La « Special relationship » – Mythe et réalité

Alors que les Etats-Unis sont « la colonie qui a mal tournée » disent certains Britanniques avec une pointe d’humour caustique, et qu’il persiste toujours une certaine condescendance vis-à-vis de ces ‘cousins’ dont on déplore le manque de sophistication dans certains cercles, pour beaucoup la fascination l’emporte vite.

Le Brexit est une occasion pour examiner à nouveau ce pays qui s’est surpassé dans le registre « ils sont vraiment fous ces Anglais ». Je me livre à cet exercice dans ce blog, car cet évènement systémique pour le pays, le plus significatif depuis 1945, est un bon prétexte pour une revue d’inventaire d’un Royaume-Uni que nous croyions connaître. J’en profite en passant pour tordre le cou à quelques clichés ou révéler des facettes inattendues de ce grand pays.

Ce quatrième billet est consacré à ce que les Britanniques appellent leur « Special relationship » avec les Etats-Unis – j’en profite aussi pour dire un mot sur la relation avec les pays du Commonwealth à l’éclairage du lamentable épisode Windrush.

Une relation si spéciale ?

La visite du Président MACRON aux Etats-Unis fin avril a été observée avec un certain agacement depuis Londres. Etonnement – « comment le Président français peut-il entretenir une relation en apparence si complice avec quelqu’un aux valeurs si éloignées des siennes ? » – ou jalousie à l’idée d’être possiblement supplanté comme allié favori de la première puissance militaire et économique de la planète (par la France de surcroît, ce faux jumeaux que nombre de britanniques envient et méprises à parts égales). Petit rappel historique.

Alors que les Etats-Unis sont « la colonie qui a mal tournée » disent certains Britanniques avec une pointe d’humour caustique, et qu’il persiste toujours une certaine condescendance vis-à-vis de ces ‘cousins’ dont on déplore le manque de sophistication dans certains cercles, pour beaucoup  la fascination l’emporte vite :

  • On se souviendra de l’empressement avec lequel Tony BLAIR manifesta son support inconditionnel à George W BUSH – « Je serai à vos côtés, quoiqu’il arrive » – longtemps avant que la communauté internationale n’ait eu le temps d’évaluer la réalité de l’arsenal d’armes de destruction massives de Saddam HUSSEIN. Et le Premier ministre suivi son allié américain dans l’aventure irakienne, malgré l’absence de résolution de l’ONU dans ce sens.
  • Rappelons aussi la hâte avec laquelle William HAGUE, fraîchement nommé Foreign Secretary par David CAMERON en 2010, alla saluer son alter-ego américaine Hillary CLINTON.
  • Pour remonter plus loin, au milieu des années 1990, le Ministre de la Défense Michael PORTILLO, très à droite du Parti Conservateur à l’époque, choisit d’équiper l’armée britannique de l’hélicoptère d’attaque américain Boeing AH-64 Apache, un appareil dépassé dont la conception remontait à plus de 20 ans, contre l’option française du Tigre, malgré la supériorité technique évidente et la conception dernier-cri de l’appareil franco-allemand. Sans surprise finalement de la part d’un eurosceptique notoire, l’atlantisme l’a emporté sur l’européanisme.

Bien qu’elle ait été utilisée avant, l’expression Special Relationship a été popularisée par Winston CHURCHILL dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Le Premier ministre britannique avait très vite compris que l’entrée en guerre des Etats-Unis aux côtés du Royaume-Uni alors totalement isolé était une condition vitale du succès de ce qui allait devenir la cause alliée. Le fait qu’il était de mère américaine a peut-être joué un rôle, mais il est indéniable que c’est la raison d’Etat qui le guidait.

Qu’en pensent vraiment les Américains ?

Il est révélateur d’observer le comportement de l’autre membre de ce soi-disant ‘couple spécial’, les Etats-Unis.

