en Europe orientale par un gouvernement russe pris de bouffées nostalgiques d’une grandeur passée (les médias britanniques ont même parlé récemment de conscription – le service national a pris fin au début des années soixante…) ;
  • aggression terroriste du Hamas d’une sauvagerie inimaginable et prise d’otages en Israël le 7 septembre, et la guerre qui se poursuit depuis à Gaza ;
  • attaques des Houthis sur la navigation internationale en Mer Rouge ;
  • l’Iran qui s’active sur plusieurs fronts, intérieurs et extérieurs ;
  • la Chine et Taïwan – Pékin va-t-il, ne va-t-il pas ?
  • la Corée du Nord, encore et toujours ;
  • l’urgence climatique ;
  • les déviances possibles liées à une utilisation malveillante des outils d’intelligence artificielle.

Excusez du peu ! 2024 est aussi une année d’élections : plus de la moitié de la population mondiale est appelée à voter en 2024. S’il faut se réjouir de ce signal que la démocratie résiste encore, alors qu’elle est mise à mal aux quatre coins du globe, on se rappellera qu’une de ces élections concerne la première puissance économique et militaire de la planète.

Dans ce contexte, et pour compléter ce tableau un peu morose, il n’est pas étonnant que la Doomsday Clock fasse son retour. Le concept date de 1945, sa paternité revient à Albert Einstein, J. Robert Oppenheimer et les scientifiques qui développèrent la première bombe atomique. Il s’agit d’illustrer graphiquement le danger de l’apocalypse nucléaire pour la planète, par une pendule où minuit serait synonyme d’apocalypse. Depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, les aiguilles de la pendule n’ont jamais été au-delà de 23h58m30s. Ce seuil atteint en janvier 2023 n’a pas changé en un an. Pour référence, la Doomsday Clock la plus optimiste indiquait 23h43m en 1991, au sortir de la Guerre Froide.


Elections au Royaume-Uni donc, mais de Brexit il n’est point question, n’en déplaise à Nicolas Baverez. Il nous expliquait doctement dans un article au titre accrocheur « Le naufrage du Brexit », paru dans Le Figaro début janvier, que le ressort principal de la déroute annoncée des Conservateurs avait pour origine le Brexit : les électeurs britanniques vont punir les Conservateurs pour l’échec du projet.

Reprenons simplement trois de ses arguments :

1 « Annihilation de la croissance » – Si le Brexit a eu, et aura, des effets indéniables et profonds sur l’économie britannique, la comparaison à court terme des taux de croissance du Royaume-Uni vis-à-vis des deux plus grandes économies européennes n’est pas si concluante : entre Q4 2019 et Q3 2023 (pré- et post-Brexit), l’économie du RU a cru de 1,3%, celle de la France et de l’Allemagne de 1,7% et 0,3% respectivement. 0,4 points de croissance en moins au Royaume-Uni qu’en France, bonne nouvelle pour Paris, mais je parlerais de résistance de la croissance britannique, pas d’« annihilation ». L’épithète de Nicolas Baverez s’appliquerait plutôt à l’Allemagne, dont les grands paradigmes des dernières décennies sont sérieusement remis en cause.

        La taille respective de nos deux économies en 2023 est aussi édifiante : le Royaume-Uni et la France se placent aux 6ème et 7ème rang mondial, avec des PIB respectifs de 3 332,06 Mds US$ pour le Royaume-Uni, contre 3 049,02 Mds US$ pour la France. Le royaume a de beaux restes…

        Nicolas Baverez sait aussi pertinemment que l’effet d’un tel évènement se mesure en décennies. Hors cette période de 3 ans depuis le point de départ effectif du Brexit a été marquée essentiellement par… la pandémie justement, qui a rendu compliqué toute lecture de l’impact réel du Brexit. Pour mémoire, il est entré en vigueur juridiquement le 1er février 2020, mais la période de transition de 11 mois qui a suivi a maintenu un quasi status quo ante au quotidien. Brexit n’a commencé en fait que le 1er janvier 2021, en pleine pandémie. Bien habile serait celui qui pourrait démêler les effets du Brexit de ceux du virus Covid-19. Donnons-nous plutôt rendez-vous, le 31 décembre 2030 par exemple, après une pleine décennie de Brexit effectif, pour en mesurer les effets avec un vrai recul.

