« Theresa May, Death Star of Modern British politics » – Matthew Parris dans The Times

L’UE craint aussi de prolonger ces négociations au-delà des élections européennes de mai, qui pourraient donner naissance à un Parlement beaucoup plus eurosceptique. La belle et improbable unité des 27 pendant près de 3 ans pourrait bien se fissurer. Accorder un délai supplémentaire au UK uniquement pour continuer sa ‘crise existentielle’ ne fait-elle pas que prolonger l’agonie et risquer la contagion ?

La semaine dernière était le half-term, semaine de congés de février pour les écoliers britanniques, et souvent leurs parents. Nous pensions avoir bien mérité le droit de reprendre notre souffle, de ne plus parler de Brexit pendant quelques jours, le temps d’aller se changer les idées sur les pistes des Alpes en feignant d’oublier qu’il ne reste que quelques semaines d’appartenance à l’Union européenne. Manque de chance, le Brexit s’invite partout et tout le temps. Pour ceux qui ont débranché pendant une semaine, cours de rattrapage.

Vous avez dit TIG ?

Huit députés travaillistes et trois conservateurs démissionnent de leur partis respectifs pour former The Independent Group (TIG).  Difficile de dire quelle influence ce dernier rebondissement pourrait avoir sur le Brexit. En tout état de cause, cela ne change pas l’arithmétique de vote au Parlement, puisque ces 11 députés sont tous pro-européens et tous contre un No Deal -leur appui pour un nouveau référendum est plus nuancé . Ils voteront donc contre le gouvernement, ce qui ne change pas. Un neuvième député travailliste a aussi démissionné du parti, sans rejoindre le TIG . La conséquence immédiate concrète est de confirmer à l’UE – si besoin était – que Theresa May et Jérémy Corbyn ont perdu le contrôle de leurs partis respectifs, et qu’ils sont des interlocuteurs peu fiables. Par conséquent, faire des concessions au Gouvernement britannique est futile.

Le gouvernement éclatera-t-il ?

En début de semaine, une douzaine de ministres, secrétaires d’état et anciens ministres et/ou poids lourds – Justine Greening et Dominic Grieve entre autres – ont dit explicitement à Theresa May qui si le Gouvernement ne prend pas des mesures concrètes contre le No Deal cette semaine – c.à.d. en pratique une demande formelle à l’UE d’une prolongation au-delà du 29 mars 2019 – ils démissionneraient du Parti Conservateur. De leur côté, les ultra-Brexiters, sous la bannière du groupement de députés ERG (European Research Group, l’extrême droite anti-européenne, que les conservateurs Remainers accusent d’être un parti dans le parti), menacent Theresa May qu’ils feront « tomber le gouvernement » si le UK ne quitte pas l’UE le 29 mars. Sont-ils crédibles ? On se souviendra que ce sont les mêmes qui avaient fomenté la tentative ratée de renverser le PM avant Noël (motion de censure contre Theresa May au sein du Parti Conservateur).

Samedi 23 février : le Ministre du Commerce et de l’Industrie Greg Clark, la Ministre du Travail et des Retraites Amber Rudd et le Secrétaire d’Etat à la Justice David Gaucke enfoncent le clou dans un article publié dans le très populaire Daily Mail : ils y enjoignent le PM à demander à Bruxelles une extension au-delà du 29 mars s’il n’y pas d’accord, plutôt que de laisser le pays quitter l’UE sans accord. La ligne officielle du gouvernement continue d’être un départ le 29 mars coûte que coûte. Theresa May, en route pour le sommet de Sharm El Sheikh, répond qu’un nouveau vote sur l’accord de sortie aurait lieu avant le 12 mars, soit 17 petits jours avant la date fatidique de sortie officielle. Les critiques virulentes de sa politique et de son style se déchaînent : « She’s not normal. She’s (…). Extraordinarily uncommunicative ; extraordinarily rude in the way she blanks people, idea and arguments (…) Theresa May (…) is the Death Star of modern British politics (…) a political black hole ». Je vous invite vivement à lire cet article de Matthew Parris (The Times du 22 février en ligne, version papier 23 février), journaliste éloquent et respecté, ancien député conservateur de l’ère Margaret Thatcher. Anna Soubry, députée conservateur porte-drapeau des anti-Brexit et qui a démissionné pour rejoindre ses collègues travaillistes et conservateurs au sein du TIG, renchérit : « Elle (Theresa May) a une véritable obsession, qui date de longtemps et qui est bien au-delà du normal, sur l’immigration ».

 Une histoire de porte-avions japonais

Honda annonce qu’il ferme son usine de Swindon dans les 3 ans, 3 500 emplois directs en jeu. Ce n’est rien de dire que l’onde de choc a été importante : première fermeture d’une usine par Honda dans l’histoire du constructeur, qui dément que ce soit lié au Brexit, mais l’incertitude qui dure a évidemment pesé dans leur décision. Peut-être aussi le nouvel accord de libre-échange Japon-UE qui diminue la pertinence du rôle du UK de ‘porte d’entrée’ vers le marché européen que le pays a joué depuis 4 décennies – Jacques Calvet (PSA) n’avait-il pas en son temps accusé le UK d’être « un porte-avions japonais au large des côtes européennes » ? Est-ce une page qui est en train de se tourner pour le Royaume-Uni ?