  • Alors que les Britanniques mobilisent la Royal Navy en prévision d’une invasion allemande en 1940, ils achètent de vieux destroyers aux américains (bon nombre se révélèrent hors d’usage à la livraison). Le Président ROOSEVELT n’en autorisa le transfert qu’à reculons, et les Américains se firent payer d’avance et en or…
  • Alors que l’Europe exsangue après la Seconde Guerre Mondiale bénéficie du Plan Marshall américain, les Britanniques pour leur part continuent le rationnement jusqu’en juillet 1954, soit 9 ans après la fin du conflit et 14 ans après son introduction. Le dernier versement du remboursement de l’emprunt négocié avec les Américains en 1946 par l’économiste John Maynard KEYNES fut réglé en … décembre 2006 par Gordon BROWN, Ministre des Finances de Tony BLAIR.
  • Barack OBAMA a réellement changé le ton de la relation avec le Royaume-Uni. Né à Hawaii, de père Kenyan, son grand–père avait subit le joug colonialiste britannique dans la colonie d’Afrique de l’Est. Sa vision de Président était fermement Pacifique – Chine et Asie – plutôt qu’Atlantique. Lors de son tour d’adieux à ses ‘collègues’ chefs d’Etat et de gouvernement, il avait désigné l’Allemagne comme l’allié international le plus proche des Etats-Unis. Il avait aussi jugé avant le référendum de juin 2016 que les Britanniques se trouveraient en queue de peloton dans toute négociation d’un accord commercial avec les Etats-Unis en cas de sortie de l’Union Européenne. On évoquera enfin l’incident symbolique de son début de mandat avec le buste de Winston CHURCHILL. Celui-ci trônait dans le Bureau Ovale de George W BUSH, et fût soi-disant retourné à l’Ambassade du Royaume-Uni en taxi pour être remplacé par celui de Martin Luther KING. On a dit que la Maison Blanche pensait qu’il s’agissait d’un buste du Président EISENHOWER… L’indifférence n’est-elle pas pire que l’hostilité ? La vérité est plus prosaïque, mais le fait que cet incident ait émus les tenant de la Special Relationship en dit long.

Avec des amis comme ça, qui a besoin d’ennemis !

Et Brexit dans tous ça ?

L’aile souveraino-nostalgique des partisans du Brexit répète inlassablement qu’un dividende de la sortie de l’UE va être l’opportunité de conclure des traités commerciaux avec des pays tiers, en particulier avec le monde anglophone. Les Etats-Unis tiennent une place de choix dans cet aréopage de futurs partenaires commerciaux. L’histoire est sans doute cruelle, mais il se trouve que quelques mois après le référendum, les Américains ont élu en Donald TRUMP un président qui prône une politique commerciale protectionniste – « America First ». Il y a fort à parier que tout accord négocié avec lui ne sera pas au désavantage des Etats-Unis – même s’il a exprimé son approbation pour les sentiments qui ont poussé les Britanniques à voter en faveur de la sortie de l’UE.

Dans une veine similaire, les zélotes du Brexit font beaucoup de cas du Commonwealth. Superficiellement, l’argument se tient : 53 pays, dont l’Australie, le Canada, l’Inde, le Nigéria et le Pakistan (entre autres), au total 2,4 milliards d’habitants, soit un tiers de la population mondiale, dont 60% ont 29 ans ou moins. En réalité, certains de ces pays ont fait savoir depuis le référendum qu’ils avaient une nette préférence pour négocier des accords commerciaux avec l’UE à 27, un bloc de 450 millions de consommateurs. Les tentatives du gouvernement britannique de courtiser ces pays se sont révélées peu fructueuses – le Premier ministre australien a fait savoir qu’il préférait attendre de connaître la nature des relations futures du UK avec l’EU avant de conclure quelque traité commercial que ce soit ; l’Inde pour sa part a conditionné la signature d’un tel accord à l’émission de plus de visas aux ressortissants Indiens, sujet sensible pour Theresa MAY qui avait fait de la limitation de l’immigration l’une de ses politiques phares quand elle était Ministre de l’Intérieur. Une politique toujours poursuivie avec vigueur depuis qu’elle est Première ministre, et alors que la campagne pro-Brexit avait utilisé le spectre de l’immigration ad nauseam. Transition idéale pour évoquer l’affaire Windrush.

Windrush

On ne peut pas parler de la relation du Royaume-Uni au Commonwealth sans évoquer le scandale Windrush.