        2. « Déliquescence des services publics » –Je suis d’accord avec Nicolas Baverez sur le constat, pas sur la cause : c’est encore moins connecté au Brexit que les performances économiques moroses décrites plus haut. Le Royaume-Uni est tout bonnement fâché avec les investissements dans les infrastructures et le long terme – c’est quasiment dans l’ADN de ce pays. Le phénomène ne date pas d’hier, ni du 1er janvier 2021 ou du référendum de 2016 – ni même de ce siècle.

          Quelques symptômes d’un phénomène durable :

          Institution qui est une fierté nationale, le National Health Service (NHS) offre l’accès universel gratuit aux soins au point de contact depuis sa création en 1945. Mais le NHS est à genou (au mieux !). Il est vrai que le déficit de main-d’œuvre est attribuable en partie au Brexit – départ de beaucoup de ressortissants européens post-référendum, non-remplacés, ils fournissaient nombre des bataillons de soignants. Les maux du NHS sont aussi ailleurs : la pandémie sur le court terme, et sur le long terme, le déficit d’investissement des gouvernements Conservateurs successifs a joué un rôle accablant. Lorsque les Travaillistes quittent le pouvoir en 2010 pour faire place à la coalition Tories-LibDem, ils laissent au pays un NHS certes perfectible, mais au moins les fameuses listes d’attente pour consulter un spécialiste et être opéré sont à zéro (« elective surgery », l’un des baromètres de la santé du système, à distinguer des urgences). Près de 14 ans de régime Conservateur plus tard, ces mêmes listes d’attente ont dépassé le cap des 7 millions ! Autre critère clef sur le temps long : le nombre de lits d’hôpitaux par habitant. La pandémie a mis en lumière ce marqueur de long terme, et ce coup de projecteur a permis de constater le gouffre qui sépare les bons élèves des cancres internationaux. Selon l’OCDE, en 2020, Japon et Corée du Sud se classaient loin en tête avec 12,8 et 12,5 lits pour 1 000 habitants respectivement. Allemagne et France affichaient 7,9 et 5,8 lits pour 1 000 habitants. Le Royaume-Uni est distancé avec 2,4. Certes il a fallu que le New Labour, au pouvoir entre 1997 et 2010, engloutisse des sommes pharaoniques dans le ‘mammouth’ qu’est le NHS, avec sans doute des excès et des erreurs. Il reste indéniable que des résultats étaient au rendez-vous : les patients avaient accès aux spécialistes dans les conditions quasi-normales d’un pays dit ‘riche’.

          HS2. Ce projet de ligne à grande vitesse de Londres vers les grandes métropoles post-industrielles des Midlands et du Nord – Birmingham, Sheffield, Manchester, Leeds – est l’un des serpents de mer du débat public depuis plus d’une décennie. Le projet ambitieux et nécessaire a fini par être victime d’un mélange de retards, de dépassements budgétaires et de bureaucratie dans la planification. Sur ce dernier point, la complexité des règles britanniques d’urbanisme et d’aménagement du territoire est légendaire – un rapport récent sur le sujet pointe vers de multiples exemples, comme ce seul dossier de demande d’autorisation d’une traversée de l’estuaire de la Tamise qui a coûté 267 M£, sans qu’un seul m3 de béton n’ait été coulé.

          Retour en 2013. Lancé officiellement par David Cameron cette année-là (plus de 30 ans après l’inauguration du TGV Paris-Lyon, faut-il le rappeler…), la nouvelle LGV était présentée comme un puissant levier du retour à la prospérité du Nord, dans le cadre des projets successifs de revitalisation économique de cette partie du pays, traditionnellement à la traîne des régions plus prospères du Sud-Est, Londres en premier lieu. Comme son nom l’indique, HS2, il s’agissait au départ de prolonger HS1 (la LGV qui relie le Tunnel sous la Manche à Londres) vers le nord du pays. En passant, cette infrastructure fut la première nouvelle ligne ferroviaire du pays depuis près d’un siècle. L’expertise de Systra (groupe SNCF) a été essentielle à la réalisation d’un projet pour lequel les britanniques n’avaient plus de savoir-faire. HS1 + HS2 donc. Cela explique aussi la localisation du terminal HS1 au nord de Londres. Le construire à Saint Pancras semble paradoxal pour une ligne de trains qui vient du Sud-Est, mais c’était logique lors de la conception : il s’agissait de connecter les nouvelles LGV britanniques au réseau continental. Les concepteurs originaux rêvaient de passagers embarquant à Manchester pour se rendre à Paris, sans rupture de charge, au pire moyennant un simple changement de quai à Londres. Las, les Mancunians ne sont pas prêts d’aller déjeuner en train à Paris – certains prennent encore l’avion pour aller à Manchester (300km).