Sir Ivan Rogers

Vu Sir Ivan Rogers mardi 19 février. Pour mémoire, ambassadeur du UK auprès de l’UE, il avait démissionné début janvier 2017 devant l’incapacité du gouvernement à écouter les conseils de ce diplomate chevronné, grand connaisseur de la machine bruxelloise sur la meilleure façon d’aborder les négociations avec l’UE. Il a depuis recueilli ses réflexions sur le Brexit dans « 9 Lessons in Brexit » – il donne des conférences sur le sujet https://news.liverpool.ac.uk/2018/12/13/full-speech-sir-ivan-rogers-on-brexit/. Je lui ai demandé son avis sur la possibilité que l’UE accorde un délai si le UK le demande : selon lui, les hauts fonctionnaires (Sabine Weyand, bras droit de Michel Barnier, en tête) seraient contre : ils sont ulcérés par la crise identitaire du parti conservateur et du UK qui tient en otage le reste de l’UE. Par contre, Ivan Rogers pense que les chefs d’Etat et de Gouvernement seraient disposés à accorder à Theresa May ce délai jusqu’au 30 juin parce qu’ils ont une sensibilité plus ‘politique’, même si leur exaspération est tout aussi palpable. Mon avis est que l’UE craint aussi de prolonger ces négociations au-delà des élections européennes de mai, qui pourraient donner naissance à un Parlement beaucoup plus euro-sceptique. La belle et improbable unité des 27 pendant près de 3 ans pourrait bien se fissurer. Accorder un délai supplémentaire au UK uniquement pour continuer sa ‘crise existentielle’ ne fait-elle pas que prolonger l’agonie et risquer la contagion ? Ivan Rogers pense aussi qu’en cas de prolongement de 3 mois, on risque de ne faire que retarder le scénario No Deal au 30 juin. L’UE vient d’ailleurs de faire savoir qu’une prolongation de deux ans était à l’étude – mais n’est-ce qu’un message aux Brexiters de se dépêcher d’appuyer l’accord pour ne pas risquer de voir le Brexit leur échapper ? Certains pensent en effet que Bruxelles essaie d’aider Theresa May en jouant aussi la montre, pour placer les députés britanniques devant un choix draconien de dernière minute et leur forcer la main : le deal signé le 25 novembre 2018, ou No Deal.

La vie (des affaires) continue

Note plus optimiste, nous continuons de travailler pour des clients qui s’implantent ici : deux groupes avec de beaux projets la semaine dernière – secteurs énergies renouvelables et média/digital – et quatre deals d’acquisition de cibles UK pour des groupes européens qui devraient conclure dans les semaines à venir. Le UK n’a donc pas dit son dernier mot, mais les entreprises continuent de désespérer que le deal soit enfin signé pour mettre fin à l’insupportable incertitude. En attendant, elles doivent dépenser temps et argent pour prévoir un No Deal – stockage ; revue des contrats clients/fournisseurs ; apprentissage des processus d’export pays tiers ; etc. Et peut-être pour rien, si l’accord est finalement signé ou une prolongation accordée, in extremis

La politique, encore la politique, toujours la politique

Prochaine échéance politique : mercredi 27 février, le Parlement pourrait à nouveau voter sur le « Cooper-Boles amendment », du nom des 2 députés Labour et Tory qui avaient essayé en vain de le faire voter fin janvier, vote perdu de 27 voix. Il est depuis devenu le « Cooper-Letwin amendment », Oliver Letwin étant un député conservateur moins controversé pour les Brexiters du parti, contrairement à Nick Boles – décidément on ne sort pas des petites cuisines politiciennes… Le but de cet amendement est que le Parlement puisse reprendre un certain contrôle du processus du Brexit en plaçant sur le Gouvernement une obligation légale de voter une nouvelle loi pour demander une extension formelle du délai de 2 ans prescrit par l’Article 50, en l’absence de ratification d’un accord le 13 mars. RV après-demain 27 février pour le prochain épisode de la saga Brexit

Bonne semaine.

Olivier MOREL

25 février 2019

PS – L’encre n’est pas encore sèche sur cet article que le Parti Travailliste déclare se prononcer pour un second référendum. La nouvelle la plus significative depuis longtemps… ou une manœuvre tactique politicienne pour couper l’herbe sous le pied des 8 défecteurs de la semaine dernière et stopper l’hémorragie, sur le mode « vous demandez un référendum, on vous le donne », suivi de tergiversations sur les détails – attendons donc les small prints avant de célébrer !

Auteur : ochmorel

Né en France ; bilingue à 4 ans grâce à une mère un temps expatriée à Londres et au Texas ; mari et père (3) ; résident au Royaume Uni (+30 ans) ; binational (2 passeports) ; avocat d'affaires français et solicitor anglais ; passionné de rugby (coach et arbitre diplômé), d'histoire militaire, de géopolitique, de musique russe, de cinéma (Stanley Kubrick / David Lean) ; auteur d'articles et d'ouvrages, et intervenant tous médias sur le droit comparé français-anglais et les relations entre nos deux pays - et le Brexit (!) ; avide lecteur de bandes dessinées (Jacques Tardi).