Le nom de ce paquebot, parmi ceux qui avait convoyé depuis les Caraïbes vers le Royaume Uni des citoyens qui étaient encore Britanniques dans les années 50 et 60, s’est invité dans le débat public depuis trois semaines. Les passagers du Windrush venaient rejoindre la ‘mère-patrie’, qui avait grand besoin de bras pour la reconstruction du pays après la Seconde Guerre Mondiale – Transport for London, gestionnaire du métro et des bus londoniens, allait recruter outre-Atlantique pour faire face à une pénurie de main-d’œuvre. Hors il s’est avéré récemment que les services de l’immigration du Ministère de l’Intérieur ont fait preuve de beaucoup de zèle envers ces citoyens qui se trouvaient requalifiés d’immigrés illégaux, a priori pour satisfaire des objectifs de réduction de l’immigration illégale. Ces Britanniques, citoyens à part entière et résidents au Royaume-Uni depuis des décennies, sont nombreux à ne pas posséder les documents que leur réclamaient les autorités pour prouver leur arrivée il y a plus d’un demi-siècle et leur droit de demeurer au Royaume-Uni. Résultat : menace de déportation vers les Caraïbes ; refoulement à la frontière lors d’un retour à Londres suite à un déplacement à l’étranger (typiquement visite de la famille aux Caraïbes) ; refus de l’accès à la médicine publique (gratuite au point d’accès) ; perte d’emploi, etc. La Windrush Generation est ainsi devenue la victime collatérale d’une politique agressive vis-à-vis de l’immigration clandestine. Si la stratégie de contrôle de cette immigration peut-être considérée comme légitime, le « hostile environment » créé par les autorités (expression popularisée par Theresa MAY lorsqu’elle était Ministre de l’Intérieur) a-t-il contaminé l’approche de fonctionnaires cherchant à tout prix à atteindre des objectifs d’expulsion ambitieux ?

Nouvelle cruauté de l’histoire – ou timing pas si fortuit de l’enquête des journalistes du journal The Guardian: l’affaire éclate en plein sommet des pays du Commonwealth, qui se tient cette année à Londres, et dont sont membres… les pays des Caraïbes concernés ! La Première ministre a du présenter ses excuses personnelles aux dirigeants de ces pays, réunis en hâte au 10 Downing Street pour l’occasion, pour le traitement déplorable réservé à ces Britanniques originaires de leurs pays. Le fiasco a fini par coûter son poste à Amber RUDD, Ministre de l’Intérieur qui avait succédé à Theresa MAY. Pour rajouter une dernière couche ubuesque à l’histoire, le NHS, le système de santé publique en sous-effectif, est en train de recruter… aux Caraïbes – ça ne s’invente pas !

Comme si le gouvernement, en pleine tempête Brexit, avait besoin de présenter une telle image à ses partenaires du monde anglophone, et au monde entier. Je laisse au lecteur le soin d’interpréter ce énième incident comme de la malchance, ou autrement ?

Quelle leçon en tirer ?

Que certains Britanniques se cramponnent encore au mirage de la Special Relationship et au rapport particulier avec le Commonwealth, avec son cortège d’effluves post-colonialistes, plusieurs décennies après l’indépendance des pays concernés, est probablement emblématique du ‘temps long’ : l’histoire laisse une traîne qui dépasse de loin le temps politique des démocraties occidentales. Alors que la décolonisation date dans certains cas de plus de 70 ans, certains de ses effets s’invitent encore dans l’actualité. La France n’est d’ailleurs pas en reste, avec la Françafrique, qui doit nécessairement évoluer.

Le mot de la fin appartient finalement à deux hommes d’Etats :

  • « England has no eternal friends, England has no perpetual enemies, England has only eternal and perpetual interests » – Viscount PALMERSTON, trois fois Foreign Secretary et deux fois premier ministre au XIXe siècle.
  • « Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » – Général de GAULLE

Sur cette base, la meilleure décision que le Royaume-Uni pourrait prendre post Brexit serait de forger une nouvelle Special Relationship avec l’Union Européenne – la paternité de cette suggestion visionnaire revient à Dr Robin NIBLETT, Director de Chatham House – voir son excellent article ici

https://www.chathamhouse.org/publications/twt/europe-now-britain-s-essential-relationship

 

Olivier MOREL

4 mai 2018

 

« Before they were in with a lot of opt-outs, now they are out and want a lot of opt-ins » – Xavier Bettel, Premier Ministre du Luxembourg

Mon intervention à la conférence « Brexit : Should I Stay Or Should I Go? »

Le premier Ministre Luxembourgeois a ainsi résumé l’histoire de la relation du Royaume-Uni avec l’Union européenne, avec un sens de l’humour qu’on pourrait croire… britannique !