          Une décennie après son lancement par David Cameron, le dernier épisode de la saga HS2 fut l’annonce par son successeur Rishi Sunak de l’annulation de sa tranche nord pendant le congrès annuel du Parti Conservateur à l’automne 2023: la ligne s’arrêtera à Birmingham et ne desservira pas Manchester et Leeds. Il faut admettre que le coût est passé de 33 Mds£ en 2010 à 71 Mds£ en 2019, et s’acheminait vers les 100 Mds£. Lieu de l’annonce de ce renoncement ? Manchester, où la LGV n’ira plus. On croirait à une mauvaise plaisanterie : « Dites-nous ce dont vous avez besoin, on va vous dire comment vous en passer », ou la manifestation de l’arrogance envers le ‘petit peuple’ du Nord que l’on prête aux élites du Sud-Est et de Londres.

          Brexit n’a absolument rien à voir avec l’échec de ce projet ambitieux. Plus prosaïquement, l’aversion du pays pour les Grands Projets financés sur les deniers public a fini par reprendre le dessus – chassez la nature, elle revient au gallop. Et puis en période pré-électorale, le calcul de Conservateurs en déficit de popularité est aussi de se reposer sur ce qu’ils pensent être le manque d’appétit de leurs électeurs traditionnels pour les grands projets d’infrastructure onéreux. HS2 est donc la victime d’un certain réflexe néo-pompidolien ‘pro-bagnole’ des Tories bon-teints des « Home Counties », anti-woke et  anti-vélos, allié au réflexe « NIMBY » (« Not In My Back Yard » – « Oui au changement, mais pas dans mon arrière-cours »). Pour caresser ces électeurs dans ce qu’il pense être le sens du poil, le Premier ministre a promis que les deniers publics ainsi économisés seraient consacrés à réparer les nids de poule… Cela a été relayé par des députés Conservateurs qui pensent ainsi s’attirer les faveurs de leurs électeurs traditionnels, une valeur sûre pensent-ils, même si les sondages montrent que ce type d’électeur devient une espèce en voix de disparition. Il cède la place à un électorat dégagiste, mais le parti se cramponne à ce qu’il peut. On notera enfin que, même si réparer les nids de poule a son importance (le cycliste amateur que je suis confirme), tout cela ne manque-t-il pas un peu de hauteur de vue – qui a dit ‘mesurette’ ? Cela ne fait que conforter les détracteurs de Rishi Sunak qui l’accusent de manquer du « vision thing » chère à George Bush Sr.

          3. Chômage ? Nicolas Baverez nous explique que « La pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs de l’agriculture, de la construction, de la santé, des transports et des services va de pair avec la montée du chômage ». Si la pénurie de main d’œuvre est avérée dans des secteurs en tension – un concept d’actualité en France – le chômage est toujours au plus bas. Je laisse les chiffres s’exprimer, le taux de chômage au Royaume-Uni depuis 8 ans (référendum de 2016) est éloquent :

          2016             4,81%

          2017             4,33%

          2018             4,00%

          2020             4,47%

          2019             3,74%

          2021             4.83%

          2022             3,57%

          2023*           4,20%

          * sept.-nov. 2023

          Sans surprise, le pic fut atteint en 2021 pendant la pandémie, CQFD. Même s’il faut prévoir une montée du chômage dans les mois à venir pour accompagner une économie morose, le ralentissement de l’économie mondiale n’est pas une surprise. Le Royaume-Uni est touché comme tout le monde, sans qu’il faille invoquer le Brexit.