Lundi dernier, le 19 mars, Michel Barnier et David Davis annonçaient les termes d’un projet d’accord pour une période de transition de 21 mois après la sortir du Royaume Uni de l’Union européenne le 29 mars 2019. Le même jour, j’ai eu le plaisir d’intervenir à la récente conférence « Brexit : Should I Stay Or Should I Go? », organisé par www.franceinlondon.com, avec John Peet, political editor du très respecté hebdomadaire The Economist, et Seb Dance, député européen britannique.

Notre intervention ici, dont le titre emprunte la formule du PM luxembourgeois : « Is Britain better off in the EU with opt outs, or out with opt ins ? – A pragmatic view of Brexit »

 

BREXIT – UN PEU D’HISTOIRE POLITIQUE – Pourquoi n’y-a-t-il aucune opposition politique au Royaume-Uni pour s’opposer au Brexit ?

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents dans le débat crucial du Brexit ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes de mes interlocuteurs français et européens, perplexes devant des britanniques (modèle post-référendum 2016) qu’ils découvrent aux antipodes des interlocuteurs qu’ils pratiquent depuis plus de 40 ans dans les institutions de l’UE et en affaires. Au lieu de partenaires exigeants (ou « difficiles »), mais restant pragmatiques, hautement professionnels, pas idéologues et surtout toujours très bien préparés, ils ont face à eux le spectacle déconcertant de négociateurs pas préparés et incohérents jusqu’à la caricature. Cela pousse les plus cyniques à penser qu’il y a même anguille sous roche : c’est un artifice de négociation pour mieux faire surgir un « deus ex machina » à la dernière minute, la Perfide Albion a forcément quelque chose dans la manche !

Il faut examiner l’histoire politique britannique des dernières décennies pour trouver des éléments de réponse à la question : comment sommes-nous arrivés à cette situation très surprenante, l’absence d’opposition au Brexit, alors même qu’une majorité de députés – et une encore plus grande majorité de Lords – considère le Brexit comme un acte de sabordage / sabotage national.

Le moment est aussi opportun pour phosphorer sur le sujet :

  • Jeremy Corbyn, leader du Parti Travailliste, infléchit la position officielle du parti en faveur d’une union douanière avec l’UE – gagnant le support inattendu du CBI, le MEDEF britannique, pas du tout un support traditionnel du très à gauche Jeremy Corbyn, montrant à quel point le Brexit bouleverse les schémas traditionnels

  • l’UE vient de publier le projet de texte du traité de ‘divorce’, concrétisant l’accord conclu le 8 décembre dernier à Bruxelles ; réaction hostile immédiate du gouvernement – « le projet menace l’intégrité du Royaume Uni » – sujet qui fâche : la frontière entre la Republique d’Irlande et l’Ulster.

 

Raisons politico-historiques d’une situation en apparence absurd

Ingrédient N°1 – Le scrutin uninominal majoritaire à un tour lamine les petits partis et un leader anti Brexit crédible disparaît

Un mode de scrutin manichéen

Les députés (Members of Parliament, ou MP) sont élus en un seul tout de scrutin, avec le plus grand nombre de voix, même faible – dans un cas extrême, un MP peut donc gagner une élection avec seulement 15% ou 20% des voix, alors que ses opposants ont ensemble une majorité, qui se trouve … dans l’opposition. Deux exemples grandeur nature : (i) aux élections de 2015, les Conservateurs (Tories) obtiennent une majorité à la Chambre des Communes (5 sièges, certes faible), alors que leur part du vote national ne représente que 36,9% des voix ; (ii) en 2010, les Liberal Democrats, 3eme parti, recueillaient 23% des voies, contre 29% pour le Labour, mais ils obtiennent respectivement 57 et 259 sièges.

Le mode de scrutin lamine donc les petites formations politiques, et a installé essentiellement un système de 2 partis. La configuration physique de la Chambre des Communes témoigne d’ailleurs d’un système binaire, où les députés de la majorité et de l’opposition se font face.

Naissance et mort d’un troisième parti

Un parti centriste était né en 1981: le député travailliste, devenu Lord Owen[1], et 3 autres travaillistes modérés, font sécession du Labour qui opérait alors un virage à gauche marqué sous la direction de Michael Foot, pendant le premier gouvernement Thatcher. Ils fondent le Council for Social Democracy qui devient le Social Democratic Party (SDP). Ce parti, devenu en 1989 les Liberal Democrats (LibDem), culminera à 62 députés en 2005 et entrera au gouvernement en coalition avec les Conservateurs en 2010, leur leader Nick Clegg devenant Vice Premier Ministre.

Ce sera le ‘baiser qui tue’ pour ce parti – et son leader – le seul avec les Verts (une députée) à être officiellement pro-européen. Les LibDem n’avaient jamais participé à un gouvernement et l’association avec les Tories est catastrophique : devenant rapidement les seconds couteaux d’un gouvernement fermement conservateur, ils portent le chapeau des décisions impopulaires et ne parviennent pas à convaincre des électeurs et une presse sceptiques sur leur soi-disant rôle de modérateur des excès conservateurs. Le vote du parti s’effondre en 2015, et ils sont réduits à 8 députés. Son leader Nick Clegg perd lui-même son siège aux élections anticipées de juin 2017. Avec cette personnalité politique éloquente, polyglotte et ardemment européenne disparaît l’une des dernières voix résolument anti-Brexit à la Chambre des Communes.

Ingrédient N°2 – D’autres opposants neutralisés par l’agenda politique depuis quinze ans

« I am intensely relaxed about people getting filthy rich…» – dixit Peter (maintenant Lord) Mandelson, l’un des architectes de la transformation du Parti Travailliste et sa conquête du pouvoir en 1997. Après 18 ans d’opposition et un virage à gauche dans les années 1980, le Labour avait embrassé l’économie de marché et convaincu la City et le patronat de sa compétence pour gérer l’économie.  Tony Blair à sa tête, le parti remporte l’élection de 1997 avec une majorité écrasante – 66% des sièges. Il hérite d’une économie robuste, léguée par le premier ministre conservateur John Major (1992-1997), la croissance se poursuivant jusqu’à la crise financière de 2008.

Irak – La revanche de la Gauche

Tony Blair, pro-européen et anti-Brexit déterminé, est très critique à l’égard de la nouvelle direction de son parti, l’accusant de ne pas profiter du profond désarroi et de la division du gouvernement, et de ne pas avoir de ligne claire sur le Brexit – Jeremy Corbyn avait fait une campagne de référendum pro-Remain tiède et sans passion ; la seule politique du Labour est d’attendre que les Tories implosent sous le poids de leurs contradictions, tout en essayant de ne pas prendre parti sur le Brexit, le Labour étant presqu’aussi divisé sur le sujet que les Tories.

Il souligne que, face aux dossiers qui s’accumulent au passif des Tories – l’incroyable impéritie de la gestion du Brexit ; le système de santé en crise profonde ; l’éducation nationale en crise mais dont on parle à peine ; une société toujours profondément inégalitaire – le Labour devrait avoir 20 points d’avance dans les sondages.

Tony Blair est encore intervenu le 1er mars dans un appel passionné à l’UE, demandant aux européens de participer au sauvetage du Royaume-Uni en reformant l’Europe, et par là même offrir une voie de sortie honorable au pays.

Tony Blair, ‘kryptonite politique’

La source des maux actuels du Labour remonte à 2003 et se résume en deux mots : Irak et WMD (Weapons of Mass Destruction). Bien plus que le reste de la classe politique – les Conservateurs dans l’opposition avaient voté en faveur de l’intervention militaire en 2003 – la gauche du Parti Travailliste n’a toujours pas pardonné à Tony Blair et son gouvernement d’avoir exagéré la menace que Saddam Hussein aurait fait peser avec ses WMD (principalement chimiques), qui auraient pu être déployées en 45 minutes. Cela s’est avéré sans fondement et un bon nombre de membres du Labour ne lui pardonnent toujours pas d’avoir menti au Parlement pour justifier l’intervention militaire en Irak, aux côtés des Etats-Unis et sans l’aval de l’ONU.

Donc exit New Labour, expérience avortée de social démocratisation du Labour, et de Tony Blair, leader charismatique, éloquent et… inaudible.

Ingrédient N° 3 – Quelques voix pro-européennes en ordre dispersé

D’autres protagonistes pro-européens tentent de ramener le pays à la raison.