          On arrêtera ici la démonstration qu’il n’est nul besoin d’imputer au Brexit tous les maux du pays, les Conservateurs se débrouillent très bien tout seul. Nombre des problèmes que Nicolas Baverez impute au Brexit sont communs à bien des économies du G7. Au passif des Conservateurs, ajoutons l’écosystème de distribution d’eau et de gestion des eaux usées. La privatisation en 1989 par le gouvernement de Margaret Thatcher a permis à des investisseurs de s’emparer d’un monopole doté d’un régime de gouvernance faible, quelle aubaine ! Trois décennies plus tard, il semble plus profitable de verser des amendes (et des dividendes à ses actionnaires) quand des eaux usées non-traitées sont déversées directement dans les rivières et sur les plages que d’investir pour transformer des infrastructures datant parfois de l’époque victorienne. Les Travaillistes n’ont pas fondamentalement altéré ce régime entre 1997 et 2010, mais les mêmes députés Conservateurs qui s’insurgent maintenant contre ces sous-investissements à l’approche d’une élection sont les mêmes qui ont passé 14 ans à soutenir un gouvernement qui n’a rien fait pour donner de vrais pouvoirs au régulateur.

          Elections donc en 2024, sujet qui écrase tous les autres. Les Travaillistes ont une avance colossale – certains députés Conservateurs parlent d’annihilation (le mot est à la mode). Un récent « focus group » de la BBC formé d’électeurs des circonscriptions du Nord qui ont basculé du Labour aux Tories en 2019 (le fameux « Red Wall ») font ressortir deux tendances :

          Ils sont préoccupés par le pourvoir d’achat, l’accès au NHS et sont déprimés sur l’avenir du pays. L’immigration n’apparaît pas comme sujet d’anxiété. En passant, curieux donc que le gouvernement semble avoir fait de cette question un cheval de bataille, un des ressorts du Brexit il est vrai.  Rishi Sunak insiste avec son projet de déporter au Ruanda les migrants qui entrent au Royaume-Uni par des voies illégales, malgré les difficultés à faire voter une nouvelle loi. La législation actuelle a déjà été censurée par la Cour Suprême (qui statue ici comme le Conseil Constitutionnel, dans un pays où cette institution n’existe pas). Le nouveau projet de loi a entrainé des défections dans le camp Conservateur, par des jusqu’au-boutistes qui estiment que le projet ne va pas assez loin. Le Ministre de l’Intérieur a aussi récemment admis que, même si le plan finissait par être mis en place, un nombre limité de migrants serait envoyé dans le pays d’Afrique centre-orientale. Enfin, ce projet pour gérer l’immigration illégale a déjà coûté au Trésor plus de 200 M£. S’en est suivi la déclaration étonnante de Paul Kagamé, Président du Ruanda, qui a promis de rembourser ces sommes si l’accord avec le Royaume-Uni n’était finalement pas mis en vigueur. On s’interroge donc sur le montant de capital – politique et réel – dépensé pour si peu de résultat ? Et donc sur la compétence d’un gouvernement qui semble à court d’idées. Comme l’observait avec humour noir l’Opposition de Sa Majesté, il y a eu jusqu’ici plus de visites de Ministres de l’Intérieur Conservateurs à Kigali (trois) que de migrants déportés au Ruanda (zéro).

          Deuxième sujet, les électeurs ne sont pas convaincus par le chef de l’opposition, Sir Keir Starmer, qu’ils jugent sans charisme et sans convictions. Ils émettent aussi des doutes sur sa capacité à régler leurs problèmes quotidiens – pouvoir d’achat et accès aux spécialistes du NHS.

            Trois conclusions claires :

            1. Les électeurs ne parlent pas de Brexit.
            2. L’abstentionnisme est le principal danger pour un Labour qui caracole en tête des sondages, dont certains prédisent au parti de Sir Keir Starmer une majorité encore plus écrasante que celle de Tony Blair en 1997.
            3. Le pays a besoin d’une respiration démocratique, après 14 ans de régime Conservateur et de coalition Tories-Lib-Dem.

              Pour revenir sur le front du Brexit

              Le 1er février 2024 a marqué l’introduction de contrôles phyto-sanitaires et de nouveaux étiquetages des produits agro-alimentaires en provenance de l’UE, après plusieurs reports (les autorités britanniques n’étaient pas prêtes). Attendons quelques mois pour juger de l’effet de ce nouvel obstacle à la libre circulation des marchandises.

              Accord pour faciliter les échanges Grande-Bretagne <=> Irlande du Nord. Dans le Traité UE-Royaume-Uni, l’Irlande du Nord est restée au sein du régime douanier de l’UE, tout en étant partie intégrante du Royaume-Uni, pour éviter le retour d’une frontière ‘dure’ entre la République d’Irlande et l’Irlande du Nord. La frontière douanière de l’UE se situe donc en mer d’Irlande. Inacceptable pour les Unionistes, Protestants conservateurs qui s’émeuvent de cette mesure qui sépare leur territoire du reste du Royaume-Uni, et marquerait une étape supplémentaire et hautement symbolique vers le spectre d’une Irlande unifiée. L’accord qui vient d’être conclu apporte des assouplissements dans les contrôles à cette frontière intérieure au pays, voulus par l’UE et concédés par le gouvernement de Boris Johnson.

              Conclusion – Un royaume qui a de beaux restes

              Il est indéniable que le Brexit a été un séisme qui aura des effets prolongés sur ce pays. L’une de ses conséquences immédiates est d’avoir donné accès aux commandes du pays à une classe politique pour le moins médiocre : quelle aurait été la probabilité que Liz Truss ou Boris Johnson (pour ne mentionner qu’eux) aient jamais eu accès aux rennes du pouvoir sans ce cataclyme politique?

              Et pourtant. Malgré tous les handicaps que j’ai énumérés, malgré les nombreux défis auxquel nous faisons tous face, malgré les indéniables impacts négatifs du Brexit sur le moyen-long terme, le Royaume-Uni reste la 6ème puissance économique mondiale. J’observe aux premières loges la poursuite des investissements de groupes européen dans ce pays. J’ai catalogué ici des handicaps et défauts du Royaume-Uni, il faudrait sans doute consacrer un autre article pour énumérer ses nombreux atouts.

              Ce pays a en particulier une capacité inégalable à rebondir, à se réinventer. Cette caractéristique se manifeste de mille manières moins tangibles, mais bien illustrée par cette anedocte qu’un client et ami m’a relatée récemment. Nous phosphorions sur les enjeux actuels pour son groupe, une ETI industrielle française présente en Amérique du Nord, en Asie et au Royaume-Uni – outre la France bien entendu. Ce chef d’entreprise expérimenté m’a relaté les réactions de ses différentes filiales aux défis de la pandémie : les problèmes étaient innombrables, l’urgence palpable. Hors les équipes britanniques ont été les premières dans le groupe à offrir des solutions, concrètes et pragmatiques, plutôt que de n’identifier que des problèmes. C’est impossible à quantifier, mais ceux qui connaissent bien le Royaume-Uni reconnaîtront facilement certaines des facettes les plus attractives de ce pays à son meilleur : son pragmatisme et sa résilience, avec une dose certaine de « Ne demande pas ce que les autres vont faire pour toi, mais suggère ce que tu vas faire pour la communauté ».

              Devant tant de défis, j’aurais finalement deux simples injonctions :

              • A l’instar de Jacques Delors, je prône un ‘pessisme actif’ face aux défis qui s’offrent à nous.
              • Une troisième Entente Cordiale pour le XXIème siècle, car le Royaume-Uni et la France ont besoin l’un de l’autre, plus que jamais – #bettertogether !

              Olivier Morel

              5 février 2024


              « Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

              Les Brexiters veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années ; les Remainers sont incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