  1. John Major, Premier ministre conservateur à l’image falote, constamment en butte aux démons anti-européens de son parti quand il était au pouvoir (1992-97), a acquis une aura d’homme d’Etat respecté internationalement (pas sans rappeler le destin du Président américain Jimmy Carter) ; son discours récent (28 février) fut une attaque en règle contre la politique poursuivi par Theresa May et son gouvernement. Malgré sa calme autorité et le bon sens de ses propos, il est facile à ses détracteurs Brexiters de railler celui qui, Premier ministre, pestait contre les interventions de celle qui l’avait précédé au 10 Downing Street, Margaret Thatcher – la qualifiant de « back-seat driver ». Exit Sir John.
  2. Kenneth (Ken) Clarke – baron du parti conservateur et titulaire de tous les grands portefeuilles des gouvernements conservateurs depuis 1985 – Justice ; Commerce ; Finances ; Intérieur ; Education ; Santé ; Trésor ; Travail. Il est viscéralement anti-Brexit, mais bien seul.
  3. Lord Heseltine – ancien ministre charismatique (et rival) de Margaret Thatcher, baron du parti, il est un pro-européen convaincu ; retiré de la vie politique, ses interventions anti-Brexit ne transportent pas les foules.
  4. Dominic Grieve – député conservateur ; avocat plaidant (barrister, Queen’s Counsel), aussi éloquent en français qu’en anglais ; ancien Attorney General 2010-14 (conseil juridique du gouvernement et de la Couronne, poste très important), l’un des leaders des rebelles conservateurs qui ont récemment voté contre le gouvernement pour forcer l’exécutif à soumettre au Parlement l’accord qui est en ce moment-même négocié avec l’UE.

Il est bien seul, et soumis comme son collègue Ken Clarke et les quelques rebelles du parti Conservateur à d’intenses pressions de l’exécutif et des Whips, les députés chargés de faire respecter la discipline de vote.

On mentionnera enfin Nicola Sturgeon, à la tête du Scottish National Party. Le parti qui milite en faveur de l’indépendance écossaise a perdu de son lustre depuis son échec au référendum de 2014 : les Ecossais avaient voté à plus de 55% pour rester au sein du Royaume-Uni. Depuis, les Conservateurs écossais, en déclin depuis de longues années, se refont une santé politique sous la direction de leur énergique leader Ruth Davidson. Malgré le vote écossais au référendum de 2016 fortement pro-européen (62% en faveur de Remain), Nicola Salmon et son parti indépendantiste  peinent à peser dans le débat.

Il reste les réseaux sociaux, Twitter se substituant au Parlement pour servir de scène à un débat virulent qui n’y a pas lieu, alors même qu’une majorité confortable de parlementaires a voté Remain, et qu’il existe encore probablement une forte majorité qui pense que le Brexit est une folie.

C’est aussi l’occasion de constater en passant que les députés sont finalement assez rarement sollicités pour se prononcer sur un sujet aussi crucial, où le devenir du pays est en jeu. Ils semblent mal armés pour jouer ce rôle pourtant essentiel, tant la grande majorité semble habitué à se plier sans états d’âmes à la discipline de leur parti.

Où est La Mère de tous les Parlements quand on a besoin d’elle?

Cette petite leçon d’histoire politique britannique offre quelques éléments de réflexion pour tenter d’expliquer une situation politique totalement inédite, en essayant de démonter certains des ressorts d’un scénario improbable : celui d’un pays réputé pour son pragmatisme et son absence de dogme se ruant vers l’inconnu à la suite de zélotes et d’opportunistes, et le spectacle désolant d’une institution semble-t-il paralysée, à un moment où la nation a le besoin vital d’un parlement robuste qui joue son rôle de contre-pouvoir à l’exécutif, mais incapable d’enrayer ce que la majorité de ses membres soupçonne d’être au mieux un saut dans l’inconnu, au pire une folie.

Combien de temps La Mère de tous les Parlements va-t-elle rester aux abonnés absents ?

 

Olivier MOREL – 2 mars 2018

[1] Lord Owen devint en 1992 coprésident pour l’Union européenne du comité directeur de la Conférence internationale sur l’exYougoslavie

Passage de témoin ?

La visite du Président Macron le 18 janvier à l’académie militaire de Sandhurst – le Saint-Cyr britannique – pour le Sommet Franco-Britannique fut riche en symboles, certains visibles, d’autres moins.