              Dimanche dernier 23 juin était le (sinistre) 3eme anniversaire du référendum qui a vu les électeurs britanniques se prononcer pour la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. J’admets honnêtement que depuis mon dernier article le 25 février 2019, et le séminaire du 28 mars, je n’ai pas eu énormément le cœur à continuer à chroniquer Brexit. Le sujet me donne nettement l’impression que je suis devenu un disque rayé – plus ça change, plus c’est la même chose. Je suis aussi à court d’adjectifs pour décrire la déliquescence de la direction politique de ce grand pays. Le spectacle déplorable de l’élection du prochain chef du Parti Conservateur n’est pas de nature à remonter un moral déjà assez bas. Je crois refléter assez fidèlement l’ambiance générale, dans le public et les entreprises : nous sommes en mode post-Brexit, au quotidien plus personne n’en parle, ou ne veut en parler, un mélange de lassitude et d’embarras. La vie continue car il y a une limite humaine au temps que l’on peut passer à attendre que l’épée de Damoclès vous tombe sur le cou. Pour ceux qui suivent encore les médias, en particulier le pernicieux twitter (votre serviteur !), l’ennui le dispute à l’effarement : à chaque fois que l’on croit avoir atteint le fonds, tel député, telle chroniqueuse, tel aspirant premier ministre s’évertue à nous démontrer qu’il ou elle a encore assez d’énergie pour continuer à creuser.

              Bon moment me semble-t-il pour prendre acte de trois ans complètement surréalistes et d’essayer de déchiffrer les possible scenarii des 6 prochains mois.

              Un accord sur le mode ‘quadrature du cercle’ et un rendez-vous manqué

              Retenons seulement quelques moment clefs :

              Discours de Theresa MAY pendant la Conférence du Parti Conservateur début octobre 2016. Fraîchement élue à la tête du Parti Conservateur et Première ministre depuis le 13 juillet, dans la foulée de la démission de David CAMERON post référendum, celle qui a fait une campagne fort discrète pour le camp Remain – pro- européenne par raison et non par passion – veut prouver aux zélotes Brexiters qu’elle est toute acquise à leur cause : elle énonce ses premières lignes rouges, la fin de la liberté de circulation et de la juridiction de la Cour Européenne de Justice. Elle écarte donc de facto une relation étroite avec l’UE.

              Un deuxième moment charnière intervient à l’été 2018, quand elle dévoile son Chequers Plan. Elle a réuni son gouvernement dans cet équivalent de la résidence de La Lanterne en France pour y dévoiler le projet d’accord qu’elle veut signer avec l’UE. L’un des éléments clefs en est l’engagement formel de maintenir une frontière ouverte sur l’Ile d’Irlande, ce qui de facto maintien le UK dans une orbite proche de l’UE. Totale contradiction avec la ligne rouge exprimée en octobre 2016, et coût politique également de cet accord : Theresa MAY avait tenté de faire jouer la solidarité gouvernementale, tentative ratée car David DAVIS et Boris JOHNSON, respectivement Ministre Responsable de la Sortie de l’UE et Ministre des Affaires Etrangères, démissionnent quelques jours plus tard pour marquer leur désaccord avec le projet qui maintiendrait le UK trop proche de l’UE, faisant du pays un « Etat vassal » de l’Union.

              Donc deux postures contradictoires, dictées quasi exclusivement par la politique intérieure – l’une en octobre 2016 où Theresa MAY parle à l’aile pro-Brexit de son parti ; l’autre en juin 2018 quand elle honore les obligations du pays en vertu du Good Friday Agreement de 1998 qui garantit l’absence de frontière physique sur l’Ile d’Irlande.

              De ces deux postures contradictoires naît un accord hybride avec l’UE, signé quelque 6 mois plus tard, le 25 novembre 2018. Alors que Theresa MAY avait convaincu ses interlocuteurs sceptiques à Bruxelles que c’était le seul accord qu’elle pourrait faire accepter au Parlement de Westminster, les députés britanniques en rejettent la ratification trois fois, avec des majorités écrasantes – et humiliante pour la Première ministre. Le dernier vote a lieu le jour même de la date prévue pour la sortie de l’UE, le 29 mars 2019.

              Ce rendez-vous manqué, cette sortie si longtemps attendue par les Brexiters, sortie désordonnée qui devait provoquer le chaos, a fait long feu. Des entreprises et des particuliers avaient bien pris quelques mesures préventives – précommandes ; stockage ; recherches de voies alternatives pour rentrer au Royaume Uni, Douvres devant être saturé ; etc. Les Brexiters sont furieux d’être toujours membres de l’UE. Les Remainers sont toujours en deuil du résultat du référendum, mais sont divisés sur la solution pour sortir du purgatoire qu’est cette antichambre de non-membre. Les entreprises ont perdu tout espoir d’avoir une solution rapide à cette insupportable incertitude. Le tout a été un rendez-vous manqué, un immense gachis, un monumental pschitt.

              Anesthésie

              La combinaison (i) d’une procédure de sortie qui prend trop longtemps ; (ii) le spectre d’un désastre annoncé qui ne vient pas – Project Fear du camp Remain avant le référendum, qui annonçait un Armageddon économique en cas de sortie, qui ne s’est pas matérialisé, ce dont les Brexiters font gorge chaude ; (iii) on a repassé les plats pour anticiper le 29 mars 2019, en vain bien sûr ; (iv) et maintenant une élection au sein du Parti Conservateur pour élire un nouveau chef du parti qui deviendra ainsi Premier ministre. Cette élection ne donne lieu à aucun débat de fonds, puisque les impétrants s’adressent presqu’uniquement à leurs électeurs – les 314 députés du parti dans un premier temps ; les quelque 160 000 membres encartés du Parti Conservateur ensuite. Hors les candidats disent à leur électorat ce que celui-ci veut entendre : « Tout ira bien, j’irai à Bruxelles, et la puissance de ma personnalité à elle seule forcera l’UE à changer un accord qui a pris plus de deux ans à négocier, ils nous donnerons ce que nous demanderons, et notre avenir hors de l’UE sera radieux, tous les pays du monde se bousculeront pour signer des accords de libre-échange avec nous, parce que nous sommes ‘spéciaux’, et nous retrouverons enfin notre pleine souveraineté, etc. » – je paraphrase à peine. En bref, c’est comme si rien ne s’était passé depuis 3 ans. Et quand je dis que je me sens disque rayé…

              Pas étonnant qu’au-delà de la profonde division du pays entre les Leavers et Remainers, plus personne ne veuille parler d’un sujet qui suscite au-delà de tout un immense embarras – toutes les nations ont peur du ridicule.

              Le public et les acteurs économiques semblent anesthésiés – ont leur a fait le coup de la catastrophe annoncée deux fois – ils font donc ‘comme si’ la vie continuait normalement. Tout ceci sur fonds de nouveau leader du Parti Conservateur / Premier ministre, n’entrant pas en fonction avant la semaine du 22 juillet 2019 et un Parlement qui arrête de siéger quelques jours plus tard pour ne reprendre ses travaux que début septembre, soit moins de 2 mois avant la fin de la prolongation de 6 mois octroyée par l’UE. En l’annonçant, Donald TUSK avait eu ces paroles prophétiques à destination du Gouvernement britannique : « Please don’t waste this time ». Il devait savoir que c’était un vœu pieu.

              Hors cette sorte de fausse normalité pourrait être dangereuse, car tout avertissement d’une sortie sans accord le 31 octobre 2019, assortie de recommandation de « préparation au pire en espérant le meilleur » risque fort de rester lettre morte.

              La possibilité du No Deal et/ou d’élections anticipées augmente fortement

              Les observateurs intelligents du drame qui se déroule sous nos yeux – il en reste ! – loin de l’exaltation tribale des uns et des autres, s’entendent sur le consensus que la perspective du No Deal (ou une élection, ou les deux) est plus élevée qu’elle ne l’a jamais été :

              Jon Worth, qui estimait récemment la possibilité de No Deal à 20% https://jonworth.eu/brexit-what-next/

              Ivan Rogers dans The Spectator du 18 juin 2019 – à lire avec profit

              http://chrisgreybrexitblog.blogspot.com/  – un blogueur à suivre absolument si Brexit vous intéresse toujours…

              On pourrait envisager le scénario des prochains mois ainsi :

              1 Le nouveau Premier ministre, auréolé de son intronisation à la tête du pays par les membres du Parti Conservateur, représentant 0,35% de l’électorat du Royaume-Uni, vient chercher à Bruxelles… le beurre, l’argent du beurre et la crémière en prime… pardon je m’égare, il vient  renégocier l’accord.

              2 Refus de l’UE, possiblement assorti de quelques ajustements/clarifications à la déclaration politique qui accompagne l’accord.