D’abord l’apparat (pageantry, beau terme anglais). Le geste du Président d’offrir à ses hôtes le prêt de la Tapisserie de Bayeux, geste diplomatique incroyablement habile : il donne le ton et par la même est en position de contrôle affectif. Qui oserait critiquer un invité armé d’un tel cadeau, mais qui distille en même temps un message pertinent : vous (les Britanniques) êtes les descendant d’envahisseurs (Normands), eux-mêmes des ‘envahisseurs acclimatés’ (Vikings en Normandie). Conclusion : nous sommes tous un peu des migrants, croire qu’on peut prospérer en fermant ses frontières est voué à l’échec. Petite pierre dans le jardin des Brexiters anti-immigrants. On peut lire dans ce geste d’autres symboles – positifs : nous sommes vraiment des jumeaux, avec deux histoires qui se confondent ; ou plus cyniques : un dirigeant (Harold) qui ne tient pas parole finit mal – Harold promet à Guillaume la couronne d’Angleterre lors d’un séjour accidentel en Normandie, mais s’autoproclame roi à son retour, ce qui provoque la colère de Guillaume qui vient reprendre ce qu’il estime être sien ; Harold meurt à la bataille de Hastings, d’une flèche normande dans l’œil (selon la Tapisserie – l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs…).

Sur le fonds, d’autres symboles importants. D’un côté, un chef d’Etat en pleine possession de ses pouvoirs : une majorité parlementaire écrasante lui permettant de faire ce qu’il a promis ; une opposition quasi-inexistante ; un président jeune (20 ans de moins que son hôte Theresa May), réformateur, visionnaire et ouvertement pro-européen. De l’autre côté de la table, le chef du gouvernement d’un pays qui a décidé par référendum de quitter l’Union européenne il y a 19 mois, déclenchant un séisme politique et une véritable crise existentielle, évènement d’une magnitude sans précédent depuis la seconde guerre mondiale. Ce chef de gouvernement, Theresa May, survit dans un climat de constante imprévisibilité politique : majorité parlementaire très fragile ; parti conservateur – et gouvernement – profondément divisés sur la nature des relations futures du pays avec son plus important partenaire commercial, l’Union Européenne ; un pays épuisé par un débat anxiogène sur le Brexit, sujet qui phagocyte tous les autres et ne laisse aucune place, aucun budget et aucun espace mental pour gérer les grands défis de tout pays développé dans le premier quart du 21e siècle : santé ; sécurité ; environnement ; éducation ; divisions sociales et économiques / inégalités. Ajoutons des sujets spécifiques au Royaume-Uni :  rééquilibrage de l’économie – pour faire court, moins de finance dans le mix et plus de Nord / moins de Sud – ; investissements dans les infrastructures.

Theresa May critiquée jusque dans son propre camp, comme il y a quelques jours, pour la « timidité et le manque d’ambition du Gouvernement qui par conséquent déçoit constamment ». Venant d’un député normalement loyal, la critique fait mouche et fait mal. A contraster avec un président « Jupitérien », qui réunit 140 patrons des plus grands entreprises de la planète à Versailles, et s’attire un tweet élogieux de Lloyd Blankfein, le Président directeur-général de Goldman Sachs : « Gros effort, sincère et efficace, il semble qu’une nouvelle ère s’ouvre en France ».

Deux épisodes, déroutants pour un observateur neutre, illustrent la division qui persiste dans le pays et le désarroi au sein de l’appareil de gouvernement :

  • 22 décembre 2017 : un tweet de Theresa May annonce triomphalement le retour du « précieux passeport britannique bleu » après la sortie de l’UE, comme « expression de notre indépendance et notre souveraineté – symbole de notre appartenance à une grande et fière nation ». Annonce aussitôt saluée par les partisans du Brexit comme une victoire contre l’immixtion bureaucratique de l’UE qui avait imposé la couleur rouge foncé (« Burgundy ») du document actuel ; a contrario, les quolibets des pro-européens ont raillé le ton nationaliste et nostalgique de l’annonce, rappelant que (i) le nouveau passeport bleu roi ne ressemble en rien à l’ancien passeport bleu très foncé, quasi-noir ; (ii) les pays de l’UE ont le choix de la couleur du passeport, à l’initiative du pays membre ; (iii) le gouvernement devrait passer son temps sur des sujets plus sérieux que la couleur du passeport – et de conclure qu’« ils réarrangent les transats sur le pont du Titanic ! » ;
  • face aux critiques répétées que le gouvernement n’avait aucune idée sur la direction du pays post-Brexit, David Davis, le Ministre Pour la Sortie de l’Union Européenne, a assuré le Parlement que son ministère avait préparé près de 60 rapports sectoriels très détaillés sur l’impact du Brexit ; il a été sommé à de nombreuses reprises de les circuler aux parlementaires pour contribuer à un débat démocratique et transparent sur ce sujet fondamental, y compris une comparution houleuse devant les députés de la Commission Parlementaire pour la Sortie de l’UE ; après être finalement arrivé à court d’excuses pour ne pas les publier, et avoir été menacé d’outrage au Parlement pour avoir menti aux députés, les fameux rapports une fois publiés se sont avérés être une compilation médiocre qu’un député a résumé ainsi: « La plupart des informations sont sur Wikipedia ou identifiables avec une brève recherche sur Google. David Davis a clairement menti à la Chambre [affirmant que 58 rapports très détaillés étaient prêts], puis a confié à ses fonctionnaires la tâche peu enviable de créer ces rapports en 2 semaines. Ils ressemblent au copier-coller d’un étudiant paniqué qui rédige une dissertation à la dernière minute ».