              3 Nouvelle demande d’extension à l’UE, assortie de crise politique au Royaume-Uni, avec motion de censure provoquant une chute du Gouvernement. Il est difficile de savoir avec certitude si la crise suivrait ou précéderait la demande, mais comme Boris JOHNSON, grand favori pour l’emporter pour l’instant, insiste que le pays doit absolument quitter l’UE le 31 octobre, il semble inconcevable qu’il fasse cette demande. La crise politique arriverait donc dans un premier temps – des députés conservateurs ont indiqués qu’ils voteraient contre le Gouvernement si c’était la seule option pour éviter le No Deal, et la majorité des Conservateurs est très précaire.

              4 Comme si tout cela était simple, ajoutons qu’il y a seulement 9 jours ouvrés entre le Conseil européen (17-18 octobre 2019, première rencontre formelle entre le nouveau Premier ministre et ses collègues européens, moment où il pourrait leur présenter une telle demande) et la date de sortie le 31 octobre 2019.

              5 Des élections législatives anticipées entre octobre et décembre 2019. Pas de parti majoritaire – s’en suit une coalition minoritaire Labour-LibDem, à qui le souverain demande de former un gouvernement.

              6 Ensuite, tout est possible – « all bets are off ! » comme on dit ici.

              Pour parfaire ce tableau idyllique, précisons enfin que pour éviter un No Deal il faudrait :

              • Soit que le Parlement ratifie l’accord signé le 25 décembre 2019 – rejeté trois fois par les députés, et qui avait poussé Boris JOHNSON à la démission après que Theresa MAY ait dévoilé son Chequers Plan
              • Soit que Bruxelles accepte de changer l’accord, en particulier le fameux « Backstop » qui garantit la position de la frontière irlandaise – « fat chance! »
              • Bruxelles pourrait octroyer une nouvelle extension, mais pourquoi l’UE le ferait-elle cette fois-ci, devant le spectacle d’un pays en pleine crise identitaire, plus divisé que jamais sur son futur, l’UE ayant aussi ses propres priorités?

              « Ils n’ont rien appris ni rien oublié »

              J’ai repris cette citation qu’Ivan Rogers mentionne dans son excellent article dans The Spectator (voir supra). Talleyrand avait fait cette constatation navrée devant l’impéritie des nobles émigrés qui rentraient d’exil en France en 1814, et pensaient effacer la parenthèse de la Révolution pour reprendre leur existence comme si rien ne s’était passé. Ivan Rogers applique cette remarque à l’élection du chef du Parti Conservateur. Je crois qu’elle pourrait être élargie pour s’appliquer tant aux Brexiters – ils veulent recommencer la négociation en tentant d’ignorer les trois dernières années – qu’aux Remainers, incapables de fournir un argumentaire positifs pro-Europe, toujours en deuil, et qui rejouent la partition de Project Fear, qui a tellement réussi pour le référendum (!) ; de plus, ils semblent incapables de s’entendre sur ce qu’ils veulent : un autre référendum ; un soft Brexit (option Norvège) ; un retrait pur et simple de la notification de l’Article 50.

              Pour finir, j’ai en mémoire les paroles – prophétiques ? – de Pascal LAMY il y a bientôt trois ans. J’avais eu le privilège de faire partie avec celui qui fut Directeur Général de l’OMC pendant 8 ans d’un panel d’experts sur le Brexit, au Mondial des Conseillers du Commerce Extérieur de la France en octobre 2016, quelques mois après le référendum. Un membre de l’audience de chefs d’entreprises lui avait demandé s’il y avait une possibilité que le Brexit n’arrive pas. Pascal LAMY avait estimé que rien n’est jamais impossible, mais que cette éventualité avait très peu de chance de se réaliser, « à moins », avait-il ajouté, « que le Brexit ne devienne trop compliqué, trop cher, trop long ».

              Un accord est encore possible bien sûr – si les trois dernières années nous ont appris quelque chose, c’est bien qu’il ne fait jamais dire jamais – mais la probabilité des deux extrêmes, No Deal ou pas de Brexit (ou plutôt une prolongation du purgatoire, ni dedans ni dehors), a sérieusement augmentée.

              Dans ce contexte, comment convaincre les acteurs économiques que se préparer au No Deal n’est pas un luxe ?

              Bon été.

              Olivier MOREL25 juin 2019