Un deuxième aspect fascinant de la visite du Président Macron, cette fois sur le long terme : elle symbolise peut-être le passage de témoin d’un pays à l’autre, l’inversement d’un cycle de près de trente ans.

Depuis trois décennies, Londres et le Royaume-Uni font figure de modèle à la France : les entrepreneurs français viennent s’y installer, fascinés par un pays dont l’ADN est « pro-business » ; les étudiants s’inscrivent dans des facs à l’épicentre de l’univers anglophone, ou à la recherche d’un ‘petit job’ facile à décrocher et facile à quitter – contraste saisissant avec la France où décrocher un stage non-rémunéré relève du sacerdoce ; même des retraités français trouvent du charme aux berges de la Tamise !

Depuis plus de 25 ans, je rencontre des politiques (de tout bord) et des hauts fonctionnaires français qui viennent observer un pays bouillonnant d’idées, sur le thème générique « quels leçons peut-on tirer des Britanniques pour réformer un pays en dix leçons », ou « que pouvons-nous faire pour mettre fin à la paralysie et l’incapacité à reformer de la France ? ». Les changements initiés par les trois gouvernements Thatcher dans les années 1990 et poursuivies par ceux de John Major et Tony Blair ont révolutionné ce pays, déclenchant l’envie de la France – et l’agacement, jamais loin – sur la capacité du pays à se réformer de manière spectaculaire. « Si les britanniques peuvent le faire, pourquoi pas nous ? » est une phrase que j’ai beaucoup entendue ! Hors ce pays modèle revient de très loin. Le Royaume Uni sort de la deuxième guerre mondiale vainqueur mais exsangue – le rationnement dure jusqu’à l’été 1954 – et connaît une longue descente aux enfers. Dans les années 70, après avoir décliné l’invitation à rejoindre les pays fondateurs de la CECA, puis s’être vu fermé la porte de la CEE, le Royaume-Uni touche le fond : le pays en voie de tiers-mondialisation quémande un prêt au FMI et rationne l’énergie avec des coupures de courant dans l’industrie et les foyers britanniques. Pas étonnant que le pays endosse alors le costume sinistre d’« homme malade de l’Europe », avant finalement de rejoindre la CEE en 1973.  Contraste de l’autre côté de La Manche : la France est en pleine « Trentes Glorieuses », ayant retrouvée croissance, panache et influence, entre autres sous les présidences de Gaulle, après les traumatismes indochinois et algériens. Retour à Londres : sous l’impulsion des Conservateurs, au pouvoir de 1979 à 1997, suivi des Travaillistes du New Labour jusqu’en 2010, les gouvernements successifs ont présidé à 30 ans de réformes et de croissance. Euphorie à Londres, avec l’apogée des Jeux Olympiques de 2012 – octroyés à Londres contre Paris, décidément rien ne change. La France, elle, s’enfonce à son tour dans la paralysie à partir des années 1990 : nos dirigeants successifs, de droite comme de gauche, se montrent incapables de mener à bien les réformes de fonds qu’ils savent pourtant tous indispensables.

Jusqu’à un certain référendum le 23 juin 2016 au Royaume-Uni, et l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République française moins d’un an plus tard : la bascule franco-britannique est repartie dans l’autre sens.

Aspect fascinant de la relation de nos deux pays : frères jumeaux, frères ennemis, mais semble-t-il condamnés à ne pas connaître la prospérité en même temps, comme si un étrange et pervers vase-communiquant empêchait l’euphorie des deux côtés de La Manche au même moment.

Olivier Morel – 26 janvier 2018